TROISIÈME PARTIE, CHAPITRE XXIX
Encore qu'un homme ait été vicieux longuement, on court fortune de mentir quand on le nomme vicieux. Simon le Lépreux appelait Madeleine pécheresse, parce qu elle Tavait été naguère ; il mentait néanmoins, car elle ne l'était plus, mais une très-sainte pénitente. Aussi Notre-Seigneur prend en protection sa cause. Ce fol Pharisien tenait le Publicain pour grand pécheur, ou peut-être même pour injuste, adultère, ravisseur-, mais il se trompait grandement, car tout à cette heure même il était justifié. Hélas ! puisque la bonté de Dieu est si grande, qu'un seul moment sutht pour demander et recevoir sa grâce, quelle assurance pouvons-
étranger. Et précisément parce qu'on décore celte injustice du prétexte de l'honneur, on croit agir noblement en refusant au coupable la charité qu'on accorderait au dernier \enu parmi les hommes de rien. Dieu aura pour ces âmes impitoyables une écrasante rigueur de justice. Il leur reprochera d'avoir précipité dans le découragement, qui est le chemin de tous les crimes, un homme qui aurait pu devenir un David ou un Augustin ; il leur rappellera dans sa colère leurs propres péchés, qui, pour avoir su se dissimuler à l'attention publique, n'en ont pas été moins abominables; et celte jrarole de l'Evangile, dont un iota ne saurait périr, deviendra la sentence de leur damnation : « On se servira pour vous de la mesure qui vous aura servi pour les autres. » S. Matth., vu, 2). Sans doute, il y a de pauvres pécheurs d'habitude qui imposent absolument, par leurs déplorables rechutes et par les conséquences qu'elles entraînent, une rupture extérieure; mais quand ils ne laissent plus la possibilité de les admettre au sein de la famille, où ils deviendraient une pierre de scandale, il y a lieu encore de leur faire rendre les services que permettent les circonstances, de beaucoup prier pour eux, de ne parler de leur torts que dans les occasions tout à fait nécessaires, et de saisir avec joie les espérances d'un retour sincère à Dieu et à la vertu. Que d'infortunés reviendraient à résipiscence, s'ils pensaient trouver le pardon chrétien que Dieu commande!
nous avoir qu'un homme, qui était hier pécheur, le soit aujourd'hui ? Le jour précédent ne doit pas juger le jour présent, ni le jour présent ne doit pas juger le jour précédent \ il n'y a que le dernier qui les juge tous.
Nous ne pouvons donc jamais dire qu'un homme soit méchant, sans danger de mentir; ce que nous pouvons dire en cas qiCil en faille parler^ c'est qu'il fit un tel acte mauvais, il a mal vécu en tel temps, il fait mal maintenant; mais on ne peut tirer nulle conséquence d'hier à ce jourd'hui, ni de ce jourd'hui au jour d'hier, et moins encore au jour de demain.
Encore qu'il faille être extrêmement délicat à ne point médire du prochain, pourtant faut-il se garder d'une extrémité en laquelle quelques-uns tombent, qui, jt'Oz/7' éviter la médisance, louent et disent bien du vice. S'il se trouve une personne vraiment médisante, ne dites pas pour l'excuser qu elle est libre et franche ; une personne manifestement vaine, ne dites pas qu'elle est généreuse, et propre ; et les privautés dangereuses, ne les appelez pas simplicités ou naïvetés ; ne fardez pas l'outrecuidance (la présomption) du nom de zèle, ni l'arrogance du nom de franchise, ni la licence du nom d'amitié. Non, chère Philothée, il ne faut pas, pensant fuir le vice de la médisance, favoriser, flatter ou nourrir les autres ; mais il faut dire rondement et franchement mal du mal, et blâmer les choses blâmables ; ce que faisant, nous glorifions Dieu, moyennant que ce soit avec les conditions suivantes.
Pour louablement blâmer les vices d'autrui, il
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faut que Vutilitc (^i), ou de celui duquel on parle, ou de ceux à qui l'on parle, le requière. On récite devant des jeunes filles la conduite indiscrète de tels et de telles, qui est manifestement périlleuse ; la dissolution d'un telle ou d'une telle, en paroles ou en contenances qui sont manifestement coupables \ si je ne blâme librement ce mal et que je le veuille excuser, ces tendres âmes qui écoutent en prendront occasion de se relâcher à quelque chose pareille; leur utilité donc requiert que tout franchement je blâme ces choses-là sur-le-champ, sinon que je puisse réserver à faire ce bon olhce plus à propos et avec moins de dommage de ceux de qui on parle, en une autre occasion.
