SUR LA SOCIETE DE
Vous désirez, Monsieur, connaître l'origine et l'esprit de cette Société de 1789, à laquelle votre estime, pour quelques-uns de ses membres, vous fait prendre un intérêt dont elle s'honore.
Vous voulez savoir par quelle fatalité dans ces écrits, dont le style et les principes annoncent si bien à quelle classe de lecteurs la corruption ou la malignité les destinent, on accuse d'être ennemie de la liberté, une société où se réunissent ceux qui en ont été les apôtres les plus zélés, les plus fermes, les plus éclairés, dans ces temps où elle avait parmi nous si peu d'adorateurs. Vous ne les soupçonnez pas d'avoir changé : vous croyez à la raison et à la vertu. Je vais satisfaire à vos questions.
Dès le mois d'octobre 1789, quelques citoyens, dont la plupart n'avaient pas attendu l'annonce des États généraux pour méditer sur les principes des sciences politiques, formèrent une société dans laquelle ils devaient s'occuper des moyens de rétablir l'ordre, de conserver la paix, et de donner aux lois françaises toute la perfection à laquelle les progrès de l'art social permettaient d'atteindre; car il y a
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pour chaque degré de civilisation une perfection réelle, comme pour chaque degré de lumières une perfection idéale, dont nous sommes destinés par la nature à nous rapprocher sans cesse, sans pouvoir jamais l'atteindre.
On vit bientôt que, dans un moment où la nécessité des affaires ne laissait à personne la libre disposition de son temps, une association peu nombreuse ne pouvait avoir d'activité ; et on résolut de former, sur un plan plus vaste, une grande société dont l'objet serait d'approfondir, de développer, de répandre les principes d'une constitution libre, et plus généralement de chercher les moyens de perfectionner l'art social considéré dans toute son étendue.
Cette nouvelle association a pris le nom de Société de 1789.
Vous savez qu'il existe deux manières de traiter les objets politiques. L'une consiste à suivre le cours des événements; à prendre, sur chaque question qui se présente, le parti qui paraît le plus expédient , et à chercher ensuite quels principes on doit avoir l'air d'adopter, pour soutenir ce parti auquel on s'est décidé d'avance. On ne s'attache pas à une opinion parce qu'on la croit vraie, mais parce qu'elle favorise le succès des projets qu'on a formés; on ne s'applique point à prouver des vérités, et moins encore à en découvrir de nouvelles, mais à frapper les esprits, à les rallier autour de soi ; et bien loin de perdre son temps à détromper les hommes, à les éclairer, on observe la pente de leurs opinions et on
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l'accélère; on se revêt de leurs préjugés pour les conduire plus sûrement où on veut les mener.
L'autre méthode est bien différente. C'est dans la nature éternelle de l'homme et des choses, que ceux qui suivent celte méthode cherchent des principes inaltérables et universels. S'ils s'arrêtent à discuter les questions que les événements font naître, c'est toujours pour en ramener la discussion à ces principes généraux. Ils voient l'avenir dans le présent, et, dans chaque loi particulière, considèrent le système entier de l'ordre social. Ils regardent les préjugés comme des ennemis qu'il faut détruire, et non comme des instruments dont il est bon de se réserver l'usage. Ils recherchent ce qui est vrai, ce qui est juste, et sont sûrs d'avoir trouvé ce qui est utile.
Cette méthode est la vôtre, Monsieur, et c'est celle que la Société de 1789 a voulu adopter. Nous avons regardé l'art social comme une véritable science, fondée, comme toutes les autres, sur des faits, sur des expériences, sur des raisonnements et sur des calculs; susceptible, comme toutes les autres, d'un progrès et d'un développement indéfini, et devenant plus utile à mesure que les véritables principes s'en répandent davantage ; et nous avons jugé qu'il était bon qu'une société d'hommes, libres dans leurs opinions, indépendants dans leur conduite, s'occupassent d'accélérer les progrès de celte science, d'en hâter les développements, d'en répandre les vérités.
Il existe donc une différence essentielle entre la Société de 1789, et celles que des citoyens pour-
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raient former dans l'intention de réunir leurs forces pour le succès d'une réforme dans la constitution el dans la législation de leur pays.
De telles sociétés sont utiles sans doute , mais elles ne sont pas les seules utiles.
