CHAPITRE PREMIER
fiidnetiqiie.
De la langue.
Je trace ici des aperçus importans pour le j>Iiilosophe et pour l'écrivain.
La langue est l'analyse de la pensée, l'exposition et l'analyse de la conception.
C'est un grand abus quand on confond les méthodes de concevoir et d'exposer.
Ces règles s'appliquent partout, du plus au moins.
Outre l'analyse essentielle au langage, il y a une nécessité de développement indispensable à l'intelligence, et dont les genres même les plus propres à l'imagination et au sentiment ne sauraient se passer. — L'épique, le descriptif, dont l'expression est dans les tableaux: le dramatique
T. ly. *•
passionné dont le langage naturel est tout de sentiment, exigent pour l'intelligence un grand développement.
Mais c'est dans les diverses formes de la didactique que se rapporte plus essentiellement l'application de mon principe.
De l'expositif à la dissertation, à la polémique, on trouvera la vérité toujours plus frappante, son application toujours plus usuelle.
Ce que c'est que la didactique.
L'éloquence didactique est celle dont le but est d'instruire et de faire savoir.
Les idées enseignables une fois conçues et présentes, le but est de les faire concevoir entièrement et facilement aux autres.
La clarté, l'ordre, la précision, produiront cet effet.
L'expression doit être juste.
Tout ce qui n'est pas nécessaire ajoute à l'obscurité, en absorbant l'attention.
Tout ce qui est liors du sujet et ne tend pas à le faiie connaître, lui nuit nécessairement par la distraction.
La didactique des sciences exactes doit être exacte, elle ne doit donner pour vrai que ce qui l'est rigidement, et distinguer ce qui est occasionnel de ce qui est ordinaire, enexposantles lois qui le rendent tel ; car lorsqu'on ne connaît pas ces lois, les choses se présentent sous la forme du doute et de la conjecture : la raison de cela, c'est qu'en s'exprimant différemment on occasionnerait l'erreur, et que, dans les sciences, le but étant la connaissance exacte, et la solidité du tout se soutenant par la vérité de chaque partie, si un seul des principes n'était pas d'une vérité rigoureuse, tout le reste du système se trouverait une série derreurs.
Toutes les sciences sont des sciences exactes, car toutes les choses sont exactement comme elles sont. Mais il est une des parties des êtres dont la connaissance n'est point utile, si elle n'est précise; il en est d'autres sur lesquelles des connaissances imparfaites, en nous assujettissant à l'erreur, nous donnent encore de grands avantages.
Quoi qu'il en soit, la didactique des sciences inexactes approche d'autant plus de la perfection, qu'en leur retranchant le moins de ce qui , sans être précis ou parfait, est cependant utile, elle les rapproche le plus de l'exactitude.
L'exactitude, c'est la vérité pure; le reste, c'est la vérité mêlée d'erreurs ou imparfaitement con-
A ÉTIIDKS LITTflF. AIRES.
nue. Nettoyons le métal combiné autant qu il est possible, mais ne négligeons jamais celui qui, sans être pur, peut encore entrer dans notre usage.
Ji'étude des mathématiques accoutume à voir la vérité exacte ; celle qui ne l'est pas déplaît, inquiète ; le tourment du doute se fait sentir avec plus de force ; le désir de connaître les choses exactement et de les exposer de même, assujettit le géomètre auteur, ou parleur, à une marche didactique et sévère, nécessairement dénuée de ces agrémens qui rendent la lecture voluptueuse. Cet homme n'est ordinairement sensible qu à la vérité, il n'a point cette délicatesse, cette susceptibilité qui font les bons écrivains.
Les mathématiciens ont rarement la mémoire et l'imagination meublées d'expressions, d'images, d'idées, qui sont la pannv du discours et les sources des plaisirs de détail qu'on éprouve à la lecture.
La vue de ta vérité est un plaisir sans doute ; il en est mille autres que l'éloquence fait éprouver, mais que l'écrivain géomètre ne peut procurer, parce qu'il ne les sent pas, parce qu'il les méprise, et que la découverte de la vérité lui paraît dans tous les sujets seule agréable , seule estimable, seule désirable et seule digne d'occuper ses facultés.
Ces raisons font que presque tous les géomètres qui écrivent sur des sujets étrangers à leur
ETUDES LITTEBAIIVES. 5
art, peuvent être insUuctifs, mais pour l'ordinaire ils sont ennuyeux.
