CHAPITRE III
De la patience.
Efficacité de la patience. — Le vrai patient souffre tout également, des bons et des méchants. — Des calomnies, des maladies, de la pauvreté. — La patience doit être accompagnée d'humilité. — Encouragement à la patience.
ous ave'{ besoin de patience., afin que faisant la volonté de Dieu, vous en rapportie'{ la promesse., » dit l'apôtre (i)*, oui, car comme avait prononcé le Sauveur, « en votre « patience vous possédere:^ vos âmes. » (2) C'est le grand bonheur de l'homme, Philothée, que déposséder son âme ; et à mesure que la patience est plus parfaite, nous possédons plus parfaitement nos âmes. Il nous faut donc perfectionner en cette vertu • ressouvenez-vous souvent que Notre-Seigneur nous a sauvés en souffrant et endurant, et que, de même, nous devons faire notre salut par les souffrances et afliictions, endurant les injures, contradictions et déplaisirs avec le plus de douceur qu'il nous sera possible.
(i) « Patientia vobis nccessaria est, ut voluntatem Dei facientes, reportetis promissionem. " Mebr., x, '3G.
(2) « In patientia vestrâ possidebitis animas vestras. n S. Luc, XXI, 19.
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Ne borne/, point votre patience à telle ou telle sorte d'injures et d'atilictions , mais ctendez-la universellement à toutes celles que Dieu vous enverra et permettra vous arriver. Il y en a qui ne veulent soutTrir sinon les tribulations qui sont honorables, comme, par exemple, d'être blessés à la guerre, d'être prisonniers de guerre, d'être maltraités pour la religion, de s'être appauvris par quelque querelle en laquelle ils soient demeurés maîtres ; et ceux-ci n'aiment pas la tribulation^ mais r honneur qu'elle apporte.
Le vrai patient et serviteur de Dieu supporte également les tribulations conjointes à l'ignominie, et celles qui sont honorables. D'être méprisé, repris et accusé par les méchants, ce n'est que douceur à un homme de courage; mais d'être repris, accusé et maltraité par les gens de bien, par les amis, par les parents, c'est là qu'il y va du bon. J'estime plus la douceur avec laquelle le grand saint Charles Borroméc souflrit longuement les répréhensions publiques qu'un grand prédicateur d'un ordre extrêmement réformé faisait contre lui en chaire, que toutes les attaques qu'il reçut des autres (i). Car tout ainsi que les piqûres des abeil-
(i) Le saint Kvcquc avait grâce pour tenir ce langage un peu déconcertant pour la nature, car il pralii-iuait lui-même avec héroïsme ce qu'il conseillait :
« Je ne sais, disait-il, comment j'ai le cœur fait; mais j'ai un « tel plaisir, je ressens une suavité si délicieuse et si pnru ticulière à aimer mes ennemis, que, si Dieu m'avait défendu " de les aimer, j'aurais bien de la peine à lui obéir. Il y a quel - « que petit combat, mais enrin, il faut en venir à cette parole « de David : Fâchez-vous, mais ne péchez pas. Oh! non ; car
les sont plus cuisantes que celles des mouches, ainsi le mal que Ton reçoit des gens de bien, et les contradictions qu'ils font, sont bien plus insupportables que les autres ; et cela néanmoins arrive
« pourquoi ne supporterions-nous pas ceux que Dieu même « supporte, ayant devant les yeux le grand exemple de Jésus- « Christ priant en croix pour ses ennemis: Certes, il ne nous c( ont pas crucitiés ni persécutés jusqu'à la mort. Oh! qui ne « l'aimerait, ce cher ennemi pour qui Jésus-Christ a prié, pour 8 qui il est mort: car il ne priait pas seulement pour ceux qui (c le crucifiaient, mais encore, pour ceux qui nous persécutent « et qui le persécutent en nous, selon ce qu'il a dit à « saint Paul : pourquoi me persécutes-tu r Cela s'entend en ses M membres. « (Esprit de saint François, de Sales, première partie, sect. xxxii.)
