S XVI
La peur est le sentiment qui domine chez la plupart de ceux qui ont pris parti dans la révolution.
C'est ce sentiment qui les porte h tolérer, à justifier même tous les excès. Ils se figurent que la licence du peuple et l'effervescence jacobite forment un contre-poids aux efforts des aristocrates, et ne trouvent en eux-mêmes aucun courage. Ils sont bien aises que la multitude se charge de les défendre. La crainte leur fait approuver tous les désordres, souscrire à toutes les cruautés.
Le traitement des affaires étant, dans beaucoup d'endroits, tombé dans les mains de gens qui n'avaient jamais eu qu'une petite existence, tous leurs moyens sont petits, toutes leurs vues sont timides : ils croi<MU pouvoir ne se maintenir que [)ai' la comi>laisance ; ils nosenl rien contre la multitude
dont beaucoup d'entre eux partagent les préjugés et les mouvemens.
Ces deux circonstances acquièrent de lïntensité dans les pays où un grand nombre de personnes ont pris parti contre la révolution : 1° parce qu on les y craint , on les y hait davantage ; 2° parce que étant, pour la plupart, de la classe la plus éclairée, ils ont laissé les affaires entre les mains de gens moins capables de les diriger ; dans un pays où ce qui avait le plus d'autorité et de poids, ce qui avait le plus de lumières, de hardiesse, d'intérêt à la tranquillité publique, est déclaré contre la révolution , qui donc peut rester pour conduire les affaires avec force et sagesse, et pom' maîtriser les mouvemens du peuple ?
§ xvn.
Sur le 20 juin, ses causes et ses effeu.
Je ne parle pas des causes générales qui ont donné à l'anarchie une force irrésistible.
Mais la cour, ou ne devait pas prendre des ministres qu'on regardait comme républicains, ou elle devait chercher à les attacher à la monarchie en leur marquant une confiance entière et durable ; ou si elle les avait pris par force, elle devait
les garder par la même raison, et attendre qu'ils se fussent eux-mêmes détruits et décriés. Que penser d'une couronne si violemment attaquée et ainsi défendue !
Il est cependant vrai que la démission inopportune de ]M. de Grave a beaucoup préparé ces évènemens, qu'elle en est le premier principe, et que tous ceux qui auraient pu le retenir ont à se les reprocher.
Chose remarquable : c'est la cour de Vienne qui a le plus contribué à donner aux jacobins cette stature colossale qui les fait dominer sur tout, et c'est la cour de France qui a donné un brevet de grands hommes à trois individus, dont deux du moins n'y avaient jamais eu de prétentions.
Cette journée a tellement donné la mesure des forces, qu'aujourd'hui il n'y a presque plus d'espoir pour la constitution que dans les divisions ou la timidité de ceux qui l'attaquent.
§ xvm.
Après le 20 juin.
Tous les partis , dit-on , attendent et désiren! une crise.
Il n'y a dans notre situation que trois chose?
qui i)uisseiil l'amener : 1" la guerre; 2' les iinaiices ; 3" un mouvement du peuple contre les Tuileries.
Les suites d'une crise opérée par la guerre ne peuvent pas plus se calculer que les caprices de la fortune.
Quant aux finances, il est possible que nous soyons comme ces jeunes gens qui deviennent sages lorsqu'ils se voient sans argent et sans moyens d'emprunter, et qu'alors la nécessité sentie d'une majorité constante, d'une administration régulière, d'un gouvernement vigoureux, d'une économie sévère, remplace cette extravagance, cette présomption, cette sorte d'ivresse qui préside actuellement à nos destinées.
Quant à la dernière, si elle est aussi grave qu'il est possible, si les principaux personnages y périssent, il ne faut pas en attendre autre chose que l'anarchie et la contre-révolution.
Ainsi de ces trois crises, la seule qui, à côté des plus grands maux, puisse présenter quelque espérance, est celle qui dans tous les cas ne peut être que très tardive.
Comment se fait-il donc que tous les pai'lis désirent une crise? cest qu'on est mal par sa faute, on ne sait point d'issue à létat présent, et on en espère des évènemens.
C'est une sorte de crise que cette multitude de
vœux émanés de Tarmée el des administrations à l'occasion du 20 juin. Elle peut donner quelques mois d'existence à la constitution , et si les gens qui ont parlé pour elle étaient heureux pendant celle campagne, ils acquerraient tout le crédil et toute i'intluence nécessaires pour la maintenir.