La didactique du cœur humain réduite à l'exactitude, et quelques autres connaissances exactes, diminuent la sensibilité habituelle ; elles retranchent des préjugés qui sont des sources de sentiment.
Ce qui reste de sensibilité à ces gens-là est si léger, que, hors la didactique, il est bien difficile qu'ils soient encore des écrivains intéressans.
D'où je conclus que si un grand mathématicien peut être un excellent didacticien, il a rarement les qualités requises pour être un bon poète , un grand écrivain ; mais que si sa constitution ou l'éducation avait uni en lui ces qualités, la sensibilité, la délicatesse, l'oreille, à la profonde philosophie, ce dernier avantage le placerait aisément dans l'autre carrière au-dessus de tous ses concurrens.
gin.
Suite.
Nous avons peut-être quelques chefs-d'œuvre, nous en avons surtout en peinture et en sculpture, mais je ne crois pas que nous ayons sur aucun art une didactique saine, nette, raisonnée et gé-^
6 ÉTCDES LITTÉRAIRES.
néralisée. D'après les ellets qu'on a vus le plus souvent arriver, on a créé quelques règles prétendues générales, qui n'étant dérivées d'aucun principe net, assuré, pris dans la nature de l'homme et des choses, ne peuvent être que remplies d'inconvéniens, sont sujettes à des millions d'exceptions, n'ont jamais trait qu'à la partie précise à laquelle on les adapte, et ne donnent aucune lumière sur toutes les autres, parce qu'elles n'ont point été combinées ensemble et quelles ne sont pas dérivées de principes constans et primitifs. Toutes ces prétendues règles étant ainsi absolument isolées, indépendantes les unes des autres, et quelquefois contradictoires (car ce qui n'est fondé que sur l'observation, varie souvent par la manière de sentir des observateurs, par la complication de causes étrangères qu'on n'a point aperçues en observant les effets, etc.; , sont un chaos que la mémoire ne peut se rappeler, que l'esprit ne saurait mettre en ordre, et dont le raisonnement ne peut que très difficilement composer un système, parce que ces observations des effets sont très incomplètes sur toutes les parties et manquent absolument sur quelques unes, tandis que, de celles qu'on a, un grand nombre ont été mal faites, mal aperçues et mal énoncées.
Comme les faiseurs de règles, qui raisonnent peu et approfondissent rarement, ont coutume de
ETUDES LITTLRAIRES. 7
ne voir les choses que d'im côté, de n'apercevoir qu'un genre de cas, ils se liaient de bâlir des règles générales d'après le côte qu'ils ont vu, et disent hautement que leurs règles sont sans exception. La face opposée qu ils n'avaient point vue, parce que, ne la soupçonnant pas, ils n'avaient garde de la chercher, tant ils se pressaient de faire des maximes, ce qui est très glorieux, se trouve ainsi toute dans les exceptions. Ensuite viennent d'autres faiseurs qui, suivant pas à pas les règles, et travaillant néanmoins sur des cas non aperçus par les compoi^iteurs de maximes, font avec beaucoup d'art des ouvrages supérieurement froids. Conséquence nécessaire d'une didactique qui ne repose pas sur la nature de l'homme et des choses !
§ IV
Observations sur le cours des études, sur la mauiére d't nchaiuer et de coiobiner les connaissances.
L'étude de l'histoire doit être précédée par des connaissances sur la politique, et celles-ci ne sauraient être conçues sans une étude préalable de l'homme moral.
8 ÉTLDES LUTÉBAIBES.
L'élude de T histoire ne suppose pas moins la connaissance de la géographie physique, mais elle est nécessaire pour initier dans celle de la géographie politique, puisque les variations de celleci sont la suite des faits décrits par l'histoire.
Mais la géographie physique suppose des nolions préliminaires d'astronomie et de théorie terrestre, même des principales hypothèses de cosmogonie.
Je la ferai même précéder des élémens d'hisloire naturelle et de physique générale.
La morale précède, comme je l'ai dit, la politique, et sert d introduction à son étude ; elle enseigne les liens des corps politiques, leurs origines et leurs progrès ; elle enseigne, par analyse, la nature de la masse, en présentant les variétés de l'individu, ses circonstances et ses causes. De là résulte l'art de travailler sur le corps politique ; de là résulte aussi^ la science de l'esprit des lois, c'est-à-dire de les diriger au plus grand bien du peuple , qui varie selon les temps, les lieux et les circonstances.
