CHAPITRE LXXVIL
Comment les matères estoient, par continuation, aigres et périlleuses entre le rov et le duc.
Peu toute voies servent plours et regrets aux trespassés, sinon qu'en ardeur de dévotion, on proufite aux âmes là où aux corps n'y a point de recouvre, et pour tant laissant H la mort ceux qui j sont rendus, continueray ma matère en la progression du temps avecques les vives personnes desquelles me convient escrire certes à aussi grant regret et envis, comme en vis je vo}^ les matères qui se présentent plaintives de leur propre infélicité et ne cessent de hurter
à ma plume par manière de ramentevance. Car certes après cestes choses-icy advenues et qui estoient de g-rant note, plus alloit le temps avant, que plus se trouvoient les matères toudis aigres et dangereuses entre ces deux princes, et se disposoient leurs questions dures et ventilleuses plus et plus à fins désespérables, comme droit-cy me convient relater du noble et digne roy françois, la fleur du monde en toute excellence, lequel, par indignation prise à l'encontre de son beau-frère et cousin le duc de Bourgongne, pour cause de son fils le dauphin, maintenant vient faire samblant de relever les querelles du roy Lancelot mort, à l'encontre de son dit cousin vif, et aiant vu l'alliance d'entre eux deux estre rompue comme par jugement de Dieu, contend à la bouter outre, ce samble, et de la continuer en présumption humaine, donnant h cognoistre, ce sambleroit, que haine' lui firent quérir l'alliance vive, lors quant à la morte il veut donner efficace nullement excusable. Et ce monstra-il parce que tantost après le trespas dudit jeusne roy, [il] mist sus un de ses escuiers nommé Rollin Renault, et icelui envoia devers le duc à Bruges atout unes lettres bien estranges et assez minatoires soubs un couvert stile, et desquelles beaucoup de gens de bien n'eussent voulu avoir esté les porteurs. Toutevoies cestui Rollin s'y avança, et le cognoissoit le roy tout propre pour ce faire, car le sentoit non bien en grâce en la maison du duc et luy-mesme estre si présumptueux que de n'y sKcouter rien, et pour ce comme en matère ruineuse, il l'évoqua h ce. Aussy certes ledit Rollin estoit un homme plein de vanité, de petit estocq et de sobre vertu, comme plusieurs en ce temps-là autres que luy
' L'auteur avait écrit d'abord ; « Aussi se doit-il entendre qu'envie « et haine lui firent quérir, etc. <>
Ton. iii. 25
trouvoient approche e mprès le roy plus par aveugle fortune que par dig'nité de personne.
Cestui Rollin donques autreffois avoit esté bien festé et reçu en la maison du duc, mais rendant mal pour bien, usa de meschans languages depuis son retour en l'hostel du roy, dont moult il fut à blâmer, car en luy-mesme il redondoit. Or estoit-il arrivé à Bruges et s'en vint devers le duc lui faire présent de ses lettres, lequel accompagné de princes et barons grant nombre les reçut révéramment, mais pour ce que moult estoient longues et drues d'escriture, les bailla à son chancelier, et appelant le seigneur de Croy emprès, les fit lire toutes au long, là où le chancelier, en les lisant, souvent niqua de la teste, et pointiant sur les articles regarda somnaistre au visage, qui talent n'avoit d'en rire, jà-soit-ce que ledit chancelier par fois en sourist luy-mesme. Sy se percevoit bien chascun alors au samblant qu'ils monstroient que les lettres n'estoient point de bon goust, mais aigres et de dure digestion. Sy s'en commença à lever murmure couverte entre les barons, mais ne savoient encore quelle chose y entendre, sinon que Rollin fut fort regardé et convoie de mauvais felles yeux pour cause de son message. Donc, affinquela vérité appère de la lettre et que sçue en soit la substance et le contenu en toute génération future, droit-c}^ je lesay mises et enregistrées en vérification de la matère ' , mais non en charge aucune de nulle personne, dont Dieu me deffende !
Gestes lettres droit-cy donnoien^ assez merveilles au duc, et de la manière de l'escrire qui estoit estrange, fut mu plus en cœur qu'en samblant. Disttoutevoies à son chancelier : « Je ne sçay que me demande le roy , ne qu'il se
* Le texte de cette lettre manque dans notre manuscrit.
