‹ Œuvres. Publièes d'après des documents inéditsChapitre 56 sur 56 · MAXIME, ABONDE, CAMILLE · texte numérisé non relu

MAXIME, ABONDE, CAMILLE

MAXIME

NON par Dieu. Escoutez moy. Vous, cher Abonde, ie vous prie et supplie par vostre gentil, courtois et bénin esprit, par nostre très ancienne amitié, que vous pardonniez le grief forfait que mon Cinthien a commis enuers vous. Excusez l'âge et les mauuais conseils des meschans.

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ABONDE

En somme vous estes acertené que vostre Cinthien a trouué vne autre femme.

CA.MILLE

Qui en doute ?

MAXIME

On ne le doit tant attribuer à la témérité du iouuenceau qu'à l'infaillible diuine prouidence qui du commencement auoit déterminé qu'ainsi deuoit estre ; car sans ce moyen ie n'estois pas pour reconnoistre ma fille que petite de quatre ans i'auois perdue, et ia en sont douze que ici n'ay peu entendre nouuelles d'elle. Or là où Gin thiencraignoitdeplus m'offenser prenantfemme sans mon congé, il se trouuem'auoir fait vn grand plaisir : carie n'eusse peu donner femme quiluy fustplus aggreable que ma fille. SeuUement vostre interest, Abonde, trouble et empesche que ma ioye n'est pas complette, mais si elle fust escheue sans vous faire tort, asseurez vous que i'aurois autant de liesse qu'il est possible d'en auoir en ce monde. Et si ie pouuois obtenir de vous que vous souffrissiez mon contentement et que vous ne voulussiez vous opposer à ce qu'il a pieu à Dieu et voulussiez reprendre vostre fille aussi vierge qu'elle est venue à nous, pour laquelle chose il vous sera aysé de la re-

marier à vn ieune homme aussi honorable et riche que le nostre, ie m'offre très appareillé à vous, auec tout ce que i'ay en ce monde.

ABONDE

Si depuis nostre ieunesse, Maxime, ie vous ay tousiours porté amour et reuerence, ie ne veux point qu'autres que vous m'en soient tesmoins : et si ie vous ayme à présent et suis vers vous le mesmes que ie soulois^Dieu en soit luge à qui seul le cueur ne peult estre caché. Mais il ne peut estre qu'il ne me face mal de voir dissoudre ces nopces et qu'Emilie retourne ainsi à la maison : car bien qu'il ne puisse iustement advenir ignominie à Cinthien et à elle, toutes fois ce sera donner argument au vulgaire de faire vne fable d'icelle : ce qui sera un plus grand destourbier que vous ne pensez à la remarier.

MAXIME

Vous voicy vn gendre appareillé qui est vn ieune homme beau, noble, riche, honeste et bon, qui l'ayme plus que soy mesme et la desire auoir. Où la pourrez vous mettre mieux?

CAMILLE

Geste bouche soit de Dieu à tout iamais bénie!

ABONDE

Qu'il parle, et ie sçauray respondre à ce qu'il dira.

CAMILLE

le l'auray de grâce : ainsi de tout mon cueur ie vous prie et supplie que de bon cueur vous me la donniez.

ABONDE

le vous la promets.

CAMILLE

le l'accepte pour légitime espouse.

MAXIME

Dieu conduise et prospère le mariage sans iamais auoir noise !

CAMILLE

Nous en sommes d'accord.

ABONDE

D'accord.

MAXIME

. Plus que d'accord.

Or s'il vous plaist faites que i'entende, Maxime, qui est ceste vostre fille ; où at-elle esté douze ans cachée ? et auec quel indice en estes vous auiourd'huy venu à la connoissance ?

— CCXÎUI — MAXIME.

le vous le diray, si vous m'escoutez.

ABONDE

le vous presteray encor volontiers l'oreille à cest office.

MAXIME

Quand les Veniciens estèrent Cremonne au More, ils me taxèrent par l'arrest publique à trois mille florins, croyant que i'eusse tint praticque de liurer la forteresse aux Tudesques. Vous sçauez que ie m'enfuis, et tant que la terre leur fut subiette, on ne peut entendre que i'estois deuenu. En ce temps ie m'estois retiré en vne terre publique de Calabre, ou pour ma seurté, en simple habit et seul, ie me faisois nommer Anastaise, et cachay encores mon pais me feignant estre Alexandrin : là estant, iepris familiarité à vne veuue d'icelle terre, de sorte que partie pour ce que l'aymois, partie qu'on se fasche d'estre seul, partie aussi pour avoir meubles et maison, ie la pris à femme et l'engrossis et me nasquit ceste fille. le fus là secrettement, tant que de beaucoup de pars nouuelles vindrent des François, qu'ils s'appareilloient promptement,et auec l'Eglise et l'Empire, d'oster aux Veniciens leur domaine. Lors pour me trouuer au recouurement de mon païs, ne

