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ELOGE DE ROBERVAL. I I

autre raison : il sentait avec peine la supériorité de Descartes, et même de Fermât; ne pouvant prétendre au premier rang, il voulait du moins que ce mystère cachât son infériorité. Peut-être même espé rait-il trouver, parmi les envieux de Descartes, des hommes qui lui donneraient la préférence : car souvent on se plaît à élever un mérite inconnu , qu'on peut mettre à telle place qu'on veut sans blesser ses propres prétentions, tandis qu'on rabaisse les talents dont l'éclat nous humilie. Cette vanité malentendue nuisit à la réputation et au repos de Roberval. S'il avait étudié la géométrie de Descartes, au lieu de la combattre , il aurait été le premier parmi ses disciples; et cette gloire eût mieux valu sans doute que le triste honneur d'avoir été son ennemi plutôt que son rival. Pourquoi faut-il quêtant d'hommes, faits pour contribuer aux progrès des sciences , perdent, à combattre un homme supérieur, les forces qu'ils ne devraient employer que contre la résistance delà nature? Pourquoi faut-il qu'ils sacrifient si misérablement, à une petitesse d'amour- propre, l'intérêt des sciences et celui de leur véritable gloire?

Roberval mourut en i6'j6. Ses ouvrages, recueillis par l'abbé Gallois, son ami, sont imprimés dans les anciens Mémoires de l'Académie. Dans ses méthodes, presque toujours obscures et embarrassées, on ne peut cependant méconnaître l'empreinte du génie.

Malgré un amour-propre facile à blesser, et qui ménageait peu celui des autres, Roberval eut des amis. Sans parler du père Merscnne, qui, ne pou-

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vant avoir de réputation par lui-même , voulait mêler son nom à tous les noms célèbres, ni de l'abbé Gallois , qu'unissait avec lui une haine commune pour les découvertes nouvelles , Pascal le père fut constamment son ami, et cela seul prouve que Roberval eut des vertus.

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Nicolas Frenicle de Bessy, conseiller à la cour des monnaies, fut un des premiers académiciens.

On trouve un grand nombre de magistrats dans la liste des savants de cet âge. La gravité de leur état ne leur permettait ni les divertissements bruyants de la noblesse militaire, ni la société des femmes. Ils n'étaient point forcés à ces longues distractions qu'entraînent les petits devoirs imposés aux gens qui vivent dans le monde; ainsi ceux des magistrats qui avaient trop d'activité pour que les douceurs de la vie domestique pussent leur suffire n'avaient alors d'autre délassement que l'étude, et ils osaient publier le fruit de leurs travaux, sans craindre de paraître avoir des moments de loisir. L'importance, ce moyen de remplacer le crédit ou le mérite, n'a pu devenir une charlatanerie commune que depuis le temps où tous les oisifs d'une capitale sont venus à ne former qu'une grande société, si étendue et si fri~

(i) Voyez la Vie de Descartes par Btiillct.

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vole, qu'on peut espérer de n'être jamais connu de ceux même avec qui on passe sa vie.

Frenicle ne cultiva que cette partie des mathématiques qui a pour objet les problèmes indéterminés sur les nombres. Ces questions, les seules de l'algèbre sur lesquelles les anciens nous aient laissé quelque ouvrage, sont moins inutiles qu'on ne le croit communément. Plusieurs questions importantes dans l'analyse des équations dépendent de transformations que les problèmes sur les nombres peuvent seuls enseigner à trouver; et la méthode d'employer les substitutions pour réduire les quadratures aux fractions rationnelles, n'est précisément qu'une de ces questions indéterminées. D'ailleurs, les plus grands analystes, comme Fermât, M. Euler, M. de la Grange, se sont occupés de ces problèmes, qui ont un mérite bien précieux aux yeux des géomètres , celui d'être très-difficiles.

