CHAPITRE VHI
De Li douceur envei's le prochain, remède contre la colère.
Le saint Chrùme, symbole de ia douceur et de l'humilité. — Effet de l'une et de l'autre. — La douceur est la Heur de la charité. — Avis sur la douceur. — La violence est ennemie de la raison. — La colère est dangereuse. — A quoi elle est comparée. — Règles et maximes contre ce mal. — Moyens pour réprimer la colère.
E saint chrême, duquel, par tradition apostolique, on use en l'Eglise de Dieu, pour les confirmations et bénédictions, est composé d'huile d'olive mêlée avec le baume, ce qui re'présente, entre autres choses, les deux chères et bien-aimées vertus qui reluisaient en la personne sacrée de Notre-Seigncur; lesquelles il nous a singulièrement recommandées , comme si par elles notre cœur devait être spécialement consacré à son service et appliqué à son imitation, « Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de cœur. » (i)
(0 « Disette a me quia mitis sum et hiimiUs corde. » S. Matth., M, -ifj.
Parfois quelques-uns des amis du Saint se scandalisaient
L'humilité nous perfectionne envers Dieu, et la douceur envers le prochain. Le baume qui, comme je Tai dit ci-dessus^ prend toujours le dessous parmi toutes les liqueurs, représente Thumilité-, Phuile d'olive, qui prend toujours le dessus, représente la douceur et débonnaireté, laquelle surmonte toutes choses et excelle entre les vertus, comme étant la fleur de la charité, laquelle, selon saint Bernard, est en sa perfection, quand non-seulement elle est patiente, mais quand, outre cela, elle est douce et débonnaire. Mais prenez garde, Philothée, que ce chrême mystique, composé de douceur et d'humilité, soit dedans votive cœur; car c'est un des grands artifices de l'ennemi, de faire que plusieurs s^amusent aux paroles et contenances extérieures de ces deux vertus, qui, n'examinant pas bien leurs affections intérieures, pensent être humbles et
de sa douceur et lui en faisaient des reproches. « Assurément, lui dit un jour l'un d'eux (*), François de Sales ira en paradis, mais pour l'évêque de Genève, je ne sais : je crains bien que sa douceur ne lui joue un mauvais tour. « — « Ah ! répondit-il, il vaut mieux avoir à rendre compte de trop de douceur que de trop de sévérité. Dieu n'est-il pas tout amour? Dieu le Père est le père des miséricordes; Dieu le Fils se nomme un agneau, Dieu le Saint-Esprit se montre sous la forme d'une colombe, qui est la douceur même. S'il y avait quelque chose de meilleur que la bénignité, Jésus-Christ nous l'aurait dit, et cependant il ne nous donne que deux leçons à apprendre de lui : la mansuétude et l'humilité de cœur. Me voulez-vous donc empêcher d'apprendre la leçon que Dieu m'a donnée, et êtesvous plus savant que Dieu (**)? »
(')I-e P. la RiviL-re.
(**) Esp. de saint François de Sales, XI Ve part., sect. .x.xxii. — Vie de saint François de Sales, par M. Hamon, t. II, ch. vi.
TROISIKMF PARTIE, CHAPITRE Vlll 220
doux, et ne le sont néanmoins nullement en eflct; ce que l'on reconnaît parce que, nonobstant leur cérémonieuse douceur et humilité, à la moindre parole qu'on leur dit de travers, à la moindre petite injure qu'ils reçoivent, ils s'élèvent avec une arrogance non-pareille. On dit que ceux qui ont pris le préservatif que l'on appelle communément la grâce de saint Paul, n'enflent point étant mordus et piqués de la vipère, pourvu que la grâce soit de la fine; de même, quand Phumilité et la douceur sont bonnes et vraies, elles nous garantissent de Tenliure et ardeur que les injures ont accoutumé de provoquer en nos cœurs. Que si, étant piqués et mordus par les médisants et ennemis, nous devenons fiers, enflés et dépités (i), c'est signe que nos humilités et douceurs ne sont pas véritables et franches, mais artificieuses et apparentes.