Outre cela, encore faut-il qu il m'appartienne de parler sur ce sujet : comme quand je suis des premiers de la compagnie, et que, si je ne parle, il semblera que j'approuve le vice. Que si je suis des moindres, je ne dois pas entreprendre de faire la censure ; mais surtout il faut que je sois exactement juste en mes paroles, pour ne dire pas un seul mot de trop. Par exemple, si je blâme la conduite de deux personnes, parce qu'elle est trop indiscrète et périlleuse, oh Dieu ! Philothée, il faut que je tienne la balance bien juste, pour ne point agrandir la chose, pas même d'un seul brin -, s'il n'y a
fi) L'utilité dont parle le Saint n'est pas, comme le pensent un si grand nombre de chrétiens peu instruits, le premier motif venu qui se présente à l'esprit, mais une utilité telle, que la révélation des torts du prochain en la conversation où il se trouve en question, soit nécessitée par des intérêts préférables à l'intérêt de ce prochain même.
qu'une faible apparence, je ne dirai rien que cela; s'il n'y a qu'une simple imprudence, je ne dirai rien davantage-, s'il n'y a ni imprudence ni vraie apparence, mais seulement que quelque esprit malicieux en puisse tirer prétexte de médisance, ou je n'en dirai rien du tout, ou je dirai cela même. Ma langue, tandis que je parle du prochain, est en ma bouche comme un rasoir en la main du chirurgien, qui veut trancher entre les nerfs et les tendons. Il faut que le coup que je donnerai soit si juste, que je ne dise ni plus ni moins que ce qui en est. Et enfin, il faut surtout observer, en blâmant le vice, d'épargner le pins que vous pourre'{ la personne en laquelle il est ( i ) .
Il est vrai que, des pécheurs v^i^xm^s^ publics et manifestes, on en peut parler librement, pourvu que ce son avec esprit de charité et de compassion, et non point avec arrogance et présomption, ni pour se plaire au mal d'autrui -, car, pour ce dernier, c'est le fait d'un cœur vil et abject. J'excepte, entre tous, les ennemis déclarés de Dieu et de son Eglise; car ceux-là il les faut décrier tant qu'on peut, comme sont les sectes des hérétiques et schismatiques, et leurs chefs. C'est charité de crier au loup, quand il est entre les brebis, quelque part qu'il soit.
Chacun se donne liberté de juger et censurer les Princes, et de médire des nations tout entières,
(i) C'est pourquoi, en blâmant alors le vice, il ne faut donner à entendre quel est celui qui en fournit l'occasion, que si cela est rieoureusement nécessaire.
ITvOISlKMK l'ARTili;, CHAPITRE XXIX.
selon la diversité des aflections que Ton a en leur endroit. Philoihéc, ne faites pas cette faute; car, outre Toflense de Dieu, elle vous pourrait susciter mille sortes de querelles (i).
Quand vous entendez mal dire, rendez douteuse Taccusation, si vous le pouvez faire justement-, si vous ne pouvez pas, excusez l'intention de Taccusé; que si cela ne se peut, témoignez de la compassion sur lui, écartez ce propos-là, vous ressouvenant et faisant ressouvenir la compagnie que ceux qui ne tombent pas en faute en doivent toute la grâce à Dieu. Rappelez à soi le médisant par quelque douce manière -, dites quelques autres biens de la personne offensée, si vous le savez (2).
(i) Ce passage, qui n'est pas toujours entendu dans le sens où l'a écrit le saint Docteur, s'explique facilement si l'on tient compte de l'exception exprimée dans l'alinéa précédent, et qui peut avoir, selon les circonstances, une application plus ou moins fréquente.
(2) « Un jour, raconte l'évêquc de Belley, on parlait devant lui 'saint François de Sales\ d'une personne qui avait fait une faute très-scandaleuse; comme on s'élevait fort contre ce scandale : « Oh! misère humaine! misère humaine! » s'écria-t-il. Comme on continuait à parler : « Oh! que nous sommes environnés d'infirmités! » ajouta-t-il. Comme on continuait encore: <( Et que pouvons-nous de nous-mêmes faire autre chose que des chutes ! s'écria t-il. Hélas! nous ferions peut-être pire si Dieu ne nous tenait par la main! n Enfin, voyant que ces réflexions ne faisaient point taire les mauvaises langues, il leur ferma la bouche par ces paroles, que l'événement prouva être prophétiques : « Eh bien, cette faute sera l'occasion de son salut, elle la sentira virement et la réparera par une vie sainte. » — Esprit de S. François de Sales, III' p., sect. xxvi.