CHAPITRE VII
Comment le duc prist son chemin vers Flandres et fut partout reçu à grant solempnité.
Or estoit pleine toute France, mesmes et pluiseurs autres royaumes, que le duc de Bourgongne devoit faire le voiage en Turquie, et qu'à ce faire il s'emploioit tout et soUicitoit l'empereur et les autres princes crestiens. Donques après avoir séjourné en Dijon, par l'espasce d'un mois ou en-
' Charles, depuis duc de Guyenne.
viron, ijrist son chemin vers Flandres, et passant par Cliastillon-sur-Seine , y demora quatre ou cinc jours et droit-là vint devers luy l'évesque de Laugres ' , nouvellement parvenu à la dignité, lequel après lui avoir fait la révérence, lui rementevoit l'hommage que devoit à l'église à cause de Chastillon, et en effet demandoit à avoir y celui. Mais le duc qui sa voit bien ce qui estoit de faire et de dire, lui respondit : « Déa, monseigneur de Langres, j'ay une fois « fait l'hommage à l'église, et cela peut et doit suffire « pour une fois : sy n'est mie dit que je le dois faire à tous « les évesques un après autre, car l'église n'est tousjours « que une, et moy, je ne suis que un homme aussy. » De ceste parole fut tout entrepris l'évesque de Langres, et ne savoit que dire après, se contint toutevoies sagement envers luy et tourna son parler en autres devises, comme il savoit bien faire, car estoit gracieux homme et avoit autrefois assez parlé à luy du temps des guerres de Gant, que le roy l'avoit envoie devers luy avecques messire Loys de Beaumont pour traiter de l'accort entre luy et les Gantois", et estoit celuy qui en ce temps-là se nommoit l'archidiacre de Tours, homme bien notable et discret, bon clerc et de grant autorité ^u conseil du roy. Tenu donques en devises avecques le duc qui volentiers l'ascoutoit, commença à parler de son voiage en Turquie, et lui dist que hautement et glorieusement avoit empris tant pour lame que pour le corps, mais à tel prince qu'il estoit , si grant et si loingtain d'icelles marches, et que jà estoit venu à
» Gui Bernard, maître des comptes et conseiller de Charles VII, successivement archidiacre de Tours , abbé de Saint-Remy de Reims et évêque de Langres. Après la bataille de Nancy, il se déclara en faveur do Louis XI contre Marie de Bourgogne. Mort en 148L
' Voyez t. II, p. 308.
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haut et pesant eage, il y mettoit beaucoup de dangers, et sambloit que par ses paroles tendoit à l'induire de s'en déporter plus tost que de l'emprendre, pour cause, comme j'ay dit, des dangers qui y estoient, et lesquels aussi il alléguoit de bonne amour. Mais le duc certes qui à cest article voioit opportunité de respondre et d'en parler au vray de son cœur, dist prestement : « Vraiement, monsei- « gneur de Langres, je considère bien que vray est ce que « vous dites, et que du dangier y cliiet beaucoup, en ce « que je volentiers feroie, mais face Dieu de moy ce qu'il « lui plaira, car quant je sauroye véritablement que j'y « devroie mourir et jamais n'en retourner, si je trouve « les choses disposées pour y pooir aller, sy irai-je et ne « m'en tenra riens nulle'. » Par quoy, après le mot dit, l'évesque ne voulut onques plus répliquer, car voioit bien qu'il avoit la chose en cœur, et partant pria à Dieu qu'il lui envoiast bonne aventure et bon avancement selon le haut et bon désir qu'il y avoit.
Le duc partit de Chastillon-sur-Seine et passa la Champaigne par dehors toutes les bonnes villes sans entrer ny en Troies, ne en Châlon. Sy estoient toute voies les eaues bien grandes et hors de rive partout,, par quoy il y faisoit pénible passer, mais ce fit-il à cause qu'il vouloit fuirpeutestre les honneurs qu'on lui eust fait à l'aventure par les bonnes villes du roy, car toutes s'estoient attendues à son passage parmi elles. Syen furent tous débaretés^ les manans et ne savoient pour quoy ainsi les fuioit. Or vint jusques Arras là où arrivé on lui fist une réception solempnelle , comme si tout nouvel entrast en seigneurie, et y
Ne m'en tenra riens mille, rien ne me retiendra. Débaretés, déçus.
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tendit-on les rues à ciel deseure, les quarefours pleins de personnages, processions au devant de luy, à multitude de torches allumées, et crioit-on Noël! à tout efForcement'. N'estoit cliière, ne joie de quoy on se pooit aviser, qui droit-là ne fust monstrée pour son joieux retour d'Allemagne, là où tous ses subgets l'avoient reg-retté estre allé en tel péril, et non merveilles, car le péril y estoit grant, mais Dieu, espoir, le préserva et conduisit; et de ceux mesmes que l'on avoit cuidié estre ses ennemis, et qui autreffois l'avoient deffié de feu et de sang, maintenant quant s'estoit trouvé entremy eux. Dieu leur donna cœur tout nouvel et les fit devenir ses serviteurs et amis et lui offrir corps, biens, femme et enfans et mettre mesmes leur querelle que pooient avoir, en ses mains, pour en estre juge et partie, laquelle chose ne se peut autrement entendre, fors que c'estoit œuvre de Dieu, qui en la bonne ardant volenté qu'avoit envers luy et envers sa sainte foy, l'avoit voulu deffendre et préserver de tous périls plus encore hors de ses marches qu'en les siennes propres, et là proprement gisent les mistères de Dieu ; car non en choses légères et capables à humain pooir, mais en choses désespérables et périlleuses se monstrent les vertus divines.
D'Arras s'en alla à Lille, là où arrivé on lui fit autretant d'honneur comme à Arras, et de Lille tout droit s'en alla à Bruges, là où Brugeois pareillement comme ailleurs s'acquittèrent envers luy en toute solempnité et joie , et lesquels tant en firent que le taire me samble autant los pour moy que le réciter sans cause opportune.
' On représenta notamment le mystère de Gédéon. Les personnages étaient richement habillés, mais ils no parlaient point. Ce mystère coûta plus de mille couronnes d'or. « Si Dieu fust descendu du ciel, « ajoute Jacques Duclercq, je ne sais si on lui eust pu faire plus <' dhouneur. »