‹ Œuvres. Pub. par le baron Kervyn de LettenhoveChapitre 85 sur 89 · CHAPITRE XCI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XCI

Comment il fut procédé contre les boute-feus en Flandres et en Brabant.

Pendant ce temps que le duc encore se tenoit à Lille, fut trouvée et mise sus en Brusselles une très-horrible manière de justicier les boutefeus, dont il en y avoit multitude au pays. Sy en convient conter la cause pour quoy et la manière de faire. Il est vray qu'es pays de Flandres et de Brabant et es marches là entour, a multitude de jeunes gens buiseux, non quérans à ouvrer, ni faire labeurs, mais vivent sur povres pécheresses femmes, et tous les jours résidamment sont en tavernes et en bordeaux, comme pleins de mauvais vices et prests à toute mauvaisté faire qui les y veut semondre, ne craignent ni Dieu, ni homme, et de nul meffaire, tant pust-il estre horrible, ne leur prent pité, tuent gens pour argent comme bouchiers, deviennent bringanset meurdriersde bois, boutent le feu es maisons des povres gens des villages et les brûlent, femmes et enfans,en leur lit, quant ne se veulent composer à eux. Desquelles choses toutevoies, jà-soit-il que ils savent bien que une fois en devront mourir, toutevoies parce que un coup d'espée qui passe parmi le col, leur samble une chose légère, n'en redoutent point le passage et le réputent à nient, et mesme en faisoient leurs gaberies pour ce temps-icy. Sy en fut justice avertie en Brusselles, qui volentiers y remédiast par telle manière que le povre peuple des champs demorast en paix et que l'exécution de telles gens fust autrement redoubtée que jusques à ores. Sy pensèrent Brussellois d'y pourvoir au-

trement, si le cas y eschéoit, et que sur le coup d'une espée on ne s'enhardieroit point si fort comme on avoit fait, ains les feroient aussi horriblement punir, comme horriblement et sans nulle pité se donnoient à meffaire. Sy advint que un beau jeusne compagnon, de l'eage de vingt ans, fut pris pour boutefeu, par quoy justice, pour donner miroer et exemple à tous autres de cas samblable, fit mettre une estache enmy le marché et à ycelle fit lier le povre pécheur d'une chaîne qui couroit autour de l'estache d'un gros anneau et encolloit ledit povre pécheur par le faux du corps, et avoit celle chaîne trois pies de long entre l'estache et lui, et pouvoit tournoyer atout tout à l'entour, et puis tout en la rondeur de l'estache, six pies arrière, avoit grant nombre de fagots et de paille parmy avecques poudre de canon, et droit-là, après le povre pécheur estre confès et bien instruit de son salut, et premier qu'on y bouta le feu, commença à pîirler moult piteusement et en dure lamentation envers le peuple, disant : « 0 vous toutes jeusnes gens, mirez-vous droit-cy, pre- « nez exemple à moy qui, en mon bel jeusne eage, par en- « sievir mauvaises femmes et mauvaises compagnies, suis « venu à ceste horrible mort. 0 ! je vous prie, prègne- « vous pité de moy, et aiïïn qu'il ne vous mesviègne « comme à moi, prenez pité de vous-mesmes et vous gar- « dez de meffaire. Bien chier aujourd'hui m'est vendu le a coup d'espée dont moy et autres nous sommes farsé « maintes fois. Donc, je requiers à Dieu pour grâce et mi- « séricorde en ma dure mort. » Telles et samblables paroles disoit maintes, et tellement fit attendrir les cœurs que tout le monde fondoit en larmes de compassion. Finablement le feu fut bouté partout et commença la flambe à monter horrible, et le povre pécheur, du premier coup

que senti le feu, criant lamentablement sur la miséricorde de Dieu, fît un saut ou deux, dont du troisième il chey, et demora pendant en la chaîne, criant sur Dieu et sa glorieuse mère jusqu'à rendre l'âme, et fut sa fin recommandée la plus belle que l'on avoit onques vue.

CHAPITEE XCII.

