CHAPITRE PREMIER
Description de la vraie Dévotion.
Pourquoi la dévotion est désirable. — Importance de bien connaître la vraie dévotion. — Exemples de la dévotion fausse et imaginaire : i" Jeûner sans avoir la charité pour le prochain; -i" beaucoup prier, sans modérer sa langue; 3° faire l'aumône, sans pardonner les injures; 4" pardonner, sans payer ses dettes. — En quoi la vraie dévotion diffère de la charité et de la grâce. — Définition de la vraie dévotion. — Ses propriétés ou effets.
ous aspirez à la dévotion, très-chère Philothée, parce qu'étant chrétienne vous save:^ que c'est une vertu extrêmement agréable à la divine Majesté [i)\ mais d'autant que les
(1) Ce premier mot de V Inlroduciion est trcs-remarquablc.
petites fautes que Ton commet au commencement de quelque affaire, s'agrandissent infiniment au progrès, et sont presque irréparables à la fin, il faut avant toutes choses que vous sachiez ce que c'est que la vertu de dévotion ; car, parce qu'il n'y en a qu'une vraie et qu'il y en a une grande quantité de fausses et vaines, si vous ne connaissiez quelle est la vraie, vous pourriez vous tromper et vous amuser à suivre quelque dévotion mauvaise et superstitieuse (i).
Arélius peignait toutes les figures des images qu'il faisait, à l'air et ressemblance des femmes qu'il aimait, et chacun peint la dévotion selon son goût et sa fantaisie. Celui qui s'est adonné au jeûne se tiendra pour bien dévot, pourvu qu'il jeûne, quoique son cœur soit plein de rancune; et, n'osant point tremper sa langue dans le vin, ni même dans l'eau, par sobriété, il ne se gênera point pour la plonger dans le sang du prochain par la médisance et la calomnie. Un autre s'estimera dévot, parce qu'il dit une grande multitude d'oraisons tous les jours, quoiqu'après cela sa langue se fonde toute en paroles fâcheuses, arrogantes et injurieuses avec ses do-
II résume à lui seul toute la me'thode de direction spirituelle de notre saint Docteur. Tous ses motifs se tirent de la charité parfaite, tous S'^s avis ramènent à l'amour pur, et l'on ne saurait devenir son disciple qu'à la condition de justifier l'une de ses plus chères devises : Tout par amour.
(i) C'est dire de suite que la dévotion, si décriée par le monde qui ne la connaît pas, n'est rien moins que la pratique inintelligente de quelques pieux exercices, ou l'usage d'une puérile sentimentalité, mais une science, avec ses principes, ses règles et son but, qui est Vamour parfait de Dieu dès cette vie.
rUEMIKRE PARTIK, CHArMTKi: rUKMIKK
mcstiqucs et ses voisins. L'autre tire fort volontiers raumùne de sa bourse pour la donner aux pauvres; mais il ne peut tirer la douceur de son cœur pour pardonner à ses ennemis. L'autre pardonnera à ses ennemis ; mais de tenir raison à ses créanciers, il ne le fait jamais qu'à vive force de justice. Tons ces gens-là sont vulgairement tenus pour dévots, et ne le sont fOur tant nullement (i). Les gens de Saiil cherchaient David en sa maison ; Michol ayant mis une statue dans un lit et l'aj'ant couverte des habillements de David, leur fit accroire que c'était David même qui dormait malade. Ainsi beaucoup de personnes se couvrent de certaines actions extérieures appartenant à la sainte dévotion; et le monde croit que ce sont des gens vraiment dévots et spirituels ; mais, en vérité, ce ne sont que des statues et des fantômes de dévotion.
La vraie et vivante dévotion, ô Philothée, présuppose Tamour de Dieu, ou plutôt, elle n'est autre chose qu'un vrai amour de Dieu ; mais pas toutefois un amour tel quel ; car en tant que l'amour divin embellit notre âme, il s'appelle ^^-race, nous rendant agréables à sa divine Majesté; en tant qu'il nous donne la force de bien faire, il s'appelle cha-
(i) Mettez en regard de ce tableau le Pharisien de l'Evangile, faisant l'éloge de sa fausse vertu : « Je vous rends grâces, Seigneur, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, ;ui sont voleurs, injustes, adultères; et comme ce publicain. Je j.ûne deux fois la semaine; je donne la dîme de tout ce que je possède », et qui s'en retourne condamné. S. Luc, xviii, 1 1-12. — Et le portrait que trace encore Notre-Seigneur de la piété de ces faux dévots qui cherchent à concilier le service de Dieu avec tous les desordres. S. Matth., xxiii, i-38.
rzYé; mais, quand il est parvenu jusqu'au degré de perfection, où il ne nous fait pas seulement bien faire, mais nous fait opérer soigneusement, fréquemment et pr amplement, alors il s'appelle dévotion. Les autruches ne volent jamais ; les poules volent pesamment, toutefois bassement et rarement; mais les aigles, les colombes et les hirondelles volent souvent, vite et haut : ainsi les pécheurs ne volent point en Dieu, mais font toutes leurs courses en la terre et pour la terre ; les gens de bien qui n''ont pas encore atteint à la dévotion, volent en Dieu par leurs bonnes actions, mais rarement, lentement et pesamment ; les personnes dévotes volent en Dieu, fréquemment, promptement et hautement. Bref, la dévotion nest autre chose qu'une agilité et vivacité spirituelle, par le moyen de laquelle la charité fait ses actions en nous, ou nous par elle, promptement et affectionnément ; tx. comme il appartient à la charité de nous faire faire généralement et universellement tous les commandements de Dieu, il appartient aussi à la dévotion de nous \t?,{ddYQ.ïa.\vç. promptement et diligemment. C'est pourquoi celui qui n'observe pas tous les commandements de Dieu, ne peut être estimé ni bon, ni dévot, puisque pour être bon il faut avoir la charité; et que,j[707/r être dévot, il faut avoir, outre la charité, une grande vivacité et promptitude aux actions charitables.
Et parce que la dévotion consiste en un certain degré d'excellejite charité, non-seulement elle nous rend prompts, actifs et diligents à l'observation de tous les commandements de Dieu ; mais, outre cela.
PRKMIKRE PARTIE, CHAPITRIC PRKMIKR 23
elle nous provoque à faire prompt emeni et ciffecl ionnémcnt le plus de bonnes œuvres que nous pouvons, encore qu'elles ne soient aucunement commandées, mais seulement conseillées ou inspirées. Car, tout ainsi qu'un homme qui est nouvellement guéri de quelque maladie, chemine autant qu'il lui est nécessaire, mais lentement et pesamment : de même le pécheur étant guéri de son iniquité, chemine autant que Dieu lui commande, pesamment néanmoins et lentement, jusqu'à tant qu'il ait atteint à la dévotion-, car alors, comme un homme bien sain, nonseulement il chemine, mais // court et saute en la voie des commandements de Dieu, et de plus il passe et court dans les sentiers des conseils et des inspirations célestes. Enfin la charité et la dévotion ne sont pas plus différentes l'une de l'autre, que la flamme ne l'est du feu, d'autant que la charité étant un feu spirituel, quand elle est fort enflammée, elle s'appelle dévotion ; de sorte que la dévotion n'ajoute rien au feu de la charité, sinon la flamme qui rend la di?iV\ié prompte, active et diligente, non-seulement à Tobservation des commandements de Dieu, mais à l'exercice des conseils et inspirations célestes.