RELIGION
Sur l'anarchie dans la religion (i).
L'anarchie en politique est un grand mal, parce
(i) Voltaire, tome XVIII, p. 177.
qu'il est important au boulieur commun que la force publique se réunisse pour la protection du droit de chacun; au conliaire, l'anarchie dans la religion, non-seulement est indifférente, mais elle est même presque nécessaire au lepos public. Il est difficile que deux sectes rivales subsistent sans causer de troubles, etpiesqueimpossijjle que deux cents sectes en puissent causer jamais. La tolérance absolue, la destruction de toute juridiction ecclésiastique, de toute influence du clergé sur les actes civils , sont les seuls moyens d'assurer la tranquillité.
D'ailleurs, il faut observer c[ue le droit d'examiner ce qu'on doit croire, el de professer ce qu'on croit, est un droit naturel qu'aucune puissance ne peut limiter sans tyrannie, et que personne ne peut attaquer sans violer les premières lois de la conscience.
Tout homme de bonne foi qui raisonnerait juste, ne pourrait proposer une loi d'intolérance, sans poser, pour premier principe, que la religion n'est et ne peut jamais être qu'un établissement politique. Aussi compte-t-on, parmi les fauteurs de l'intolérance, plus d'hypocrites encore que de fanatiques.
RESSORTS (i
Il n'est point prouvé que la cause de l'élasticité des ressorts soit la même que celle de la force par la([uelle les corps, dans l'état d'expansion , tendent à occuper
(i) Voltaire, tome XXIX, p. 28/,.
un plus grand espace. 11 semble que la première force peut être l'effet de celle cpii produit la cohésion. Les molécules d'un corps ont pris un certain ordre en \'ertu de cette foice; vous changez cet oïdie, en pressant le corps, ou en le pliant; si vous cessez d'agir, les molécules dérangées de cet état, qui était, relativement à cetle force, l'état d'équilibre, tendront à s'y restituei". Quant à la force des substances expansibles, elle paraît inexplicable par la force d'attraction , par la tendance à l'équilibre d'un système de molécules qui s'attirent; peut-être a-t-elle pour cause quebpie propriété du feu encore incoimue.Du moins, comme la chaleui- augmente cette force, et que le froid la diminue, comme le feu met dans l'état d'expansibilité des substances liquides ou solides, on ne peut nier qu'il n'agisse comme cause ou comme moyen dans les phénomènes que présente la force expansive.
ROCHON (i).
M. l'abbé Rochon a prouvé ligoureusement, par l'expérience , que, suivant la conjecture ingénieuse de M. D'Alemberl, nous voyons les objets dans la direction de la perpendiculaire menée de l'objet au fond de l'œil : d'où il résulte que nous devons rap[)orter en haut l'objet dont l'image est tracée dans le bas de l'œil, et en bas celui dont l'image est tracée dans le haut de l'œil. Le jugement de l'âme n'est donc pas
(i) Voltaire, tome XXIX, p. 108.
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nécessaire pour redresser les images des objets , quoiqu'il puisse l'être pour nous apprendre à les rapporter en général à un lieu de l'espace.
ROSINI , DUC DE Sully (i).
Kosni, depuis duc de Sully, surintendant des linances, grand maître de l'artillerie , fait maréchal de France après la mort de Henri IV , reçut sept blessures à la bataille d'ivry.
Il naquit à Rosni en i SSq, et mourut à Villebon en 164 I. Ainsi il avait vu Henri H et Louis XIV. 11 fut grand voyer et grand maître de l'artillerie, grand maître des ports de France, surintendant des finances, duc et pair et maréchal de France. C'est le seul homme à qui on ait jamais donné le bâton de maréchal comme une marque de disgrâce. Il ne l'eut qu'en échange de la charge de grand maître de l'artillerie , que la reine régente lui ôta en i634. Il élait très-brave homme de guerre , et encore meilleur ministre , incapable de tromper le roi et d'être trompé parles financiers; il fut inflexible pour les courtisans, dont l'avidité est insatiable, et qui trouvaient en lui une ri'Jueur conforme à l'humeur économe de Henri IV. Ils l'appelaient le ncgalif, et l'on disait que le mot de oui n'était jamais dans sa bouche. Avec cette vertu sévère il ne plut jamais qu'à son maître, et le momeni de la mort de Henri IV fut celui de sa dis-
(1) Vollaiiv, tome X, p. 268.
grâce. Le roi Louis XIII le fit levenii' a la cour quelques années après, pour lui deiuandei- ses avis : il y »int, quoique avec répugnance. Les jeunes courtisans qui gouvernaient Louis XIII voulurent, selonl'usage, donner des ridicules à ce vieux ministre, qui reparaissait dans une jeune cour avec des habits et des airs de mode passés depuis longtemps. Le ducdeSullv, qui s'en aperçut, dit au roi : « Sire, quand le roi votre père, de glorieuse mémoire, me faisait l'honneur de me consulter, nous ne commencions à parler d'affaire, qu'au préalable on n'eut fait passer dans l'antichambre les baladins et les bouffons de la cour. «
Il composa, dans la solitude de Sully, des mémoires dans lesquels règne un air d'honnête homme, avec un style naïf, mais trop diffus.
On y trouve quelques vers de sa façon, qui ne valent pas plus que sa prose. Voici ceux cju'il composa en se retirant de la cour, sous la régence de 31arie de 3Iédicis :
Adieu, maisons, châteaux, armes, canons du roi;
Adieu , conseils, trésors déposes à ma foi; Adieu , munitions: atiieu, grands équipages; Adieu , tant de rachats ; adieu , tant de ménages; Adieu, faveurs, grandeurs; adieu , le temps qui court; Adieu, les amitiés et les amis de eoui, elr.