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voulant pourtant, quant les choses seroient ad uerses, me clorre la voye de retourner à me cacher, ie dis à Genieure, car ma femme se nommoit ainsi, que ie retournoy en Alexandrie, pour r'auoir quelques miens héritages, dont s'estoient saisis quelques miens parens, et quand mes desseins sortiroient à tel issue que i'esperois i'auois en la pensée que ma demourance ne seroit plus en Calabre, où que ie la viendrois prendre, où que i'enuoyrois personnes fidelles qui l'emmeneroyent. Mais pour sçauoir quand elle auroit à venir auec vn autre que moy, ie diuise un anneau en deux pars pour contresigne et luy en laisse la moitié, portant l'autre auec moy, et luy encharge qu'elle n'eut point à se mouuoir qu'elle ne veist le contresigne. l'arriuay en ça : mais les choses se prolongeans plus que ie ne pensois, plus de quinze mois passèrent deuant que ie vinsse au dessus de mes affaires. Apres que i'y fus venu ie ne voulus enuoyer personne, ains ie vins moymesmes en Calabrepour la r'amener, et retrouuay qu'icelle, ayant atteudu outre le terme six mois, ne me voyant et n'ayant point de nouuelle de moy, comme femme qui suyuoit plus le désir que la raison, s'estoit mise à me suyure, ayant premier fjit vendre la maison et tout ce que malaysément elle pouuoit trayner et ayant chargé

tout 'l'autre meuble sur trois ou quatre sommiers. Entendant cela, en haste et à grandes iournées ie me conduis en Alexandrie, et là ie retrouuay qu'elle y avoit estéauec la petite fille, et que s'estant moult enquise dVn Anastaise, et n'en ayant aucune marque ny enseigne, et n'y connoissant personne, elle s'estoit mise en haste à retourner vers Calabre. l'y retourne de nouveau eti manday et remanday par toute Italie, cecroy-ie, messages et lettres sans aucun nombre : et en douze ans n'en ay sceu auoir aucune nouuelle. Or estant la dedans entré auec grand'colere, auec mauuais visaige et paroUes menaçantes, pour entendre cette pratique, la vieille se ietiaà mes pieds : Aiez,dit-elle,Maxime, pitié d'elle, car elle n'est pas de basse lignée, comme possible vous pensez, mais elle est née de mère et de père nobles. Comme elle recordoit sa race, i'enten que son père fut nommé Anastaise, qui, estant venu d'Alexandrie, auoit aucun temps habité en Calabre et l'a pris femme.

ABONDE

Maxime, soyez sage. le vous veux bien aduertir qu'il y peut auoir de la tromperie, que ceste cy se voulust faindre vostre fille,ayant entendu toute l'histoire par Cinthien.

MAXIME

Et comme Cinthien l'eust-il peu sçauoir ? car ie n'en laissay iamais sortir de ma bouche la moindre parolle qu'à cest heure. Iamais chose ne fut celée auec plus grand silence, veu que i'estimois vne grande charge auoir femme et ne sçauoir où elle fust. Sans cela encor l'en ay d'autres signes manifestes. le luy ay reconnue au col vne couronne d'hebene, et m'a depuis monstre chaines, anneaux et semblables choses qui furent à sa mère et que ie luy auois données. Mais que voulez vous plus ? Voicy qu'elle m'a baillé le contresigne. Cela est suffisant quand il n'y auroit autre chose. Qui plus est la ressemblance qu'elle a de sa mère me le certifie.

ABONDE

Qu'est-il de sa mère ? Vous en sçait-elle rendre conte ?

Ouy bien : mais les autres en disent plus qu'elle. Que sa mère tournant de Calabre s'estoit arrestée à Florence, où Fatien qui fut le mary de ceste veuue l'auoit logée, et là estoit venue au terme de ses trauaux : et leur laissa la petite fille, laquelle depuis ils eleuerent comme leur propre enfant, car ils n'en auoyent point

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d'autre : et luy estant son nom, qui estoit Candide, en mémoire d'vne de leurs ayeules, à ce qu'ils disent, la nommèrent Lauinie.

ABONDE

le suis très content de tout vostre contentement.

CAMILLE

Et moy semblablement.

MAXIME

le vous en remercie.

CAMILLE

Et nous, que ferons-nous ?

ABONDE

Vous pourrez espouser Emilie quand il vous plaira.

CAMILLE

Et pourquoy ne concluez-vous viste ce qu'on a affaire.

Il dit bien, qu'il l'espouse sur l'heure.

ABONDE

Qu'il l'espouse, allons.

CAMILLE

Allons, ic vous prie.

MAXIME

N'attendez point là que Cinthien retourne, car il est entré secrettement par l'huis de derrière en la maison. Et qui voudra entendre du Negromant, s'y courre après, mais qu'il se despeche, car il va si fort qu'il semble que le diable l'emporte. A Dieu bénins spectateurs, et auec aucun signe d'allégresse faites entendre que nostre fable vous a pieu.

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