Dans tous les problèmes sur les nombres qui se proposaient alors, on voyait toujours une solution de Frenicle à côté de celles de Descartes et de Fermât, qui avouèrent souvent que celle de Frenicle était plus élégante. Ces deux grands hommes, trop injustes l'un à l'égard de l'autre, accordaient sans peine à Frenicle cette espèce de supériorité; et, occupés à se disputer de grands objets, ils donnaient avec plaisir cette marque d'équité, qui ne coûtait rien à leur amour-propre. Frenicle soutint aussi l'honneur de la France, dans les défis que les mathématiciens anglais ou français se portaient alors réciproquement. Mais il cacha toujours les principes de la mé-

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thode qu'il employait, et ce mystère servit à sa réputation. Il n y avait rien de si facile, aurait-on dit, si on avait connu sa méthode; et ce mot, si souvent répété par la médiocrité, a forcé quelquefois le génie de s'abaisser jusqu'à la charlatanerie.

La méthode de Frenicle, publiée après sa mort, est très-ingénieuse, mais très-simple. Il établit d'abord un petit nombre de propositions générales, que vraisemblablement il a trouvées par induction , et dont les plus difficiles ont été démontrées rigoureusement depuis par MM. Euler et de la Grange. Ces propositions servent à diminuer beaucoup le tâtonnement, quelquefois nécessaire pour résoudre les problèmes numériques : elles font connaître, dans l'ordre des nombres, tous ceux qui peuvent satisfaire à une question , et il ne reste plus que ceux-là à essayer.

Quand on a trouvé un nombre qui convient, on n'a encore qu'une seule solution, et souvent le problème en doit avoir une infinité. Ainsi, pour que la méthode soit générale, il faut que d'une solution donnée on puisse déduire toutes les solutions possibles, et la méthode de Frenicle en donne le moyen.

Frenicle s'est aussi occupé des carrés magiques, Ces problèmes, aussi difficiles qu'inutiles jusqu'ici , sont à peine aujourd'hui connus des géomètres. Dans le temps où toutes les parties des mathématiques n'étaient également que des spéculations sans usage, ces questions n'avaient rien de ridicule; mais depuis que Newton nous a appris à soumettre au calcul les plus grands phénomènes de la nature, on

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rirait fl'un géomètre qui s'occuperait laborieusement à arranger des nombres dans les cases d'un carré.

Frenicle paraît avoir entrevu la gravitation universelle; il attribuait la pesanteur à une espèce d'instinct, en vertu duquel chaque particule, détachée d'une grande masse par une force étrangère , cherchait à se rejoindre au corps dont elle avait fait partie. L'ancienne Académie s'est fort occupée, dans ses premières années, de la cause de la pesanteur, ce qui semble prouver que beaucoup de savants soutenaient le système de Descartes , et que très^peu y croyaient. Presque tous nos physiciens se livraient alors à des conjectures et à des hypothèses, lorsqu'il eût fallu observer et calculer. Aussi, tandis qu'ils se repaissaient encore de systèmes vagues et d'une vaine métaphysique, Newton avait découvert les lois du système du monde.

Frenicle était naturaliste; on a de lui des observations sur les insectes, qui sont restées manuscrites (t).

11 mourut en 1675.

L'abbé PrciRo naquit dans un temps où Kepler et

(i) Il y a, dit-on, quelques pièces licencieuses de Frenicle dans le Parnasse satirique , attribuées à Théophile; voyez les Lettres à une princesse d'Allemagne , SiVi. Théorie.

(2) Voyez sur Picard l'Histoire céleste. Il a soupçonné le raccourcissement du pendule, et les variations de l'étoile polaire

Galilée venaient, pour ainsi dire, de découvrir un univers nouveau. Des théories plus vraies faisaient sentir ce qui manquait à la partie pratique des sciences , et donnaient des moyens de la rectifier ; tandis qu'une pratique plus exacte devenait ellemême nécessaire aux progrès de la théorie, l'abbé Picard fut un de ceux à qui les mathématiques pratiques eurent alors le plus d'obligation.

Un des éléments les plus essentiels de l'astronomie, la valeur exacte du diamètre de la terre, manquait à cette science; il paraissait que, pour en déterminer la longueur, on n'avait besoin que de mesurer un degré de méridien. Cette mesure avait été tentée par Snellius et par Riccioli; mais il y avait entre leurs résultats une différence de sept mille toises, et cette différence énorme aurait sutfi pour faire soupçonner l'inexactitude de tous les deux, quand même on n'aurait pas connu celle de leurs opérations.