DE CHASTELLâIN. 391
« demande iuy-mesme de quérir cestes questions foraines a contre moy et lesquelles ne lui compétent en riens , « sinon par volenté oblique. Vraiement toute voies, s'il me « quiert par-là, il me trouvera par-çà. Le pays de Lucem- « bourg n'est de riens subject à lui, il n'est pas de son « royaume, et sy n'y a ne querelle, ne titre, sinon « celle qu'il a prise avecques feu beau cousin le roy Lan- « celot, duquel lever la querelle, maintenant quant il est « mort, n'est point honneste, ce me samble, sinon que « volenté le meuve sur moy plus que raison. A quoy je ne « sauroye que dire, sinon que je deffendray le mien et « mettray Dieu et mon bon droit au front de mes enne- « mis, mais je voudroie bien qu'il plust au roy me lais- « ser ^n ma paix en gardant la sienne, car sans que j'en- « conqnence jamais contre luy (et dont Dieu m'y deffende ! ) « je deffendray, assailly, à l'aide de Dieu, mon honneur « et ma querelle. » Cestes et si faites paroles dist-il à son chancelier et au seigneur de Cro}'^ en basse voix à part au coing d'une fenestre, là où se tenoient en devises. Donc à chief de pièce fît appeler Rollin, lequel approchié, le chancelier lui demanda s'il avoit aucune autre charge espéciale pour dire au duc, et il respondy que nenny, excepté qu'il prioit que temprement et tost il pust estre despeschié. Et bien ce dist le chancelier lors : « Le roy escrit à a monseigneur tout à plein sur le fait de Lucembourg, et « de l'alliance faite entre lui et feu le roy Lancelot, que « Dieu absoille, et lui signifie beaucoup de choses tou- « chant icelle alliance. Vos lettres ne portent nulle cré- « dence sur vous, et pour tant monseigneur s'avisera de « respondre au roy et lui respondra aussi par escrit, et « serez temprement délivré. » Et à tant se recula Rollin. Et le duc appela à lui les contes de Charolois et d'Eb-
tampes, messire Adolf de Clèves, le seigneur de Lannoy, le mareschal de Bourgongne, le seigneur de Rocliefort, 1 evesque de Toul, le bastard de Bourgongne, le seigneur d'Auxy et aucuns autres grans seigneurs qui y boutèrent les testes pour oïr les nouvelles portées par Rollin, lesquelles oyes et divulguées de l'un à l'autre, sourdi tantost une grant murmure parmy celle salle, et se commençoient à lever beaucoup de diverses languages de ceste matère entre les nobles hommes à qui le cas sonnoit estrange, que le roy vouloit lever les querelles d'un homme mort, avec lequel encore alliance n'avoit onques esté consommée. Sy s'en donnoient merveilles maintes gens et le jugeoient à une chose mal séant à un roy de France, disans : « Mal « recognoit les amours et grans services que lui a faits « monseigneur en temps passé, car quant il l'avoit mis les « bras à deseure en son royaume, alors ne quéroit qu'à « lui courir sus. Bien a esté dit mainteffois que ainsi en « yroit : par Dieu, jamais bien ne nous fera, et en sont c< icy bonnes les apparences. Que à Dieu plust ores que les « choses fussent encore en leurs vieux termes ! L'orgueil « ne seroit pas en François si grant qu'il est ores. Au « moins, si fortune leur est bonne, qu'ils nous laissassent « en paix avec la nostre, qui ne leur demandons riens. « Si nous avons monseigneur le dauphin cy-ens, qui s'y « est venu rendre constraint, que ne l'ont-ils gardé mesme « et tenu sans eslonge ! Quel bien nous en est, quel « avancement, ne proufit y avons-nous? Onques, puis que « cy-ens entra, paix ne nous fut, ne biens ne nous vint, « fors tousjours querelles et contentions entre le roy et « monseigneur. Mesmes sommes chus en division cy-ens « tantost avecques sa venue. De lui n'avons ne amour, « ne familiarité, ne de ses gens avecques, non plus que
w s'il n'y fust point. Mesmes, il deffent à ses gens le con- « verser avecques nous, qui n'est i)as bon signe, et ne les « seuffre venir, ne à joustes, ne à festes qui de nous meu- « vent. Qu'en pourrons-nous dire, ne quel chose y pouce vons-nous entendre, si François ont dueil qu'il est cy- « ens? Ce nous seroit plus grant joye qu'il fust devers eux. « Monseigneur lui fait tout l'honneur et l'amour que peut « et le sert et complaist jusqu'au pié baiser, et à l'aven- « ture, quant il sera au deseur une fois de ses besongnes, « aussi peu le recognoistra que son père. François sont « tous tels, il n'y convient avoir foy nulle, au moins en « ceste maison, laquelle ils liéent plus que les Sarrasins, ^( dont au fort il faut estre reconforté, car trop plus vaut « estre envié que plaint. »