H ne voulut jamais changer de leligion; cependant il lut des j)i'emieis à conseillera Henri I\ d'aller à la messe. Le cardinal du Peri(m l'exhortant un jour à (piitter le calvinisme, il lui répondit : « ,1e me ferai catholique, quand vous aurez siq^piimé TEvan-
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gile ; car il est si contraire à l'Eglise romaine, que je ne peux pas croire que l'un et l'autre aient été inspirés par le même esprit. »
Le pape lui éciivil un jour une lettre remplie de louanges sur la sagesse de son ministère; le pape finissait sa lettre comme un bon pasteur-, par prier Dieu qu'il ramenât sa br^ebis égarée, et conjurait le duc de Sullv de se servir de ses lumièr^es pour entrer dans la bonne voie. Le duc lui répondit sur le même ton; il l'assuia qu'il priait Dieu tous les jours pour la conversion de Sa Sainteté. Cette lettre est dans ses Mémoires.
Ce sont les écrivains qui font la réputation des ministres. Pour les bien juger-, il faudrait, non-seulement connaitre les principes de l'administration, mais encore avoir lu les lois, les règlements que ces ministres ont faits, et savoir quelle a été l'influence de ces lois, de ces règlements sur la nation entière, sur les différentes provinces. Presque personne ne prend cette peine, et on juge les ministres sur- la parole des historiens ou des écrivains politiques.
Sully et Colbert en sont un exemple fi-appant. Sous le règne de Louis XIV, les gens de lettres français étaient en général plongés dans une ignorance profonde sur- tout ce qui regar-dait Tadministiation d'un État; et les hommes qui se mêlaient d'affaires étaient hors d'état d'écrire deux phrases (|u'on pût lire. Le système tourna ver-s ces objets les esprits des hommes de tous les oi'dres. On s'occupa beaucoup de commerce; et comme Colbert avait fait un gr^and nombre de r-( glements sur les manufactures, comme
il avait encouragé le commerce maritime, formé des compagnies, il devint, dans tous les écrits, le modèle des grands ministres. Cependant les sciences politiques firent partout des jirogrès : on cherchait à les appuyer sur des principes généraux et fixes, on en trouva quelques-uns. On observa dans l'administration de Colbert un grand nombre de défauls; mais on avait besoin d'offrir un autre objet à l'admiiation publique, et on choisit Sully : le choix était heureux. Ministre, confident, ami d'un roi dont la mémoire est chérie et respectée, il avait conservé la réputation d'un homme d'une vertu forte, d'une franchise austère; il avait été un sévère économe du trésor public : on opposa donc Sully à Colbert. On alla plus loin : on supposa que chacun de ces ministres avait un système d'administration, que ces svstèmes étaient opposés; que l'un voulait favoriser l'agriculture, tandis que Tautie la sacrifiait à l'encouragement des manufactures. Mais il est facile, en lisant les lois qu'ils ont faites, de voir que ni l'un, ni l'autre n'eurent jamais un système; de leur temps il était même impossible d'en avoir. Sully fut supérieur à Colbert, paice qu'il s'opposait avec courage aux dépenses que Henri voulait faire par généiosité ou par faiblesse; au lieu que Colbert fiatta le goût de l.ouis XIV pour les fêtes et la pompe de la cour; que Sully mérita la confiance de Henri lY, en sacrifiant pour lui ses biens et son sang; et que Colbeil , après avoir gagné la confiance de Mazaiin, en l'aidant à augmenter ses trésors, obtint celle de Louis \IV, en se rendant le délateur de Fouquet et l'instrument de
sa perte; que Sully, terrible aux courtisans, voulait ménager le [)euple, et que Colbert sacrifia toujouis le peuple à la cour.
Sully n'encouragea le commerce des blés (|ue par des peimissions particulièies d'exporter, plus fréquentes, à la vérité, cpie du temps de Colbert, mais qu'il faisait aussi quelquefois acheter; conduite qu'un ministre même très-corrompu n'oserait avouer de nos jours.
Tous deu\ n'encouragèrent de même les manufactures que par des dons et des privilèges. Ils ne songèrent ni l'un ni l'autie à rendre moins onéreuses les lois fiscales : si elles furent moins dures sous Sully, il faut moins en faire honneur à son caractère qu'aux circonstances, cpii n'auraient point permis cet abus de l'autorité royale.
En un mot, Sully fut un homme vertueux pour son siècle, parce qu'on n'eut à lui reprocher aucune action regardée dans son siècle comme vile ou criminelle; mais on ne peut dire qu'il fût un grand ministre, et encore moins le proposer pour modèle. Un général qui de nos jours ferait la guerre comme Du Guesclin serait vraisemblablement battu.
SuUy eut des défauts et des faiblesses. Ami de Henri IV, il était trop jaloux de sa faveur ; fier avec les grands ses égaux, il eut avec ses inférieurs toutes les petitesses de la vanité; sa probité était incorruptible, mais il aimait à s'enrichir, et ne négligea aucun des moyens regardés alors comme permis. Obh'gé de se retirer après la mort de Henri IV, il eut la faiblesse de reg.etler sa place , et de se conduire en
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quelques occasions comme s'il eût désiré d'avoir part au gouvernement incertain et orageux de Louis XIII. Il est vrai que le mot célèbre, cité par M. de Voltaire, est une belle réparation de cette faiblesse, si pourtant elle est aussi réelle que l'ont prétendu ses ennemis.