L'abbé Picard apporta pour les siennes des précautions inouïes jusqu'alors. D'abord il mesura astronomiquement la distance en latitude de Paris à Amiens, il fallait ensuite mesurer cette distance sur la surface de la terre. En conséquence , après avoir pris sa base sur le grand chemin de Villejuif à Juvisi, et l'avoir exactement mesurée, il calcula une suitede triangles, dont chacun des angles avait pour sommet un point remarquable, et qui aboutissaient

causées par l'aberration. Il y a peu de découvertes qui, avant d'être énoncées par le véritable inventeur, n'aient été, pour ainsi dire, pressenties par plusieurs hommes de génie.

enfin au clocher de la cathédrale d'Amiens. Les angles furent mesurés avec un quart de cercle de trois pieds de rayon, garni de deux lunettes, et on employa la toise du Châtelet de Paris. Lorsque, dans la suite, l'inégalité de ces degrés a été reconnue et qu'on a eu besoin de plus de précaution encore, pour démêler la loi de cette inégalité, d'habiles astronomes ont vérifié les mesures de l'abbé Picard, et y ont trouvé des erreurs. Mais , si l'on retranche de la différence des résultats ce qui vient de celle des toises employées dans les deux opérations, on trouvera que ces erreurs sont très-petites. D'ailleurs, c'est notre académicien qui le premier a fait sentir le prix de ces attentions scrupuleuses, et c'est de lui qu'on a appris à le surpasser.

Après avoir mesuré ce degré de méridien , l'abbé Picard fut employé à déterminer astronomiquement la position de plusieurs lieux importants de la côte occidentale de la France , et il trouva que la différence de leur longitude avec Paris était moins grande que les cartes ne le marquaient. Ces erreurs lui firent sentir la nécessité de dresser une carte toute nouvelle de la France entière. Pour y parvenir, il proposa de continuer jusqu'aux extrémités du royaume la ligne méridienne tracée à l'Observatoire, et de rapporter à cette ligne la longitude de tous les lieux principaux donton déterminerait la latitudepar des observations exactes; ensuite ces mêmes points auraient formé les sommets des principaux angles d'une suite de triangles qui devaient embrasser toute la France, "et donner la position de toutes ses villes. n. 2

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Un projet si utile et surtout si grand méritait d'être adopté par Colbert : il le fut; la méridienne fut continuée. Les travaux, interrompus par la mort de ce ministre, ont été repris dans la suite. C'est à l'abbé Picard que nous avons la première obligation de la carte de la France, que MM. de Cassini ont poussée à une si grande perfection.

Les télescopes n'avaient servi , depuis leur découverte , qu'à mieux voir les corps célestes et à en découvrir de nouveaux. Il aurait été encore plus utile de savoir employer ces instruments à déterminer la position des astres, c'est-à-dire d'appliquer les télescopes au quart de cercle. En effet , les étoiles vues avec les télescopes sont débarrassées de leurs rayons; les planètes y paraissent mieux terminées, et dès lors on peut déterminer plus exactement la position des fixes et le temps de leurs occultations; mesurer avec plus de précision le diamètre des planètes; connaître avec moins d'incertitude la grandeur et la durée d'une éclipse, l'instant précis où elle commence et celui où elle finit. Cette idée s'était présentée à Gascoigne , astronome anglais ; mais elle était oubliée. L'abbé Picard, qui l'a renouvelée, qui a rendu ces opérations commodes et sûres, et a fait adopter cette méthode aux astronomes , doit être regardé comme inventeur. La date de cette découverte est l'année 1667.

Nous ne voyons pas les astres dans la direction du rayon qui passe du corps céleste à l'œil de l'observateur, mais dans celle du rayon qui se brise en traversant l'atmosphère; la réfraction "varie avec

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la densité de l'air et le poids de l'atmosphère. Les anciens connaissaient cette réfraction et ses changements; mais ce n'est que dans le siècle dernier qu'on se proposa de déterminer avec quelque exactitude, et la quantité réelle des réfractions aux différentes hauteurs, et les lois de leurs variations.

L'abbé Picard eut beaucoup de part aux travaux que les astronomes exécutèrent alors sur cet objet. On a de lui des tables de réfractions, et un grand nombre d'observations faites tant à Paris qu'à Uranibourg. Plusieurs observations avaient conduit à soupçonner qu'il s'était glissé des erreurs dans la longitude et même dans la latitude que Tycho-Brahé avait données à cette dernière ville.

