CHAPITRE XXIV
Des coiij'crsa/io}is et de la solitude.
Rechercher les conversations et les fuir, ce sont deux extrémitc-s blâmables. — Ce que c'est que les mauvaises conversations. — Importance de les éviter. — On ne doit pas se faire un amusement des conversations inutiles. — Avantage des bonnes et utiles conversations.
KCHERCHER Ics conver.sations et les fuir, ce sont deux extrémités blâmables en la dévotion civile (i), qui est celle de laquelle je vous parle. Lafuite alors tient du dédain et mépris du prochain, et la recherche ressent l'oisiveté et Vinutilité. Il faut aimer le prochain comme soi-même. Pour montrer qu'on l'aime, il ne faut pas fuir d'être avec lui, et, pour témoigner qu'on s'aime soi-même, on doit demeurer en soimême quand on y est {2}. Or, on y est quand on
(t) Cest-à-d-ire, en celle qui convient aux personnes vivanC dans le monde.
(2) Hélas! combien ne demeurent pas en eux-mêmes parce qu'ils n'y sont pas! L'esprit «V est pas, parce qu'il erre au grc de l'imagination ; le cœur ii'y est pas, parce qu'il rêve des chimères de bonheur; la volonté n'y est pas, parce cju'elle s'épuise à souhaiter tout ce qui se voit, tout ce qui flatte les sens. Oh! qu'il serait facile de demeurer en soi-même, d'y vivre dans la vigi-
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est seul. « Pense à toi-même, dit saint Bernard, « et puis aux autres. » Si donc rien ne vous presse d'aller en conversation ou d'en recevoir chez vous, demeurez en vous-même et vous entretenez avec votre cœur. Mais si la conversation vous arrive, ou que quelque juste sujet vous invite à vous y rendre, allez de par Dieu, Philothée, et voyez votre prochain de bon cœur et de bon œil.
On appelle mauvaises conversations celles qui se font pour quelques mauvaises intentions, ou bien quand ceux qui y interviennent sont vicieux, indiscrets et dissolus:, et pour celles-là il s' eu faut détourner, comme les abeilles se détournent de l'amas des taons et frelons. Car, comme ceux qui ont été mordus des chiens enragés ont la sueur, rhaleine et la salive dangereuses, et principalement pour les enfants et gens de délicate complexion, ainsi ces vicieux et débordés ne peuvent être fréquentés qu'avec hasard et péril, surtout par ceux qui sont de dévotion encore tendre et délicate. Il y a des conversations inutiles à toute autre chose quà la seule récréation, lesquelles se font par un simple divertissement des occupations sérieuses. Et quant à celles-là, comme il ne faut pas s'y adonner, aussi peut-on leur donner le loisir destiné à la récréation.
Les autres conversations ont pour leur fin P honnêteté, comme sont les visites mutuelles et certaines
lance et la pricre, si on y étaU ! Le moyen d'arriver à cela est de ne pas perdre de vue la présence de Dieu, et, comme le dit l'auteur de rimitation de Jésus-Clirist, de ne pas trop attirer à soi les choses extérieures.
TKOISIlOMt; TAUTir:, CHAI'ITKIC XXIV ^07
assemblées qui se font pour honorer le prochain. Et quant à celles-là, comme il ne faut pas êti^e superstitieuse à les pratiquer, aussi ne faut-il pas être tout à fait incivile à les mépriser, mais satisfaire avec modestie au devoir que Ton y a, afin d'éviter également la rusticité et la légèreté (i).
Restent les conversations utiles, comme sont celles des personnes dévotes et vertueuses : O Philothée, ce vous sera toujours un grand bien d'en rencontrer souvent de telles. La vigne plantée parmi les oliviers porte des raisins onctueux et qui ont le goût des olives ; une âme qui se trouve souvent parmi les gens de vertu ne peut qu'elle ne participe à leurs qualités. C'est un grand avantage pour nous bien exercer à la dévotion, de converser avec les âmes dévotes.