Des religieux lui ayant un jour manqué, jusqu'à en venir aux violences et aux voies de fait, il les en reprit avec la fermeté que son devoir exigeait, mais sans aucun emportement; et le lendemain, le supérieur de la maison étant venu lui demander une faveur signalée, il la lui accorda avec sa bonté accoutumée. « Comment! lui dit un des siens, vous les traitez ainsi après ce c( qu'ils ont fait !» — « Si ce Père m'eût demandé un de mes « bras, répondit-il. je le lui aurais donné. » Une fois, il reçut deux lettres : l'une était très-piquante et propre à le blesser au (c vif. « Je ne répondrai pas, dit-il, mais je prierai Dieu de par- « 1er au cœur de cet homme et de lui faire connaître sa volonté. » L'autre lettre lui apprenait qu'un certain gentilhomme parlait de lui indignement en plusieurs compagnies : « Que conclure « de là, dit-il, sinon qu'il faut que je prie beaucoup pour lui: » Il y avait deux ans que quelqu'un le poursuivait de paroles dédaigneuses et méprisantes, lui et son cher ordre de la Visitation, lorsque, ayant occasion de parler dans une de ses lettres de ce personnage qui s'était fait gratuitement son ennemi, il écrivit ces paroles : « Je l'aime incroyablement. Oh ! que je lui souu haite de bien! » Et quelque temps après, ayant appris sa mort, il en témoigna une vive douleur, comme s'il eût perdu un ami. Quelques mois plus tard, on lui parla encore de cet ennemi : « Ah! dit-il, je prie tous les jours Dieu pour lui quand je suis « au saint autel. » (Vie de saint François de Sales, par M. Hamon, t. II, liv, vu.)
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fort souvent que deux hommes de bien, ayant tous deux bonne intention, sur la diversité de leurs opinions, se font de grandes persécutions et contradictions l'un à l'autre.
Soyez patiente, non seulement pour le if r os et le principal des afflictions qui vous surviendront , mais encore pour les accessoires et accidents qui en dépendront. Plusieurs voudraient bien avoir du mal, pourvu qu'ils n'en fussent point incommodés. Je ne me fâche point, dit l'un, d'être devenu pauvre, si ce n'était que cela m'empêchera de servir mes amis, élever mes enfants et vivre honorablement comme je désirerais. Et l'autre dira : Je ne m'en soucierais point, si ce n'était que le monde pensera que cela me soit arrivé par ma faute. L'autre serait tout aise que l'on médît de lui, et le souffrirait fort patiemment, pourvu que personne ne crût le médisant. Il y en a d'autres qui veulent bien avoir quelque incommodité du mal, ce leur semble, mais non pas toute. Ils ne s'impatientent pas, disent-ils, d'être malades, mais de ce qu'ils n'ont pas de l'argent pour se faire panser, ou bien de ce que ceux qui sont autour d'eux en sont importunés. Or je dis, Philothée, qu'il faut avoir patience, non-seulement d'être malade, mais de l'être de la maladie que Dieu veut, au lieu où il veut, et entre les personnes qu'il veut, et avec les incommodités qu'il veut ; et ainsi des autres tribulations. Quand il vous arrivera du mal, opposez-lui les remèdes qui seront possibles, et selon Dieu ; car, de faire autrement, ce serait tenter sa divine Majesté. Mais aussi, cela étant fait, attendc\ avec une en^
tière résignation l'effet que Dieu agréera : s'il lui plaît que les remèdes vainquent le mal, vous le remercierez avec humilité -, mais s'il lui plaît que le ■ mal surmonte les remèdes, bénissez-le avec patience.
Je suis Tavis de saint Grégoire : quand vous serez accusé justement pour quelque faute que vous aurez commise, humiliez-vous bien fort, confessez que vous méritez plus que l'accusation qui est faite contre vous. Que si Taccusation est fausse, excusez- vous doucement , niant d'être coupable ; car vous deve:{ cette révérence à la vérité et à l'édification du prochain ; mais aussi, si après votre véritable et légitime excuse on continue à vous accuser, ne vous troublez nullement et ne tâchez point à faire recevoir votre excuse, car après avoir rendu votre devoir à la vérité, vous deve:{ le rendr^e aussi à l'Inmiiliié. Et en cette sorte, vous n'offenserez ni le soin que vous devez avoir de votre renommée, ni l'affection que vous devez à la tranquillité, douceur de coeur et humilité.