Ce monument, le plus grand qui ait jamais été élevé aux sciences, ne subsistait plus. Maître de l'île d'Huène, que Frédéric II, roi de Danemark, lui avait abandonnée , riche des bienfaits de ce prince et de son propre patrimoine, Tycho (i) y avait fait construire un magnifique observatoire qui dominait tout l'horizon ; un vaste édifice, consacré h des expériences dans toutes les parties des sciences naturelles, était près de l'observatoire. Tycho avait placé ses domestiques dans un bâtiment séparé, pour laisser tout entier aux sciences le temple qu'il leur avait consa-

(1) Tycho épousa une paysanne du village où il était né. Ce mariage le brouilla avec sa famille, et il fallut que Frédéric employât son autorité pour le réconcilier avec ses parents. Cette paysanne s'appelait Christine, et son nom est encore connu; au lieu qu'on a parfaitement oublié et le nom des demoiselles qu'ont épousées les parents de Tycho, et même celui de ces parents.

cré. Le reste de l'île était occupé par des cultivateurs qu'il avait appelés, et qui ne dépendaient que de lui; car Frédéric avait couronné tous ses bienfaits par le don plus précieux encore d'une indépendance entière. Tycho passa vingt ans dans cette terre heureuse, attaché sans distraction à ses travaux astronomiques. Mais les médecins ne lui pardonnaient point d'oser guérir quelques maladies avec des remèdes chimiques qui leur étaient inconnus, et que Tycho, qui les avait préparés dans son laboratoire, distribuait gratuitement. Les courtisans n'avaient pu voir sans indignation qu'un homme qui, né pour la cour, l'avait dédaignée , se fût élevé par son seul génie à une considération qu'ils n'avaient pu obtenir par des bassesses. Tous le calomnièrent auprès de Christiern, successeur de Frédéric ; on lui ôta son île, et il fut obligé d'aller chercher la paix auprès de l'empereur Rodolphe, celui des princes de sa maison qui paraît avoir le mieux senti l'avantage de gouverner des hommes éclairés. Tycho mourut dans son palais, laissant au nom de Brahé un éclat plus grand que celui de ses titres, et qui, lié à l'histoire de l'esprit humain, ne dépend ])oint des vicissitudes des empires.

L'abbé Pi-card alla, e^ 167 1, visiter l'île Huène , et y chercher les restes d'Uranibourg. A peine en trouvat-il quelques vestiges: personne ne put lui fournir d'éclaircissements. Ce ne fut qu'à l'aide du plan que Tycho en avait donné qu'il put retrouver quelques positions. Il vit que Terreur de la latitude était d'une minute, et celle de la longitude de plu-

sieurs; et il revint avec la satisfaction d'avoir rendu à l'astronomie un grand nombre d'observations importantes, devenues inutiles par l'incertitude du lieu oii elles avaient été faites.

L'élévation du pôle à Paris était un élément nécessaire pour les observations astronomiques, et les réfractions rendaient cet élément assez difficile à déterminer avec la précision rigoureuse qu'on commençait à exiger des astronomes. L'abbé Picard s'en occupa avec succès. Il n'y avait point de travaux qui fussent au-dessus de son courage ni au-dessous de son zèle, dès qu'il les jugeait utiles au progrès des sciences.

On n'avait pas imaginé avant lui qu'il fut possible de voir les fixes , lorsque le soleil est sur l'horizon : il apprit aux astronomes le moyen de les observer en plein jour. On ne peut pas trouver en astronomie une nouvelle classe d'observations, qu'il n'en naisse sur-le-champ ou de nouvelles découvertes, ou des moyens de donner à la théorie une plus grande exactitude.

C'est à l'abbé Picard qu'on doit la première exécution de l'ouvrage intitulé la Connaissance des temps. Il le donna pour la première fois en 1679, et continua jusqu'à sa mort de le donner chaque année. Il n'a point été interrompu depuis. Ces éphémérides épargnent aux observateurs des calculs ou des recherches pénibles, en exposant, d'après les théories connues, les phénomènes qui doivent arriver chaque année. Par là, les astronomes sont à portée de saisir dans ces théories des erreurs qui ne les

auraient pas frappés, et les corrections que ces erreurs rendent nécessaires deviennent bien plus faciles. Enfin , chaque astronome y trouve quelles peuvent être dans l'année les observations intéressantes pour les objets de ses recherches. Aussi l'Académie des sciences a-t-elle toujours eu soin de charger de ce travail un savant, dont le nom, connu dans l'Europe , lui assurât la confiance des astronomes. Entre les mains de M. de Lalande, cet ouvrage n'est plus borné à l'utilité des simples éphémérides; il est devenu un recueil précieux d'observations et de tables astronomiques.