En toutes conversations, la naïveté, simplicité,
(i) Rien n'est plus conforme à l'esprit de l'Evangile que l'usage des visites, quand il a pour but d'entretenir les bons rapports de la charité mutuelle. Le christianisme a créé dans le monde une civilisation pleine de délicatesse; il a formé des traditions dont le seul souvenir nous charme encore, et qui ne dispa-aissent tous les jours davantage, que pour faire place ù de glaciales convenances officielles^ à d'insupportables tyrannies. Le calendrier chrétien ramenait chaque année des joies pures que nous ne connaissons plus ; les grandes solennités religieuses avaient un caractère de famille qui unissait toutes les âmes dans un même sentiment de foi et de charité; et le chrétien qui vivait à l'écart, trouvait dans son isolement même comme une excommunication de lèse-civilité. Que les chrétiens d'à présent conservent du moins ce qui reste parmi nous de ces vieilles traditions de bons rapports ! Au commencement de l'année et dans les circonstances où l'usage veut encore qu'on se rende visite et qu'on se fasse des vœux mutuels, il faut ramener la sincérité des souhaits et cette aménité qui rappelle Jésus doux et humble de cœur.
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douceur et modestie sont toujours préférées. 11 y a des gens qui ne font nulle sorte de contenance ni de mouvement qu'avec tant d^artifice, que chacun en est ennuyé. Et comme celui qui ne voudrait jamais se promener qu'en comptant ses pas, ni parler qu'en chantant, serait fâcheux au reste des hommes, ainsi ceux qui tiennent un maintien artificieux et qui ne font rien qu'en cadence, importunent extrêmement la conversation; et en cette sorte de gens il y a toujours quelque espèce de présomption. Il faut, pour l'ordinaire, qu'une joie . modérée prédomine en notre conversation. Saint Romuald et saint Antoine sont extrêmement loués de quoi, nonobstant toutes leurs austérités, ils avaient la face et les paroles ornées de joie, gaîté et civilité. Riez avec les riants, réjouissez-vous avec les joyeux. Je vous dis encore une fois avec l'Apôtre : Soyez toujours joyeuse, mais en Notre- Seigneur, et que votre modestie paraisse à tous les hommes. Pour vous réjouir en Notre-Seigneur, il faut que le sujet de votre joie soit non-seulement loisible, mais honnête; ce que je dis, parce qu'il y a des choses loisibles, qui pourtant ne sont pas honnêtes; et afin que votre modestie paraisse, gardez-vous des insolences, lesquelles, sans aucun cloute, sont toujours répréhensibles. Faire tomber l'un, noircir l'autre, piquer le tiers, faire du mal à un fou, ce sont des risées et Joies sottes et insolentes.
Mais toujours, outre la solitude mentale, à laquelle vous vous pouvez retirer parmi les plus grandes conversations, ainsi que j'ai dit ci-des-
TROISIKMK l'ARXrr, CIIAPlTUn: XXIV .'•Of)
sus (i), vous devez aimer ht solitude loccilc cl rccllc, non pas pour aller dans les déserts, comme sainte Marie Egyptienne, saint Paul, saint Antoine, Arsénius et les autres Pères solitaires, mais pour être quelque peu en votre chambre, en votre jardin et ailleurs, où, plus à souhait, vous puissiez retirer votre esprit en votre cœur, et récréer votre âme par de bonnes cogitations et saintes pensées, ou par un peu de bonne lecture, à l'exemple de ce grand évêque de Nazianze, qui, parlant de soimême : « Je me promenais, dit-il, moi-même avec moi-même, sur le soleil couchant, et passais le temps sur le rivage de la mer -, car j'ai accoutumé d'user de cette récréation pour me remettre et secouer un peu des ennuis ordinaires. » Et là-dessus, il discourt de la bonne pensée qu'il fit, que je vous ai récitée ailleurs ; et à l'exemple encore de saint Ambroise, duquel parlant saint Augustin, il dit que, souvent, étant entré dans sa chambre (car on ne refusait l'entrée à personne), il le regardait lire, et après avoir attendu quelque temps, de peur de l'incommoder, il s'en retournait sans mot dire, pensant que ce peu de temps qui restait à ce grand pasteur pour revigorer et récréer son esprit, après le tracas de tant d'affaires, ne lui devait pas être ôté. Aussi, après que les apôtres eurent un jour raconté à Notre-Seigneur comment ils avaient prêché et beaucoup fait : Veue:{, leur dit-il, en la solitude, et vous y repose:^ un peu.
{i) Chapitre xii de la deuxième partie.