CHAPITRE LXX
Comment messire Pierre de Brezé prist par puissance le port de Samwyc.
Pour satisfaire à chascun en la qualité de son vouloir, souverainement les nololes et vaillans chevaliers dont les liaulx faits donnent les hautes renommées, droit-cy me semont raison que je ramentoive une haute hesongne qu'en ce temps-cy fît un hien renommé chevalier en maint lieu de mes escriptures et es croniques du roy aussi, nommé messire Pierre de Brezé, angevin, grant sénéchal de Normandie, lequel de si haut èle vola longuement en France que piéça n'y ot son pareil, comme les escrits le tesmoignent assez en divers lieux. Cestui, l'aigle de tous les mondains du monde, avecques merveilles de vaillance, estoit le plus bel parlier de son temps, et n'avoit homme qu'il n'endormist en son langage*, fût ami ou ennemi, tellement que autreffois là où espée ne pouvoit donner vertu, sa langue vainquoit et amraollioit les puissans comme en Normandie là où par sens et par subtil langage, à ses propres ennemis les Angles, fît rebouter les espées en leur fourreau, lesquelles après, quant les cuidèrent retirer dehors, les trouvèrent toutes destrempées de vertu et
' Olivier de la Marche rend le môme témoignage de l'éloquence du sire de Brezé.
le trenchaiit d'icelles tout rabattu et mal mis. Or est vray que cestiii chevalier, avec ce que avoit bien sçu mener les Angles par paroles, leur estoit mortel ennemj aussi et très-aigre en fait, et veilloit jour et nuyt en estudie de les pouvoir grever, car jeusne enfant avoit esté nourry en la guerre contre eux en maint dur et périlleux cliapplis, tel fois à la perte de ses amis etparens, tel fois estoit aussi à leur perte mesme et le plus souvent. Et comme vous avez bien oy que le roy l'avoit estably capitaine de Eouen et fait sénéclial de Normandie, par le moyen de quoy il lui convint hanter beaucoup ledit pays et y tenir demeure toute quoye, lui à ceste cause hantoit les mers et les ports et mesme tenoit navires de guerre et marchandes aussi sur la mer, par lesquels porta moult de dammage aux Angles, tant en leurs corps comme en leurs biens, comme droit mortel ennemy qui ne contendoit à riens qu'à les faire mouvoir et susciter contre les Franchois, pensant d'en avoir bon marché quant ils s'y trouveroient. Car en ce temps, la France estoit toute en son entier et en fleur de régner, et toutes les frontières pourvues et garnies de gens d'armes, par quoy ennemis n'y avoient que faire alors, tant que celle ordonnance s'y tenoit. Sy advint qu'après maintes longues et diverses hat^ines' faites auxdits Angles comme leur ennemy, et leur gardant une pensée, la plus fière des autres, messire Robert de Flocques dit Flocquet et lui, ensemble messire Charles de Mares, capitaine de Dieppe, ces trois ensemble , conspirèrent une haute emprise, et . non descouvrans à nulluy leur intention, firent avitailler un grant nombre de navires et garnir et affuster merveilleusement bien de toutes choses opportunes, se pourvirent
' Halaines, querelles.
de gens à l'advenant de ce qu'il leur sambloit estre bon et contrayrent avec eux messire Jehan de Lorraine, un gentil vaillant chevalier, ensamble le bailly de Rouen, messire Guillaume Cousinot', et plusieurs autres chevaliers et escuiers des garnisons du pays. Comme chascun de eux le sénéchal et Flocquet avoient chascun cent lances et de bien gens de bien, lors tout ainsi appresté les navires et les g-ens prêts pour monter en mer, à Harfleur là où tant estoit venu que par faute de navire dont ou ne pouvoit finer assez, il en convint beaucoup demorer à terre, envers le mois d'aoust entrèrent en mer hautainement en point et en fier arroy de gens, à estandars desploiés qui vantilloient en l'aer et à trompettes et clairons retentissans sur l'eau, commesi tous eussent esté rois et empereurs. A peine, quant Hercules et Jason alloient quérans l'ille de Colcos, n'avoient plus fier appareil, ne contenement que ceste gens dont les dois et les ongles ne convoitoient que descirer peaux d'Angles, et leurs mains remplir de rapines et de richesses là où fort avoient l'œil. Portoient avecques eux eschelles et tous autres engins pour prendre villes, mais n'y avoit nul entre eux, sinon les trois, qui sçust sur quoy on avoit l'emprise , de peur que les nouvelles ne courrussent devant eux, et par ainsi eux contenans tous ensamble, qui estoient J)ien cinq mille combattans, et montés jà en la haute mer, alloient vaucrans par icelle comme gens quérans ne savoit-on quoy, ne où ils vouloient descendre, vaucroient aucuneffois sur celles de Hollande et Zélande, tellement que le duc commanda à toutes villes qui avoient les ports, d'entendre à eux et d'y avoir l'œil, car ne savoit s'ils en vouloient à lui ou non, pour cause du dauphin, et
' Guillaume Cousinot fut fait chevalier en 1149, à la prise de Rouen et devint alors bailli de cette ville.