Les travaux de Versailles exigeaient des nivellements immenses, dont on confia la direction à l'abbé Picard. Cet art n'était qu'une pratique grossière : il la corrigea ; et, dans son traité du nivellement, il mit les praticiens en état de parvenir, par le moyen de ses tables et d'opérations très-simples , à une exactitude supérieures celle qu'exigent nos besoins.

Les anciens j\Iémoires de l'Académie contiennent une excellente gnomonique de l'abbé Picard, et des recherches curieuses de dioplrique; il a aperçu le premier le phosphore qu'on voit dans la partie vide du baromètre, lorsqu'on y agite le mercure.

Il était né à la Flèche, on ignore en quel temps; mais on a de lui des observations faites en iGSg. Dès 1680, il n'était plus en état d'exécuter par luimême les grands travaux dont il avait fait agréer le projet à Colbert; et il termina en 1684 une carrière toute remplie d'occupations utiles, qui hii donnent plus de droits à la reconnaissance des hommes qu'à

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la gloire , et dont les fruits s'étendront peut-être au delà de sa mémoire.

Nous ne connaissons de son caractère qu'un seul trait. Dans son voyage d'Uranibourg, il connut Roëmer, dont il devina le génie. Il l'appela en France, et lui procura la protection de Colbert et les bienfaits de Louis XIV. Moins sensible à l'intérêt de sa réputation qu'au plaisir de donner à sa patrie un homme qui lui serait utile, il ne fut point frappé de la crainte d'y avoir un rival occupé du même objet, et qui pouvait être dangereux pour sa gloire.

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Eume' M ARioTTE naquit à Dijon, ou du moins il y passa une partie de sa vie. C'est de Dijon qu'il a daté plusieurs de ses ouvrages, et entre autres celui où il prouve que le nerf optique n'est pas l'organe de la vue. Peu de villes ont produit un plus grand nombre d'hommes de mérite, parce que peu de villes ont senti avec autant d'enthousiasme le prix des talents, et leur ont autant décerné d'hommages publics (i).

Mariotte est le premier philosophe français qui se soit livré à la physique expérimentale. D'un côté , il était assez profond dans la géométrie pour savoir faire usage des découvertes des géomètres ; de l'autre,

(i) Savoir si ce que je dis ici de la ville de Dijon est vrai ou

non.

^4 ÉLOGIÏ DE MARlOTTIi;.

il avait l'esprit assez philosophique pour ne tenter que les expériences qui pouvaient servir à faire mieux connaître la nature; en sorte qu'il sut déduire de ses expériences, avec une égale sagacité, ou des théories nouvelles, ou des preuves incontestables de théories déjà connues.

Les lois du choc des corps avaient été trouvées par une métaphysique et par une application de l'analyse, nouvelles l'une et l'autre, et si subtiles, que les démonstrations de ces lois ne pouvaient satisfaire que les grands mathématiciens.

Mariotte chercha à les rendre, pour ainsi dire, populaires, en les appuyant sur des expériences. Pour les faire avec précision, il fallait donner à des corps une direction et une vitesse déterminées. Mariotte employa le mouvement circulaire des corps graves, suspendus à un point. La théorie de ce mouvement, trouvée par Galilée, était encore peu connue; et il fallait, pour l'appliquer avec succès à des expériences, savoir vaincre ces petites difficultés de détail, que les inventeurs négligent presque toujours d'éclaircir. Les résultats des expériences de Mariotte furent exactement conformes aux lois que les géomètres avaient découvertes. Ainsi il donnait de ces lois une preuve que tout le monde pouvait entendre, et il montrait en même temps aux mathématiciens que la nature offre une foule de corps qu'ils peuvent, sans erreur sensible, regarder comme exactement durs, ou comme parfaitement élastiques.