D'une emprise d'armes que fist messire Charles de Moullon.

Or avoit le duc fait ses demandes en Flandres et en Brabant sur la provision de ses pays à l'encontre du roy, si à guerre venoit, et considérant que nécessairement il falloit pourvoir en Picardie plus que ailleurs pour cause que plus près gisoit du péril, partit de Lille et vintà Arras là où ilfit convenir les trois estats du pays, et yceux assamblés, fit faire la relation par messire Pierre de Goulx, chevalier , les exhortant et admonestant du mesme que les autres pays avoient accordé, lesquels, après avoir conçu la chose, n'y mirent contradiction nulle, ains volontiers et libéralement s'y accordèrent trèstous. Sy advint que le mesme jour que se tenoit ceste assamblée en la grant salle d'Arras, là où avoit multitude de nobles hommes, chevaliers et escuiers , foison de prélas et autres gens de bonnes villes, entra en la court et monta contre-mont de la salle, un More accompagné de deux officiers d'armes, un roy d'armes et un hérault, et venu jusqu'à la personne du duc qui là estoit entremy une grant multitude de barons de divers pays, lesdits officiers, pour et au nom du More, demandèrent congié de desployer une emprise que portoit ledit More , et en demandant ycelui congié, lui présentèrent unes lettres de par celui qui le More

envoyoit, entendu toutevoies que le duc estoit adverti premier de la venue dudit More et du mistère qui là se devoit faire. Sy prist le duc lesdites lettres et les fit lire devant lui, et puis après y celles lues, demanda le contenu d'aucuns chapitres que lesdits officiers portoient touchant l'emprise et la signifîance du cas, lesquels ils baillèrent aussy, et iceux vus et visités , le duc donna congié au More de desployer son emprise , lequel More estoit vestu d'une rohe de soye longue jusqu'aux pies, avoit la teste nue et sur ycelle avoit un chapelet de belles fleurs avecques un riche volet qui le couvroit jusques à terre, et là vinrent toucher plusieurs haulx et nobles seigneurs, princes, chevaliers et escuiers , gens de haute façon , sur condition de paraccomplir le contenu des chapitres de celui qui là avoit envoyé son More, et fut chief et le premier des touchansmessireAdolf de Clèves jusqu'au nombre de douze qui touchèrent avecques lui, comme Adrien de Borssele, messire Philippe de Lalaing, messire Claude de Toulongeon, Aymar Bouton, messire Philippe, bastard de Brabant, messire Loys de Contay, messire Anthoine bastard de Brabant, Philippe de Bourbon, Philippe de Poitiers, Pierre de Cressi et un chevalier d'Allemagne nommé messire Henri Sasse, et ces. douze droit-cy ayans touché à l'emprise que portoit le More, ne voulut pas le duc [que] plus avant touchast nullui, pour cause que l'emprise ne portoit que joustes à roches, lesquelles il convenoit faire devant les dames qui n'estoient point droit-là, maisestoient h Quesnoy en Haynau là où elles faisoient résidence. Sy voulut le duc en faveur de l'entreprenant qui estoit estrangier et homme de grant los, que le remanant du mistère se parfist devant lesdites dames, là où les joustes se feroient, et que là vinssent toucher devant elles tous ceux qui

voudroient, et pour tant s'en tinrent à tant droit-là tous chevaliers et escuiers, dont beaucoup en y avoit qui y vouloient toucher, plus toutevoies par faveur et amour de l'entreprenant pour lui faire cest honneur que pour grant faim de la jouste qui ne leur estoit pas chose nouvelle, mais eussent mieux aimé avoir touché à bon proufit pour faire armes, car à ce estoient duis tous la plus part.

