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CHAPITRE XIX

De ropposition dans un gouvernemeot.

Dans les gouvernemens libres, on voit toujours une lutte entre ceux qui fondent leur existence sur la capacité, sur de grands services qu'ils ont rendus ou quils se sentent capables de rendre à leur patrie, et qui dédaignent de flatter les caprices du penple, et entre ceux qu'on nomme les tribuns, gens qui attaquent les premiers en les accusant d'ambition, d'orgueil, de tyrannie, ou, dans la langue du moment actuel, d aristocratie. Ajoutons que, pour l'ordinaire, les premières qualités sont le partage de ceux qui gouvernent, et les autres, de ceux qui luttent contre le gouvernement, et, pour être bien, il faut que cela soit ainsi : il faut encore qu'il s établisse une juste pro-

portion de forces entre les partis, qui fasse que l'opposition ne paralyse pas l'action.

Quand on voit ceux qui gouvernent, ou ceux qui sont appelés à gouverner , oublier leur rôle naturel et leur ambition légitime pour flatter les caprices du peuple, il faut les considérer comme des factieux et des gens qui veulent changer l'ordre existant. L'instrument légitime de ceux qui gouvernent, c'est la loi et le pouvoir régulier; l'instrument légitime de l'opposition, c'est l'opinion publique. La gloire du gouvernement résulte des services qu'il a rendus ; la gloire de l'opposition, résulte de son zèle pour la liberté. Si l'opposition est opprimée, la tyiannie se prépare ; si l'opposition devient la force dominante , tout est près d'être bouleversé.

Il est aussi absurde de voir toute la nation dans l'opposition que de la voir toute dans le gouvernement ; celui-ci est une force nécessaire qui imprime le mouvement au corps social ; l'opposition est une surveillante jalouse qui réveille sa paresse, qui scrute ses erreurs, qui s'oppose à sa tyrannie. La réunion de ces deux principes est nécessaire, parce que l'honneur ne peut pas se servir à lui-même d'aiguillon et de frein. Le législateur doit confier le bonheur de la société aux passions naturelles des hommes, et combiner les institutions de manière que ces passions en agissant cha-

cune suivant leur instinct, forment une coml>inaison d'où résulte l'ordre, la prospérité et la liberté publique.

Refuser au gouvernement le degré de force dont il a besoin pour agir, c'est condamner le corps politique h la mort, ou nécessiter un changement de constitution.

Mais quelle doit être la force de l'opposition? Je fais ici ce raisonnement : ou le peuple est tellement corrompu quil est incapable d'être libre, ou l'opinion publique est assez forte pour contenir le gouvernement, pourvu que l'opposition ait plein droit d'écrire et de parler. — Il est bien évident que, dans ce que j'appelle le gouvernement, je comprends la majorité de l'assemblée là oii il en existe une.

On pourrait diviser aujourd'hui les Français en quatre classes principales.

Les deux extrêmes, actives, turbulentes, sont les aristocrates et les jacobins.

Les aristocrates sont accoutumés à dominer : il ne leur suffit pas d'exister comme les autres hommes ; rassasiés de ce bien-être qui est l'objet des vœux de la multitude, ils ont besoin d'occuper leur oisive inquiétude par les jouissances de l'orgueil; aujourd'hui qu'ils les ont perdues, ils sont tourmentés par le désir de les recouvrer.

Les jacobins sont tourmentés par un autre dé-

sir, celui de conquérir, d'expulser, de remplacer. Les moyens peuvent varier, mais l'objet est à peu près le même. Tel qui passait pour un sot, pour un fripon, pour un lâche, pour un homme déshonoré, pourra bien se faire jacoJjin pour conquérir une réputation : c'est encore le même principe; pousser à la grande révolution pour faire la petite révolution : voilà le signe commun qui les caractérise.

Chez un peuple amolli et corrompu, la plupart des hommes propriétaires, des hommes vivant par une industrie honnête et utile , sont peu propres à faire une révolution ; ceux qui l'entreprennent , sont obligés de s'appuyer sur la multitude des non-propriétaires, et sur cette classe remuante et corrompue qui, sans bien être, sans réputation , sans goût pour le travail , et non sans talent, a l'intérêt le plus puissant de changer l'état des choses , et fut toujours chez les peuples corrompus l'instrument le plus actif des révolutions. Quand la liberté est conquise, quand le pays est constitué, le législateur révolutionnaire a rempli son but : mais eux n'ont pas rempli le leur. Le législateur veut s'arrêter, eux continuent d'agir : voilà les jacobins à la fin de la révolution.

