‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de LettenhoveChapitre 61 sur 89 · CHAPITRE LXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVI

Comment le df^upliin et la dauplnne allèrent à Geneppes.

Or savoit le dauphin rapprochement de la dauphine sa femme, et lui estoient venues nouvelles que temprement elle seroit à Namur. Sy se voulut partir de Louvain et aller au-devant d'elle jusqu'en ladite ville de Namur pour la

surattendre droit-là. Sy le fit ainsi et y alla aveuc son estât tant seulement, sans compagnie autre, excepté que le duc et son fils le convolèrent environ une lieue et là prirent congé et se dessevrèrent d'ensamWe, et le duc retourna arrière à Louvain et de là le lendemain se parti lui et son estât et se tira vers Lille, et ne s'entrevirent de longs jours depuis [le duc et] le dauphin, car ledit dauphin tenoit compagnie à sa femme que jamais encore n'avoit cognue par lit.' Sy' coucha avecques elle par un dimenche pour la première nuyt sans faire solempnité aucune, ne feste, quelle que fust, autre que l'ordinaire. Donc, pour cause des nouvelles amours, ils firent un peu de séjour en la ville, et puis après, par petites journées, allèrent à Geneppes', là où tout estoit appresté pour eux, et là se tinrent chassant et volant et faisant grant chière jusques au retour du duc ', et s'accointa ledit dauphin de tous les nohles hommes, barons et seigneurs du pays ses voisins, et les fit venir en son chasteau de Geneppes devers sa femme, et se contint privéement aveuc eux '.

• Le 30 novembre 1456, le duc Philippe fixa h deux mille livres par mois la pension qu'il faisait au dauphin au château de Genappe.

- « Geneppe est une place plaisante et à déduit de chiens et d'oi- « seaux. » (Matthieu d'Escouchy, ch. CXX.)« Le dauphin fut prince et « aima chiens et oyseaux; et mesmes où il sçavoit nobles hommes de « renommée, il les achetoit à poix d'or et avoit très-bonne condition. « Mais il fut homme soupçonneux, et légèrement attrayoit gens et lé- « gèrement il les reboutoit de son service ; mais il estoit large et aban- « donné, et entretenoit par sa largesse ceux de ses serviteurs dont il « se vouloit servir et aux autres donnoit congé légèrement et leur « donnoit le bond à la guise de France. » (Olivier de la Marche.)

' Ce fut à Genappe que le dauphin se plut à lutter avec les sires de la Roche, de Créquy, de Villiers, de Fiennes, do Lannoy, do IMériadcc, le prévôt de Watten et l'amman de Bruxelles, à qui imiterait le mieux dans leur grâce et surtout dans leur licence, les tableaux du Décaw.éron de Boccace. Nous ne rappellerons ici les Cent nouvelles nouvelles que pour rechercher ce qui y rappelle l'époque et le pays oii elles

Le duc pour celuy temps ne fit guères long séjour à Lille, mais tira vers Hesdin pour visiter sa maison, un des somptueux ouvrages de la terre. Geste maison aimoit fort le duc de Bourgongne, et à cause du lieu qui lui plaisoit, il

furent écrites. A ce titre, il faut citer les Trois damoiselles de M-alines, le Beaîi imge de Brabant, le Docte clerc de Lille,l' Aîihergeon de la dame du Hainaut. La Flandre y est aussi représentée, notamment par « le conte « du chevalier, jeune bruyant jousteur, danceur et bien chantant, » qui échoua dans ses amours à INIaubeuge ; celle du gentilhomme qui revêtit sa robe sans manches pour aller recevoir le dernier adieu de sa mère, est déjà un récit plus grave ; enfin, il en est un qui, tout opposé aux autres, est presque une leçon de morale et de vertu. Parmi les chevaliers flamands qui tombèrent au pouvoir des infidèles à la fatale journée de Nicopoli et qui ne périrent point sous le glaive des bourreaux de Bajazet, la plupart payèrent rançon; mais il y en eut toutefois plusieurs qui n'échappèrent aux douleurs du martyre que pour être condamnés à l'esclavage. L'un de ceux-ci fut Nicolas Uutenhove. Accablé des travaux les plus rudes, il regrettait amèrement sa patrie et sa femme « qui de tout son cueur l'aymoit et prioit Dieu journelle- « ment que brief le peust revoir si encores il estoit vif, et que s'il « estoit mort , il voulsist par sa grâce ses péchés pardonner et le « mettre au nombre des glorieux martyrs qui, pour l'exaltation de la « sainte foy catholique, s'estoient volontairement oâ"erts à mort cor- « porelle. » Neuf ans s'étaient écoulés sans qu'elle eiàt appris quelque chose du sort de Nicolas Uutenhove, et sa famille ne cessait de lui représenter qu'il était temps de mettre un terme à son veuvage. Elle n'y consentit qu'à regret et bien que combattue par de secrets remords; en effet, elle avait à peine accepté un nouvel époux depuis six mois, lorsque le bruit du retour de Nicolas Uutenhove, qui avait été racheté « par le moyen d'aulcuns chrestiens gentilshommes, » se répandit « au « pays d'Artois et de Picardie, où ses vertus n'estoient pas moins con- « gneues que en Flandres, d'où il estoit natif. » On en fut bientôt instruit à Gand, et dès ce moment, sa femme refusa toute nourriture ; ses larmes ne cessaient de couler, et elle expira le troisième jour, en protestant que si elle avait été trop faible à repousser des obsessions funestes, son cœur, du moins, n'avait jamais été coupable. L'auteur de ce récit, qui fait oublier tous les autres, tant il est simple et touchant, était le dauphin Louis de France ; c'est le seul titre de .sa reconnaissance pour un pays qui lui accorda une généreuse hospitalité. D'après l'épitaphe placée à Bruges sur la tombe de Nicolas Uutenhove, ce fut après sept ans de captivité qu'il rentra en Flandre. Il mourut fort âgé, le 18 février 1457 (v. st.), pendant le séjour du dauphin à Bruges.

y mist avoir moult grant. Sy se tint droit-là une espasce, car selong" les affaires que avoit et veoit apparoir devant luy, le lieu lui estoit tout propre pour y faire séjour, tant pour France comme pour Angleterre et autres causes beaucoup, auxquelles il faisoit bon avoir regard.

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