La législation n'est que la science du gouvernement dans ses détails , c"est-à-dire une partie de la politique. Celui qui aura saisi l'esprit des lois , apprendra les lois positives comme le bon
grammairien apprend une langue. Il n'aura à étudier que la convention ; et ce que , sur la combinaison des données , il n'en aura pas deviné , sera presque nécessairement mauvais.
La logique est l'art de raisonner et d'instruire, c'est-à-dire l'art de découvrir la vérité, de la juger, de l'enseigner et de la prouver.
Les facultés de rentendcment étant celles que la logique tend à modifier en soi, demandent préalablement à être connues, et la science de l'entendement humain se trouve ainsi l'introduction naturelle et indispensable de la logique.
Les lois suivant lesquelles sentent et agissent les hommes rassemblés, étant le résultat de celles suivant lesquelles agit et sent chaque individu, demandent pour être étudiées la préconnaissance de celles-ci. Voilà donc une partie de la politique qui doit être précédée de la science de l'homme moral.
De cette partie, il est aisé de sentir que toutes les autres dépendent, car comment, si l'on ignore les lois suivant lesquelles agissent et sentent les
peuples, apprendre à les guider, à les rendre heureux? Comment connaître le but des lois, le mérite des gouvernemens et les liens des sociétés?
La morale enseigne la politique par raisonnement, apprenant à juger le collectif par le simple. L'histoire l'enseigne par l'expérience^ apprenant comment s'enchaînent, se préparent, se produisent les divers états, les diverses variations, les diverses révolutions des sociétés.
L'une et l'autre s'entr'aident : si on lit l'histoire sans une étude préliminaire de la politique spéculative, on la lira sans la concevoir, et on n'en recevra nulle instruction politique: car on verra les causes et les effets se suivre, sans apercevoir leur rapport et sentir comment ils s'engendrent. D'autre part, la première étude, en enseignant les règles communes des opérations des hommes, ne fait point connaître la multiplicité de combinaisons qui peuvent s'effectuer sans déroger à ces lois; elle fait juger qu'un fait est ou n'est pas analogue à la nature humaine, et que par conséquent il est possible ou impossible, ce qui doit résulter de certaines données, mais non pour tous les cas qui peuvent s'engendrer au sein de cette possibilité, et qui résultent de la variété de données qu'offrent les circonstances multipliées de la nature. Lu ne démontre les lois communes et né-
cessaires ; l'autre, les accessoires qui varient les phénomènes ; l'une , le fond, qui pourtant est le même ; l'autre, l'enveloppe changeante dont il est couvert.
La dernière présente les objets en masse; l'autre apprend à discerner leurs modifications morales.
Ainsi l'étude de la politique sera commencée spéculativement d'après la science de l'homme moral , et poursuivie par l'étude de l'histoire et par l'observation des gouvernemens.
Là, on apprendra les lois suivant lesquelles sentent et agissent les hommes; ici, les objets divers qui influent sur eux conformément à ces lois.
L'étude des mathématiques, outre leur utilité immédiate et principale, est propre à habituer l'esprit à considérer et à combiner dans les êtres les modifications de grandeur.
Elle peut aussi, considérée avec réflexion, conduire à la logique et indiquer des marches et des méthodes susceptibles d'être appliquées à la recherche et à la preuve des vérités d'un autre i>enre.
Vï.
L'étude de l'histoire de France, celle des progrès de son gouvernement, celle de l'origine des institutions actuelles,' celle de la partie historique et de la partie dogmatique de la langue, celle de la littérature ancienne et nouvelle, celle du caractère, des mœurs, du physique et du moral de ses habitans dans les divers temps, etc., etc., etc., sont autant de branches du même arbre qui ne forment entre elles qu'un tout, et qui doivent occuper à la fois l'attention.
C'est en recherchant à la fois toutes ces choses qu'on peut parvenir à s'en faire des idées justes, nettes; à les lier, les enchaîner dans son opinion comme elles l'ont été dans les faits; à en abréger l'étude par l'intelligence substituée à la mémoire.
Considérée comme la science des simples, la métaphysique est aux autres sciences ce que la chimie est à l'histoire naturelle et h la physique.
Elle considère dans la décomposition, les élémens que les autres sciences examinent cornbinés.
VIÏI.