Mariotte s'est fort occupé de la théorie des eaux, et il a cherché, comme dans tous ses autres ouvrages.

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à appuyer sa théorie sur des expériences auxquelles il pût appliquer tout ce que la géométrie de son temps lui fournissait de secours. Son livre traite de l'hydrostatique , ou de la science de l'équilibre des hqueurs , et l'expérience lui en donne les premiers principes et les lois, Gahlée et Pascal venaient de ressusciter cette science connue des anciens, et négligée des philosophes de l'école ; et les expériences étaient alors la seule espèce de démonstration qui put étendre la connaissance de ses principes.

Les théories nouvelles les mieux prouvées font peu de progrès, tant qu'elles ne sont appuyées que sur des principes abstraits; même les meilleurs esprits,accoutumés à certaines idées abstraites acquises dans la jeunesse, rejettent toutes celles qui ne se lient pas aisément avec les premières, et toutes les vérités spéculatives dont on ne peut leur donner des preuves sensibles sont absolument perdues pour eux. Ainsi, toutes les fois qu'un homme de génie propose des vérités nouvelles , il n'a pour partisan que ses égaux, et quelques jeunes gens élevés loin des préjugés des écoles publiques : le reste ne l'entend point ou l'entend mal, le persécute ou le tourne en ridicule. Il ne peut échapper à ce malheur qu'en attaquant, avec des expériences palpables ou par la séduction de l'éloquence, des erreurs que le temps et l'ignorance ont consacrées, et contre lesquelles la raison seule n'agit qu'avec lenteur.

Après avoir mis les principes déjà connus de l'hydrostatique à l'abri de mauvaises objections, Mariotte chercha les lois du mouvement des fluides. Cette

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théorie, la plus difficile de tontes les applications de l'analyse à la mécanique, a été depuis l'objet des recherches de la plupart des grands géomètres. Les premiers ont cherché, comme Mariotte, des lois déduites de l'expérience, et qu'on put employer ensuite pour troiiver dans tous les cas les mouvements des masses fluides; d'autres se sont élevés plus haut; et partant d'un seul principe, tel que l'égalité de pression, ou l'incompressibilité, ou la loi du ressort, ils ont déterminé le mouvement des fluides par celui de chacune de leurs particules (i). M. d'Alembert est le premier qui ait osé envisager celte théorie d'une manière si sublime ; il a inventé à la fois et le principe mécanique qui donne les équations de ces problèmes, et la nouvelle analyse nécessaire pour les résoudre. Mais cette théorie générale et directe est par elle-même si difficile, que jusqu'ici elle n'a pu servir dans la pratique qu'à montrer la nécessité de se défier de toutes les lois sur lesquelles Mariotte et ses syccesseurs avaient cru pouvoir établir leurs règles. Celles que Mariotte a déduites de ses expériences ne peuvent pas être employées, même pour l'usage ordinaire. En effet, il n'a examiné que les écoulements par les ouvertures faites à un vase de peu d'épaisseur; et comme, dans ce cas, la contraction de la veine est fort différente de ce qu'elle est lorsque l'écoulement se fait par des tuyaux additionnels , on a besoin de nouvelles expériences pour savoir calculer quelle est alors la dépense. M. l'abbé

(i) Parler ici de Daniel Bernoulli.

ÉLOGE DE MAKIOTTE. 27

Bossut les a faites de manière à ne laisser aucun cloute sur l'exactitude de ses résultats, ni sur la certitude des règles qu'il en a déduites. M. le chevalier de Borda et ]\T. l'abbé Bossut ont fait encore, et sur l'action des machines hydrauliques , et sur la résistance des fluides, une suite d'expériences qui manquaient au Traité du mouvement des eaux, et qu'ils ont fondées sur une géométrie bien plus profonde que celle que Mariotte aurait pu employer. Ceux qui voudront juger combien les pas que la géométrie a fait faire à la physique ont été rapides, n'auront qu'à comparer ce Traité du mouvement des eaux de Mariotte, avec l'Hydrodynamique de l'abbé Bossut, ouvrage où l'auteur a su renfermer, dans un petit espace, ce qu'on peut trouver ailleurs de plus intéressant sur cette science, avec une foule de choses nouvelles qui lui appartiennent.