11 est nécessaire qu'une société comme la nôtre reste isolée, pour conserver une indépendance entière; ce qui n'exclut point une correspondance, une fraternité, comme celles qui existent entre les sociétés savantes de l'Europe. Elle s'envoienl réciproquement leurs ouvrages; les académiciens qui voyagent sont admis aux séances des sociétés étrangères; elles se consultent réciproquement, et il leur arrive même quelquefois de se concerter pour des travaux importants.
Mais une association plus intime entre des sociétés occupées d'objets politiques dans le même pays, ne pourrait être que dangereuse; surtout si l'une d'elles affectait sur les autres une sorte de supériorité : ce serait créer une nation dans la nation ; substituer l'esprit de secte à celui d'analyse et de recherches; établir une véritable aristocratie. Car l'aristocratie, du moins celle qui n'est pas établie par les lois, est-elle autre chose que l'existence d'un corps particulier qui, plus uni que le reste des citoyens, parce qu'il est bien moins nombreux, oppose avec avantage sa force à leurs forces isolées, et par là dispose plus ou moins exclusivement des lois, des places , des réputations? Elles deviendraient dans le corps politique ce que les jésuites étaient dans l'Église romaine, el bientôt elles accuseraient IN
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d'être ennemi de Ja liberté, comme les jésuites accusaient Arnauld d'être ennemi de la foi.
Une société plus philosophique encore que politique, doit surtout professer une tolérance qui peut blesser les esprits inquiets et violents.
Consacrée à la défense des principes d'une constitution libre, et à la perfection de l'art social, sans doute elle doit proscrire les opinions évidemment incompatibles avec sa liberté , comme avec l'existence d'une société bien ordonnée. Mais il faut que cette incompatibilité paraisse telle à la généralité des hommes éclairés. Car cette intolérance qui voit des scélérats ou des hommes corrompus , des factieux ou des esclaves, dans ceux qui ne sont pas de notre avis, a toute la folie , tout le danger de l'intolérance religieuse, et n'en a pas l'excuse, celle d'une illumination surnaturelle, qui donne du moins des droits à l'indulgence de la raison.
Si la tolérance est nécessaire dans le sein d'une société, la facilité pour admettre serait funeste. Il faut une forme d'admission , qui puisse répondre de cette convenance dans la manière de penser, sans laquelle toute discussion dégénère en dispute. Celte disconvenance qui empêche les hommes de s'éclairer mutuellement, parce qu'elle les empêche de s'écouter, ne se borne point à une opposition de principes sur les objets ordinaires de la discussion .; mais elle s'étend jusqu'à une division prononcée sur d'autres objets , lorsque cette division a les caractères de l'esprit de secte. Supposons qu'en Allemagne les théologiens protestants eussent voulu éta-
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blir des conférences dans l'intention de s'éclairet
sur les moyens de réfuter les controversistes de la religion romaine; ou que les prêtres français eussent eu le dessein de se concerter sur ceux de résoudre les difficultés que les protestants leur opposaient : croit-on que, si les uns a\aient réuni dans la même chambre des luthériens et des sacramentaires, les autres des jansénistes et des molinistes, ils eussent immolé la haiue qui les séparait à l'intérêt de la défense commune? Et même dans le temps où la querelle sur les deux musiques agitait si fortement les esprits, croit-on qu'il eût été possible d'établir utilement une discussion sur les questions les plus étrangères à celte dispute, en y admettant des hommes des deux partis ?
L'exagération des opinions est un autre danger dont toute société' doit soigneusement se préserver ; il est plus aisé d'exagérer l'opinion d'autrui que d'en avoir une à soi; et quand, par ce moyen facile, on peut s'acquérir une réputation de patriotisme et de courage, beaucoup de gens sont tentés de l'employer. I ne société où un certain nombre de membres v auraient recours, ou par goût ou par l'impuissance d'en trouver de meilleurs, au lieu de faire des progrès dans la roule de la raison, finirait tu contraire par s'en écarter à chaque instant.
Dans une société indépendante et libre, tous les membres doivenl être égaux ; elle ne doit jamais reconnaître de chefs. Vouloir faire dominer ses opinions personnelles, o'esi affecter la tyrannie dans une république. Les lumières, les talents doivenl