Pour profiter des instructions qui se présentent dans le cours des accidens de la vie, des conversations, des lectures irrégulières, il faut posséder ces notions primitives qui les interprètent, les lient, les retiennent, et sont en quelque sorte pour la mémoire ei l'intelligence un réseau qui leur sert à s'approprier tout ce qui tombe autour d'elles.
C'est une grande vérité, que toutes les vérités sont liées, que toutes s'enseignent mutuellement.
C'est une autre vérité, qu'il est une liaison des faits à la plus haute métaphysique qui peut faire de celle-ci la science générale et simplifiée dont toutes les vérités particulières dérivent.
Mais l'insouciance des facultés humaines, fait de l'adoption absolue de ces grandes voies, un rêve de l'enthousiasme.
Les longs ouvrages sont ennuyeux, mais l'esprit possède presque toujours mieux l'extrait qu'il
a fait lui-même d'mi long ouvrage^ que celui qu'il a trouvé tout fait.
En général , il n'est presque jamais de solide instruction par la lecture des extraits, des compilations.
Cet orgueil du génie qui repousse tous les secours avec dédain et méfiance n'est point l'audace d'une tête forte et sage, mais un égarement de l'exaltation.
Non seulement le secours des hommes nous est nécessaire pour suppléer à lobservalion toujours insuffisante d'un individu, mais leurs raisonnemens, les principes qu'ils établissent, les méthodes qu'ils adoptent, nous sont également nécessaires pour suppléer à l'insuffisance de tous nos moyens.
Aphorismes sor la grammaire générale.
La grammaire est la description des systèmes des sons articulés, inventés pom' servir de signes tran; missibles de nos idées.
La grammaire générale est la description des règles communes à toutes les langues. La grammaire particulière est celle propre à une seule langue. Dans la première sont la faculté d'analyser la pensée, la nécessité d exprimer avec clarté le rapport du système des mots à celui des idées, la propriété de l'invention des mots à favoriser l'édification du système des idées, la distinction des élémens du discours, qui n'est elle-même que la règle du rapport des deux systèmes.
Le nom est employé pour signifier un individu ; lanalogie le fait adapter à d'autres, et le même mot, appliqué à plusieurs individus, devient un nom de classe. Il exprime ce qu'il y a de commun entre tous les êtres auxquels on l'emploie, ou bien leur réunion. La nouvelle signification qu'il a reçue ayant elle-même des analogues dans la nature, ils en reçoivent à leur tour le nom, et des classes plus étendues se forment.
Mais l'idée générale que le mot représente devient d'autant plus abstraite, que sa signification s'étend davantage, puisqu'elle est ce qu'il y a de commun entre toutes les idées qu.il exprime.
16 ÉTUDES LÏTrÉRAIRES.
Une portion d'idée commune h plusieurs idées reçoit dans chacune des accessoires qui la complètent ; de là, la racine et les dérivés qui sont l'expression de l'idée commune, unie successivement à celles des divers accessoires qu'elle reçoit.
Nos idées se composent et s'analysent à l'infini; elles peuvent embrasser des êtres abstraits et des assemblages d'être concrets; de cette faculté quont nos idées de se composer, sont résultés dans certains cas les mots composés ; car, quand nos idées en renferment d'autres qui, chacune, avaient leurs expressions différentes, on réunit ces expressions pour leur faire rendre l'idée composée.
Nous avons des conceptions ; lorsqu'elles sont liées, nous avons une opinion sur la vérité ou la fausseté de cette union. Toutes nos idées entrent dans cette division.
Or, ces conceptions doivent être distinguées en trois classes, objets, qualités, rapports, qui, avec
l'opinion , composent quatre sortes d'idées que nous éprouvons ; de là résultent les quatre élémens du discours, en qui sont nécessairement compris tous les mots , puisqu'ils expriment tout le système des idées. Ainsi , tout mot présente un élément ou la réunion de plusieurs élémens, mais jamais rien au delà.
Il paraît que toute autre classification serait moins dans l'esprit de l'analogie, moins claire, par conséquent moins facile à saisir, à retenir, à retourner, et moins propre h favoriser l'analyse des langues et leur étude.
L'étude de chaque langue peut être considérée comme composée de trois parties : la grammaire générale, les racines et la grammaire particulière de la langue dont il s'agit. Or, si le savant est instruit des deux premières et s'il a appris par l'expérience et la réflexion à simplifier la troisième, quelle facilité ne doit-il pas trouver à étendre ses connaissances en ce genre?