Ce saint et illustre patriarche Joseph, renvoyant ses frères d'Eg3'pte en la maison de son père, leur donna ce seul avis : « iVc vous courrouce^ point
(i) Le Saint ne parle pas ici du sentiment, qui peut produire toutes ces « entlures et ardeurs « en nous sans le consentement ' de notre volonté. -< Ce qui se passe en vous, malgré vous, n'est pas vous, » dit-il ailleurs; et son exemple, aussi bien que son enseignement constant, établit formellement cette distinction.
(i Un jour qu'il avait été gravement insulté sans opposer un seul mot à toutes ces injures, son frère lui ayant demandé s'il n'avait ressenti en lui-même aucun mouvement d'indignation : « Ah! dit-il, je sentais la colère bouillonner dans mon cerveau, comme l'eau dans un vase sur le feu. « Vie du Saint, par M. Hamon, t. Il, p. .^i^. — Année de la Visit., 2 septembre. — Quand on supporte ainsi les injures, plus le sentiment est vif, et plus est grande devant Dieu la victoire qui le suit.
23o INTRODUCTION' A [,A \
en chemin (i) » Je vous en dis de même, Philothée, cette misérable vie n'est qu'un acheminement à la bienheureuse-, ne nous courrouçons donc point en chemin les uns avec les autres \ marchons avec la troupe de nos frères et compagnons, doucement, paisiblement et amiablement -, mais je vous dis nettement et sans exception : ne vous courronce:^ point du tout, s'il est possible, et ne recevei aucun prétexte, quel quil soit, pour ouvrir la porte de votre cœur au courroux; car saint Jacques dit tout court et sans réserve, que « la colère de l'homme n'opère point la justice de Dieu (2). » Il faut voirement résister au mal et réprimer les vices de ceux
(i) Ne irascamini in via. Gènes., xiv, 29.
(2) Ira viri JHStitiam Dei non operatitr. S. Jac, 11, 20.
Un coupable enfermé dans la prison de l'évêché ayant demandé audience à saint François de Sales, les officiers ne voulurent point y consentir; le saint évêque l'apprit ; u Eh bien! u leur dit-il, si vous lui défendez de paraître devant moi, vous « ne me défendrez pas de paraître devant lui : vous ne voulez « pas qu'il sorte de prison, j'irai l'y trouver. » 11 y va, en effet, et, voyant ce pauvre homme à ses pieds, il le relève, le serre dans ses bras, le baise afl'ectueusement avec larmes, et, se tournant vers les officiers : « Vous ne voyez donc pas, leur dit-il, -i que Dieu a pardonné à cet homme r et, si Dieu le justifie, qui « le condamnera? Ce ne sera pas moi Allez, mon frère, ditce il au coupable, allez en paix et ne péchez plus; je reconnais « que vous êtes vraiment repentant. — Il vous trompe, dirent u les officiers, c'est un hypocrite. — S'il me trompe, dit le saint « prélat, il se fait plus de tort qu'à moi; mais je le crois fran- « chement converti, et je consens à être caution pour lui. » La prédiction du saint évêque se trouva véritable, et il tira de là cette mémorable conséquence, « qu'on fait des pénitents par la douceur et des hypocrites par la sévérité (*). »
{') Esp. de saint François de Sales, 1 '■ part., scct. xi.— Vie du Saint, par M. Hamon, lac. cit.
iKuisii.Mi: l'AUiii:. tiiAiiiKi; \iii .tJi
que nous avons en cliaige, constamment et vaillamment, mais douccmciil et paisiblement . Rien ne mate tant réléphant courroucé, que la vue d'un agnelet, et rien ne rompt si aisément la force des canonnades, que la laine (i).
On ne prise pas tant la correction qui sort de la passion, quoique accompagnée de raison, que celle qui n'a aucune autre origine que la raison seule ; car rame raisonnable étant naturellement sujette à la raison, elle n'est sujette à la passion que par tyrannie; et partant, quand la raison est accompagnée de passion, elle se rend odieuse, sa juste domination étant avilie par la société de la tyrannie ,2).
(i) On témoignait un jour au saint Docteur de l'ctonncment à cause de la douceur avec laquelle il accueillait un homme qui l'avait déchiré dans toutes ses conversations ; « Vous vous en étonnerez moins, répondit-il, quand vous saurez que mes ennemis, une fois que je les ai vus, ne passent guère la quinzaine sans devenir mes amis. » — Le P. la Rivière, p. 440.