A qui demanderoit donques qui estoit cestui entreprenant qui en ceste convention de tant de nobles gens envoia son More, ne pour quel cause, je responderoye que c'estoit un noble escuier de la maison du dauphin, homme de vertu et de grant fait, nommé Guillaume de Moullon, dont yci- dessus a esté faite claire narration quant il tenoit à Grenoble contre le roy de par son maistre et depuis le mist en la main du roy par l'ordonnance de son maistre aussi'. Sy estoit venu cestui Guillaume par le mand du dauphin devers luy en Flandres. Et là venu, comme d'une fleur d'homme et parement sur tous autres, en fist grant feste, et mesmes en fit beaucoup de contes à son oncle le duc par manière de le loer , lequel moult le prisa aussy, car estoit belle personne et de bel samblant entre mille autres. Sy advint qu'après avoir séjourné un an ou environ emprès son maistre qu'envies se dressèrent contre luy , et comme princes aucuns sont muables et de légère créance, le dauphin son maistre se commença à refroidir envers luy et à estre ingrat de ses bons services passés et tellement qu'enfin lui fit dire qu'il s'en retournast en sa maison et que droit-là lui ordonneroit pension de six cens francs par an, mais par deçà ne le vouloit plus entretenir. Sy

* Voyez ci-dessus, p. 227.

prist ledit Guillaume un argu en son cœur bien amer, et lui desplut durement ceste manière de faire, qui par l'espasce de quatorze ou quinze ans l'avoit servi en froit et en chaut, despendu grant avoir et usé ses jours, et puis avoir indignation en la fin et congié pour tous payemens, dont à bien dur porta la patience, monstrant toutevoies courrage et que l'on ne pust penser que par aucune faute commise il fut constraint de s'en partir. Tantost après ces paroles reçues du bastard d'Ermignac qui lui dist les paroles, se housa et mist l'espée au costé, et chevaux prests pour monter, vint en la chambre de son maistre prendre congié à lui , usant de paroles non pas d'homme esbahi, mais honorables et sageg, comme bien faire savoit, et s'en alla en cest estât.

Or avoit en singulière recommandation la maison du duc pour cause des honneurs et gloires qu' avoit vu en ycelle plus que onques ailleurs, et du maistre qui estoit l'outrepasse du monde. Sy lui vint a grant] annuy si d'une si haute et si noble maison il partoit sans avoir aucune plus grant habitude avecque elle que encore n'avoit eue, car posé que avoit esté longuement de séjour au pays emprès son maistre, sy n'y avoit-il point eu le repaire, ni la conversation avecques les nobles de l'hostel si avant comme il désiroit bien, car n'avoit point plu à son maistre que luy, ni autre de ses gens, ils presissent grande hantise, et pour tant pensant en lui-mesme que tant plus honorablement ne pourroit venir à ses fins que par faire aucune chose nouvel, s'avisa de venirà Arras deversleduc et de lui conter son aventure, comment son maistre l'avoit abandonné et que pour tant lui qui ne vouloit point partir de ses pays sans lui dire adieu, venoit prendre congié à lui, le remercier des honneurs et biens que faits lui avoit, mais pour ce

que la rien du monde ' que plus désiroit , c'estoit d'avoir accointance à la liante noblesse et chevalerie de sa maison, lui prioit humblement que de grâce il lui souffrist faire une joyeuseté en sa dite maison pour laisser au moins mémoire aucune de sa povre personne entre tant de hautes et de fameuses gens comme estoient les siens. Sy le lui agréa le duc très-libéralement et lui promist honneur et toute bonne chière, comme cy-api;ès orez, et de fait après l'emprise touchée lui assigna jour pour commencer son pas en la ville du Quesnoy, au premier jour d'octobre, là où lui-mesme seroit en personne, comme il fut , et y fut la feste moult grande et moult riche.

Je ne devise riens des lettres portées au duc par ledit More, ni du contenu des chapitres pour ce que ce ne furent que joustes et que telles joyeusetés ne requièrent point telle glorification, comme font les armes, là où sont les honneurs avecques les périls, mais tant seulement, quant ce viendra au jour que le duc lui establit et là où se fera la feste en sa faveur et l'assamblée des hautes dames et princesses, là vous deviseray par un abrégùé la manière de ladite feste, avecques ce qu'il cherra de gloire et de bon los aux jousteurs.

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