estoient les choses entre le roy et luy alors si estranges et de si mauvaise disposition, que ledit duc voiant ce navire ainsi vaucrer devant ses pays et encore à tel effort et orgueil, devoit bien faire prendre garde à leur contendre et à la fin de leur emprise. Or est vray aussi que jà avoit VIII ou X jours paravant que une petite compagnie de Bretons avoit fait un rapt en Angleterre et estoit entrée en un havre nommé Samwyc ' , là où elle avoit fait du grant dammage aux Angles, mais parce que lesdits Bretons estoient trop faibles et non en nombre pour résister à la commotion desdits Angles, jà s'estoient retrais en Bretagne atout leur butin qui montoit à dix ou douze mille escus. De quoy les Angles tant mus et despis que plus ne pouvoient, se crucifîoient d'argu et de leur honte ; donc maintenant, quant ils veoient ceste grant flotte vaucrant arrière devant eux et que le sénéchal de Normandie en estoit chief, l'homme du monde dont ils cognoissoient les arts et esprits plus à craindre, ne sav oient que penser, ne de quel costé eu?c garder, ne munir, et encore tant moins pour cause que les princes d'iceluy royaume estoient en division l'un contre l'autre, l'un avecques la roy ne, l'autre en son contraire, par quoy l'un des partis eust bien voulu voir et souffrir la foule de l'autre, posé encore que le dammage en redondast sur le commun royaume et sur leur propre gloire. Sy convient bien noter droit-cy que ceste emprise qui se mist sus par ce séneschal se fit à certain propos et en entendement avec aucuns Angles qui s'en Guidèrent avancier et faire prévaloir leur parti. Car tout l'espoir et le fort qu'attendoit le parti de la royne, c'estoient les Franchois dont ce séneschal sur tous autres
' Sandwich.
estoit susciteur et conduiseur de l'œuvre, tant comme bon et léal Franchois héant les Angles, comme par faveur que avoit à la maison d'Anjou, dont ceste royne estoit fille; car lui samWoit, et vray fut, que posé ores que sa faveur portoit avecques l'une part des Angles pour l'amour de la royne, en portant toute voies ennemisté à l'autre, tousjours adammageoit-il ses ennemis. Et par ainsi, comme ces gens-cy estoient estoffés d'esclielles et de tout ce qui besongnoit en tel cas, fait à penser que leur emprise devoit estre grande et de couvert entendement, et que, si le beau se fust offert pour mettre à exécution ce que quéroient, leur descente eust esté ailleurs peut-estre que ne la monstroient, mais vaucrans longuement par mer, sans esploit et que vivres commençoient à diminuer, ne virent plus bel qu'en lieu de riens faire de leur désir, procurer escandre ' et dommage à la nation angloise, de quel parti que ce fust, et d'y laisser enseigne de leur venue. Et de fait vinrent riflans devant le port de Samwyc là où avoient esté les Bretons, et là tous d'un commun accort, descendirent en terre, par petis bottekins % de trois à quatre cents bommes d'armes et les arcbers, à estandars desployés, et commencèrent à marcher en avant en pays et allans toujours devant eux en belle bataille. Messire Jeban de Lorraine, le séneschal et Flocquet avec eux, mirent à feu et à sang tout ce qui ne se pouvoit enmener, ne emporter, vinrent jusques à la ville, la prinrent par puissance et entrèrent dedens, la pillèrent toute et la misrent au net, y tuèrent grant foison d'hommes, n'y meflârent onques ne à femmes, ne aux églises, par édit qui en estoit fait sur la mort, trouvèrent tant de biens et
' Escandre, déshonneur.
- Bottehins, nacelles.
Zo'2 CHRONIQUE
tant en prirent et emportèrent avec eux en leurs bateaux que l'estime en monta bien à deux, trois cens mille escus, sans le damage qu'ils y firent d'autre tant et plus, et trouvèrent tant de biens que la moitié ne s'en pouvoit en emporter. Furent dedens la ville que dedens le pays, entrans et saillans, bien par l'espace de quatre grosses heures, vaillamment eux conduisant et bien aviséement, jà-soit-ce que par tourbes çà et là les g*ens du pays se cuidoient assambler pour eux deffendre, mais ne purent onques venir à multitude qui souffisist à les grever, parce que les Franchois mesmes les tuoient icy et là, là où ils s'assambloient, dont le nombre monta environ à quatre cens morts et trois cens prisonniers, lesquels ils emmenèrent. Donc, à la retraite, les Franchois se monstrèrent moult asseurée gens et pleins de valeur, y laissèrent toutevoies six hommes d'armes qui furent tués. Le séneschal toutevoies, adfin que les Angles ne le pussent reprochier de lâcheté, demora encore six grosses heures en bataille devant leur havre pour voir s'ils le voudroient venir combattre, et de fait envoia en terre devers eux un sien poursuivant pour les semondre à la bataille , qui onques ne l'osèrent accepter, parce que leurs ports sont loings de l'un l'autre et ne purent se trouver assamblés si tost. Mais Angles, mesmes doubtans que ledit séneschal ne s'en tenist pas encore à tant et qu'encore il avoit autre emprise sur eux plus avant, eux-mesmes envoièrent devers lui pour avoir trêves seulement ce jour et la nuit jusqu'au lendemain, de laquelle chose ledit séneschal plus joieux que de tout son acquest, comme d'avoir tant vescu que Angles mesmes en leur royaume perplex de son effort, lui avoient demandé trêves, respondy que onques si haut honneur ne lui advint, ne si honorées trêves ne furent don-
nées d'homme, et que certainement ils les auroit [accordé] volen tiers et les leur accorda, disant grant mercis au roy d'Angleterre de l'honneur que fait [avoit] à un séneschal de Normandie de lui demander trêves en son propre lieu.