Plaignez-vous le moins que vous pourrez des torts qui vous seront faits- car c'est chose certaine que, pour l'ordinaire, qui se plaint pèche, d'autant que Vamour-propre nous fait toujours ressentir les injures plus grandes qiCelles ne sont [i). Mais, surtout, ne faites point vos plain-
(i) De là, deux etlets déplorables : en parlant ainsi sous l'empire de l'émotion, on s'abandonne presque toujours à l'impatience; et se faisant juge dans sa propre cause, on risque fort de tomber dans l'injustice. Il faut ajouter que ceux à qui l'on confie ces plaintes seraient bien imprudents s'ils formaient
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les à des personnes aisées à s'indigner et mai penser. Que s'il est expédient de vous plaindre à quelqu'un, ou pour remédier à Toflense , ou pour accoiser votre esprit, il faut que ce soit à des âmes tranquilles et qui aiment bien Dieu -, car autrement , au lieu d'alléger votre cœur, elles le provoqueraient à de plus grandes inquiétudes; au lieu d'ôter l'épine qui vous pique, elles l'enfonceraient plus avant en votre pied.
Plusieurs étant malades, affligés et olVensés de quelqu'un, s'empêchent bien de se plaindre et de montrer de la délicatesse. Car cela, à leur avis ;et il est vrai , témoignerait évidemment une grande défaillance de force et de générosité; mais ils désirent extrêmement, et, par plusieurs artifices, recherchent que chacun les plaigne, qu'on ait grande compassion d'eux et qu'on les estime non-seulement affligés, mais patients et courageux. Or, cela est vraiment une patience, ma's une patience fausse, qui, en effet, n'est autre chose qu'une très-délicate et très-fine ambition et vanité : Ils ont de la gloire, dit l'Apôirc, mais non pas envers Dieu [\). Le vrai patient ne se plaint point de son mal, ni ne désire qu'on le plaigne; il en parle naïvement, véritablement, simplement, sans se lamenter, sans se plaindre, sans l'agrandir; que si on le plaint, il souffre patiemment qu'on le plaigne, sinon qu'on le plaigne
leur jugement personnel sur des données si suspectes; et pourtant, on le fait si fréquemment, qu'un grand nombre de rapports contre le prochain n'ont pas. d'autre origine qu'une plainte échappée si légèrement.
(i) Rom., IV, ?.
de quelque mal qu'il n'a pas ; car alors il déclare modestement qu'il n'a point ce mai-là, et demeure, en cette sorte, paisible entre la vérité et la patience, confessant son mal, et ne s'en plaignant point.
Quand vous serez malade, offrez toutes vos douleurs, peines et langueurs, au service de Notre- Seigneur, et le suppliez de les joindre aux tourments qail a reçus pour vous. Obéissez au médecin, prenez les médicaments, viandes et autres remèdes pour l'amour de Dieu, vous ressouvenant du fiel qu'il prit pour l'amour de nous ; désirez de guérir, pour lui rendre service; ne refusez point de languir, pour lui obéir ; et disposez-vous à mourir, si ainsi il lui platt, pour le louer et jouir de lui.
Ressouvenez-vous que les abeilles, au temps qu'elles font le miel, vivent et mangent d'une munition fort amère, et qu'ainsi nous ne pouvons jamais faire des actes de plus grande douceur et patience, ni mieux composer le miel des excellentes vertus, que tandis que nous mangeons le pain d'amertume et vivons parmi les angoisses. Et comme le miel qui est fait des fleurs de thym, herbe petite et amère, est le meilleur de tous, ainsi la vertu qui s'exerce en l'amertume des plus viles, basses et abjectes tribulations, est la plus excellente de toutes.
Voyez souvent de vos yeux intérieurs Jésus- Christ crucifié, blasphémé, calomnié, abandonné, et enfin , accablé de toutes sortes d'ennuis , de tristesses et de travaux. Et considérez que toutes vos souffrances, ni en qualité, ni en quantité, ne sont aucunement comparables aux siennes, et que
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jjin^iis î'ous ne soujfrirt'y rien pour lui, an yiix de ce qu'il a soiijl'ert pour vuiis.
Considérez les peines que les Martyrs souflVirent jadis, et celles que tant de personnes endurent, plus grièves sans aucune proportion que celles dans lesquelles vous êtes, et dites : Hélas ! mes travaux sont des consolations, et mes peines des roses, en comparaison de ceux qui, sans secours, sans assistance, sans allégement, vivent en une mort continuelle, accablés d'afflictions infiniment plus grandes.