Tels et si faits languages se proféroient entre plusieurs nobles hommes celui soir, jeusnes et vieux, qui moult s'esmerveilloient de cestes lettres venues portans aucunement deffiance couverte et manasce d'ennemy, laquelle, si droit-cy elle se donnoit à entendre par escrit, premier que trois jours passassent elle se descouvrit par fait. Car vint messire Robert de Flocques, dit Flocquet, atout un nombre de lances, soy bouter en Thionville, et là reçu à grant joye des habitans bouta dehors les bannières etl'estandart du roy, comme soy déclairant garde et deffendeur du lieu et le contrarieur de la querelle du duc en Lucembourg, et non content ledit Flocquet d'avoir bouté dehors les bannières du roy, le lendemain vint et se présenta devant les portes deLucembourg, lesquelles trouva closes, et là demanda ouverture de par le roy, usant de commandement [pour] faire ladite ouverture que point ne firent toutevoies les gardans et n'y accoutoient en riens, mais tempre sy furent portées cestes nouvelles au duc à Bruges,
RoUiii encore estant là , qui veoit bien maintenant que c'estoit à bon escient, et que paroles et manasces se disposoient pour venir à eiFet. Sy fut tantost conseillé en ce qu'il en feroit, et n y délibéra guères longuement dessus, cardist que de celle heure que ceux de ïliionville, tant, ne quant, lui commenceroient à faire traveil, ne guerre en son pays, il y pourverroit par telle voye comme il appartenroit au cas, et n'en demorroit la foule impunie s'il pouvoit,'mais préférant sens encore devant léger emprendre, et patience devant boullant courroux, envoya gens etprouvision pour garder Lucembourg, non pas à intention de faire guerre contre le roy, mais pour la deffendre et garantir à rencontre de tous invadeurs qui n'y avoient nul titre. Et y fust envoie le seigneur de Rent}^, fils du seigneur de Croy aisné, dont messire Guillaume de Saint-Sayne, clievalier sage et vaillant, lieutenant de Lucembourg, devoit estre conduiseur, avec Guillaume de Grevan, un très-vaillant escuier aussi , lesquels .deux y avoient demoré avecques le bastard messire Cornille, tué en la bataille de Riplemonde, et connoissoient les affaires du pays devant tous autres.
Or faut ains}^ entendre que cestes gens venus à Thionville et leurs manières de faire n'estoit point tant pour faire guerre au duc de Bourgongne comme pour lui donner occasion mesme de guerre mouvoir, pensans ceux qui ainsi l'avoient forgé, qu'en chaleur et mouvement de sang, il se mespasseroit premier sur les gens du roy, et qu'alors le roy qui n'avoit sçu trouver cause légitime pour lui mouvoir guerre, maintenant parvenu à. ses fins, s'essourdroit contre lui deffendant, et alors avecques juste titre contre luy pour mouvoir guerre, lui imputeroit l'infraction de la paix par l'envaj^e première. Laquelle chose,
si ainsi estoit poiirjettée du costé des François, fut bien entendue aussi du costé de Bourgongne, que c'estoient leurs fins quises, et que leur manière de faire n'estoit que un las tendu pour les traire à meschief. Par quoy, comme sages et clervoians, ne se desmeurent onques toutevoies, et se contint le duc sage et froit et ne quéroit point à soy mettre en l'avantage de vengeance pour mettre autrui en avantage de querelle. Aussy certes toute tolérance et toute expectation débonnaire estoient en luy en ceste matère, par le regret qu'il faisoit de retitrer arrière en guerre contre le roy, dont la mort lui eust esté plus agréable , si honneur l'eust pu souffrir, pour cause des maux et meschiefs qui en ensieuvroient au noble royaume françois, non jamais réparables, ce savoit bien, ne terminables', et pour tant injurié souvent et manascé, quis par devant et par darrière et estocquié à tout lez, comme plusieurs choses icy-devant escrites ont tesmoigné assez, tousjours dissimuloit et souffroit, sur espoir que Dieu pourverroit en tout et que les proposemens du roy et des hommes se changeroient en quelque bon ploy meilleur que les apparences.
Vers ce temps-cy vinrent nouvelles à Bruges comment vers l'ille de Neigrepont, parfont dedens la mer, s'estoit fendue une roche du tramblement de la terre, et une autre s'estoit descouverte, qui rendoit feu et flamme par telle abondance que l'eaue de là entour bien par la distance de cent toises boulloit et se tempestoit de la force du feu, et de cela estoient venues lettres qui affermoient le cas estre vray et encore durer le jour de leur date qui estoit en novembre l'an LVII.
' On avait écrit d'abord : « Ne terminablcs, en l'avantage de ven- " geancc, pour mettre aiiltrui en avantage de querelle. »