Un autre jour, deux hommes se disputaient devant saint François de Sales avec une violence extrême; il les regarde avec bonté l'un après l'autre, accompagnant ce regard de quelques paroles de paix; et c'en fut assez pour les calmer : vaincus par sa douceur, ils s'embrassèrent l'un l'autre. « Soyez toujours le ■; plus doux que vous pourrez, disait-il à M. de Belley, et sou- « venez-vous que l'on prend plus de mouches avec une cuilleic rée de miel qu'avec cent barils de vinaigre. S'il faut tomber " dans quelque extrémité, que ce soit dans celle de la dou- « ceur (*). •>■>
(2) Cette douceur, que saint François recommandait si fort en toute circonstance, il la pratiquait dans sa vie intime, à l'égard de ses domestiques : jamais il ne leur disait une parole d'humeur; s'il les reprenait lorsqu'ils faisaient des fautes, « la correction était accompagnée de tant de douceur, qu'il y entrait toujours, dit M. do Belley, beaucoup plus
(♦) Le 1^. la Riviùre, p. ?S|.. — M Hamoii, loc, cil.
Les princes honorent et consolent infiniment les peuples, quand ils les visitent avec un train de paix. Mais quand ils conduisent des armées, quoique ce soit pour le bien public, leurs venues sont toujours désagréables et dommageables, parce qu'encore qu'ils fassent exactement observer la discipline militaire entre les soldats, ils ne peuvent jamais tant faire , qu'il n'arrive toujours quelque désordre par lequel le bonhomme (le paysan) est foulé. Ainsi , tant que la raison règne et exerce paisiblement les châtiments, corrections et répréhensions, quoique ce soit rigoureusement et exactement, chacun Vaime et Vapproiive; mais quand elle conduit avec soi l'ire, la colère et le courroux, qui sont, dit saint Augustin, ses soldats, elle se rend plus effroyable qu'aimable; et son propre cœur en demeure toujours foulé et maltraité. Il est mieux , dit le même saint Augustin», écrivant à Profuturus, de refuser l'entrée à l'ire juste et équitable, que de la recevoir, pour petite qu'elle soit, parce qu'étant reçue, il est malaisé de la faire sortir, d'autant qu'elle entre comme un petit surgeon, et en moins de rien elle grossit et devient une poutre. Que si une fois elle peut gagner la nuit, et que le soleil se couche sur notre ire, (ce que l'Apôtre défend), se convertissant en haine , il n'y a quasi plus moyen de s'en défaire ; car elle se nourrit de mille fausses persuasions , puisque jamais nul
d'hui'.c que de vinaigre . « Et s'il leur demandait quelque chose pour son service, c'était toujours avec des paroles douces et agréables. — Esp. de S. F. de S., V part., sect. xxvii. — Vie du Saint, par M. Hamon, loc. cit.
1KOIMI.MI-. lAKllK, CHAl'lTKE VlU
homme courroucé ne pensa son courroux être injuste.
Il est donc mieux d'entreprendre de savoir vivre sans colère, que de vouloir user modérément et sagement de la colère^ et quand, par imperfection ou par faiblesse, nous nous trouvons surpris par elle, il est mieux de la repousser vitement, que de vouloir marchander avec elle; car pour peu qu'on lui donne de loisir, elle se rend maîtresse de la place, et fait comme le serpent, qui tire aisément tout son corps là où il peut mettre la tête. Mais comment la repousserai- je? me direzvous. Il faut, ma Philothée, qu'au premier ressentiment que vous en aurez, vous ramassiez promptement vos forces, non point brusquement et impétueusement, mais doucement, et néanmoins sérieusement -, car comme on voit en les audiences de plusieurs sénats et parlements, que les huissiers criant : paix-là ! font plus de bruit que ceux qu'ils veulent faire lairc, aussi il arrive maintes fois que, voulant avec impétuosité réprimer notre colère , nous excitons plus de trouble en notre cœur qu'elle n'avait fait, et le cœur étant ainsi troublé ne peut plus être maître de soi-même.