Sans doute , si le gouvernement et les ordres privilégiés eussent opposé moins d'obstacles à la révolution, on n'eût pas été forcé d'élever contre eux

cette puissance redoutable; mais il est cepenrlant vrai qu'à une certaine époque, les cjiefs de la révolution se sont exagéré les forces du parti contraire , et ont trop peu calculé les dangers de l'abus de leurs forces. Cela est venu moins de l'aveuglement que de la division de la gauche , cause dominante et principale de nos malheurs. Chacun a voulu mettre de son côté la popularité ; des hommes raisonnables et purs, dont on avait juré la ruine, ont été forcés de confier leur sûreté personnelle à l'amour du peuple; ils ont contribué à donner aux sociétés patriotiques une force dont elles ont abusé quelquefois alors, et prodigieusement depuis.

Ce n'est pas assez pour le parti qui domine d'intéresser le royaume entier h son succès, il faut, au moins dans le commencement, qu'il désintéresse les désorganisa teurs, ou quil les comprime totalement.

C'est une certaine durée d'existence qui fait que la nation entière le soutient de tout son poids; jusqu'à ce qu'elle le voie bien étalili , elle

ne fera que l'applaudir, elle le verra aux prises avec l'opposition sans lui donner de grands secours, car une certaine crainte tient en suspens ; et les ambitieux , qui sont en général le principe du mouvement , aperçoivent dans le triomphe de l'opposition des espérances, moins probables à la vérité , mais plus brillantes et plus rapides que l'avancement régulier que peut leur offrir le parli qui gouverne et dont les principales faveurs sont déjà distribuées.

Ainsi, jusqu'à ce qu'il s'établisse une confiance fondée sur la solidité de l'état des choses, le parti qui gouverne doit lutter avec ses seules forces et celles du gouvernement , contre les forces effectives de l'opposition.

Ces forces respectives sont en proportion de l'énergie du gouvernement et de l'état paisible ou révolutionnaire de la nation , qui font qu'en général le principe du pouvoir domine le principe du changement , ou le principe du changement domine celui du pouvoir.

Dans l'état où nous sommes , le gouvernement n'étant presque rien, et le mouvement révolulionnaire en pleine activité, s'il y a égalité de moyens personnels entre le parti qui gouverne et celui de l'opposition, le dernier doit en très peu de temps renverser ses adversaires.

Dans un gouvernement despotique, où le pou-

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voir public est tout et où la censure (1), toujours gênée, est souvent absolument étouffée, la force de l'opposition est presque nulle et ne s'exerce la plupart du temps qu'auprès du monarque, par les intrigues et les calomnies dirigées contre ses ministres.

En Angleterre, où les affaires se discutent publiquement dans l'assemblée des représentans , quoique l'énergie du gouvernement soit très grande, la censure a aussi une grande force, et, à talens égaux , le parti de l'opposition met le parti du gouvernement en péril.

Mais, en Angleterre, depuis assez long-temps, les choses sont tellement arrangées, que le triomphe de l'opposition amène une révolution dans le gouvernement, et non dans la constitution. Celle-ci, fortement enracinée et garantie par l'affection du peuple , est comme une forte muraille qui laisse au mouvement politique un vaste champ pour s'exercer, mais qui lui trace une enceinte qu'il ne peut franchir.

Un gouvernement est despotique, lorsque la censure y est comprimée et sans influence.

L'état d'un pays est anai'chique, lorsqu'une censure absurde a le pouvoir d'y renverseï- un gouvernement rai sonnable .

(1) L'auteur eutend ici par censure celle exercée par l'oppositiou sur les actes du gouvernement.

SLR LA RÊVOLliTIOIV. 81

Un pays est près d'une ré vol m ion, quand la censure puissante, attaque non rexeicice du pouvoir, mais le pouvoir lui-même.

Lorsqu'un pays est éclairé, il est impossible que la censure n'y ait pas une grande force, et, alors, pour que la constitution se maintienne, il faut que la censure inllue grandement sur le gouvernement; car, si elle ne peut le diriger, elle l'abat.

L'elïet de la censure est utile quand il est lent, et lorsqu'après le jugement du peuple, il existe encore l'examen de plusieurs corps qui n'obéissent aux vœux populaires que lorsqu'il est général et long-temps soutenu, comme il résulte d'un gouvernement représentatif solidement constitué. Mais si l'effet de la censure est brusque , immédiat et irréfléchi , comme il arrivera presque toujours dans une pure démocratie , ou dans une représentation organisée d'une manière faible et mobile, il en résultera une anarchie plus déraisonnable et plus destructive que le despotisme même.

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