Après ce doux effort, pratiquez l'avis que saint Augustin, déjà vieux, donnait au jeune évêque Auxilius : « Fais, dit-il, ce qu'un homme doit faire. Que s'il t'arrive ce que l'homme de Dieu dit au psaume : Mon œil est troublé de gratide colère ( i).
(t) Miserere met, Doninc : contiirb.itii^ est in ir.i octiius meus. Ps., XXX, lo.
recours à Dieu, criant : Aj^e:^ miséricorde de moi, Seigneur^ afin qu'il étende sa dextre pour réprimer ton courroux. » Je veux dire qu'il faut invoquer le secours de Dieu quand nous nous voyons agités de colère, à l'imitation des apôtres tourmentés du vent et de l'orage parmi les eaux-, car il commandera à nos passions qu'elles cessent, et la tranquillité se fera grande. Mais toujours je vous avertis que l'oraison (la prière), qui se fait contre la colère présente et pressante, doit être pratiquée doucement, tranquillement , et non point violemment:, ce qu'il faut observer en tous les remèdes dont on use contre ce mal.
Avec cela, soudain que vous vous apercevrez avoir fait quelque acte de colère, réparez la faute par un acte de douceur, exercé promptement à l'endroit de la même personne contre laquelle vous vous serez irrité:; car tout ainsi que c'est un souverain remède contre le mensonge, que de s'en dédire sur-le-champ aussitôt que l'on s'aperçoit de l'avoir dit, ainsi est-ce un bon remède contre la colère, de la réparer soudainement par un acte contraire de douceur; car, comme l'on dit, les plaies fraîches sont plus aisément remédiables.
Au surplus, lorsque vous êtes en tranquillité et sans aucun sujet de colère, faites grande provision de douceur et débonnaireté, disant toutes vos paroles et faisant toutes vos actions, petites et grandes, en la plus douce façon qu'il vous sera possible (i);
(i) Nous ne saurions trop recommander ce moyen aux âmes qui ^émissent sur une promptitude naturelle à laquelle
IKOISIKMK PAKTIK. CHAPHUK VIII 2 33
VOUS ressouvenant que Tlipousc, au Cantique des Cantiques , n'a pas seulement le miel en ses lèvres et au bout de sa langue, mais elle Ta encore dessous la langue (i), c'est-à-dire dans la poitrine-, et il n'y a pas seulement du miel, mais encore du lait, car aussi ne faut-il pas seulement avoir la parole douce à l'endroit du prochain, mais encore toute la poitrine, c'est-à-dire tout l'iîUérieur de notre âme. Et ne faut pas seulement avoir la douceur du miel, qui est aromatique et odorant, c'est-à-dire la suavité de la conversation civile avec les étrani^ers, mais aussi la douceur du lait entre les domestiques et proches voisins ; en quoi manquent grandement ceux qui en la rue semblent des anges et en la maison des diables (2).
elles doivent presque toutes leurs fautes journalières. 11 est merveilleux comme cet exercice, si facile, de veiller bonnement à faire chaque petite chose de chaque instant avec douceur et mansuétude, rinit par reformer le caractère le plus impressionnable et éloigne l'occasion d'une foule de chutes, (i) Mcl et lac sut Ibii^ita tua. Gant., iv, ii. ^2) Celte vertu de douceur se produisait en Saint François de Sales par une bénignité de visage, une affabilité de manières, une suavité de langage qui rendait agréable tout ce qu'il faisait et disait : « Je ne pense pas, dit sainte Chanlal, qu'on puisse exprimer par des paroles, cette exquise douceur que Dieu avait répandue en son âme, en son visage, ses yeux et ses paroles ». — «On ne voit jamaisM. de Genève, disait le baron de Gusy, qu'avec un visage si doux et si suave, qu'il répand la dévotion dans le cœur » Et un autre témoin (Lesmontex) ajoute : u II me semble que touie la mansuétude qui peut être en un homme était rassemblée en lui : jamais je ne pouvais me rassasier de le voir et de l'entendre, tant il était doux et agréable, ne faisant jamais une action, ni ne proférant une parole qui ne tût détrempée de la douceur de Notre-Seigneur ». De là ce cri du cœur de saint Vincent de P.iul : « O mon Dieu ! si M. de Genève est si bon, qu'il faut donc qu. . j.is le soyez vous-même ! »