S'il n'y a aucune des matières traitées par Mariotte qui n'ait été plus approfondie dans d'autres ouvrages, il ne serait pas juste cependant de laisser le sien dans l'oubli. On y voit briller cette sagacité avec laquelle l'auteur savait faire les expériences, les calculer, en comparer les résultats avec les principes ; et l'on y trouve des exemples singulièrement propres à diriger et à développer le talent des expériences dans ceux qui en ont le germe. Ainsi, dans la géométrie pure, quelle que soit la supériorité des nouvelles méthodes; quoique les ouvrages d'Archimède ou de Pascal n'offrent plus , même à un écolier, de vérités nouvelles; cependant i\ s'en faut bien qu'on doive en négliger la lecture, et que le spec-

a8 iLOGE DE MARIOTTE.

tacle d'un génie original , luttant contre les difficultés, puisse jamais être inutile.

Le discours de Mariotte sur la nature de l'air renferme encore une suite d'expériences intéressantes, et qui étaient absolument neuves. Elles prouvent que le ressort de l'air augmente sur la surface de la terre, en raison du poids dont l'air est chargé; et qu'ainsi , quelque fermé que soit un vaisseau , l'effort de cette élasticité sur une colonne de mercure est égal à celui du poids total de l'atmosphère, au moment où cet air en a été séparé, (^ette vérité, si simple aujourd'hui, et qui même est devenue triviale, était alors une découverte fine et nécessaire pour répondre aux objections qu'on proposait encore contre les preuves de la pesanteur de l'air. On voit, en lisant le discours sur l'air, que Mariotte avait remarqué dans ce fluide la propriété de se combiner avec l'eau et avec d'autres liqueurs, et qu'il avait aperçu que cette combinaison n'était pas un simple mélange.

La différence essentielle qui existe entre la combinaison chimique et la comj)osition qui naît du mélange, n'a été bien déterminée que dans ces derniers temps, où, en bannissant de la chimie le langage de la physique systématique, on en a banni en même temps les idées vagues ou fausses que ce langage y avait introduites. Mais n'a-t-on pas aussi passé le but ? n'a-t-on pas trop séparé deux sciences qui ne peuvent être que deux branches d'un même tronc? Le génie, qui cherche trop à généraliser, remplit à la vérité les sciences d'erreurs d'autant plus

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dangereuses qu'elles sont séduisantes; mais aussi, quand l'extrême circonspection , se bornant à augmenter la liste des faits isolés, n'ose les rapprocher pour en saisir les rapports et en former des théories, ne ralentit-elle pas la marche des connaissances? Heureusement la nécessité de plaire au public, tour à tour fatigué de systèmes ou ennuyé de compilations , oblige les savants à une alternative d'audace et de timidité, nécessaire au progrès de l'esprit humain.

he recueil des ouvrages de Mariotte contient une foule d'autres expériences sur le froid et sur le chaud, sur la vision, sur la lumière, etc. Partout on y trouve des faits nouveaux ou des vérités déjà connues; mais qui avaient besoin d'être éclaircies ou prouvées, et sur lesquelles il ne laisse plus rien à désirer; ou des expériences qui détruisent les erreurs accréditées. Dans l'état où le respect superstitieux pour l'antiquité et l'esprit de système avaient mis la philosophie, il n'y avait rien de plus important ni de plus difficile que de la débarrasser de ces préjugés.

Mariotte est peut-être le physicien de son temps chez qui l'on trouve le moins d'opinions données pour des vérités, ou même érigées en principes.

Avouons cependant que lorsqu'il essaya de répéter les expériences de Newton sur la lumière , il les manqua, et qu'il établit, d'après les résultats des siennes, un système tout différent de la théorie de Newton. Dans cette seule occasion, la sagesse de son esprit et sa dextérité dans les expériences semblent

3o ÉLOGE DE MARIOTTE.

l'avoir abandonné à la fois. Mais gardons-nous de croire que le désir de trouver des erreurs dans un homme déjà trop supérieur aux autres, ait rendu Mariotte si différent de lui-même. Peu de philosophes ont montré dans leurs écrits un amour de la vérité plus sincère et pUis désintéressé.

Il V a un de ses ouvrages moins connu que les autres, et qui semble mériter quelques détails. C'est un essai de logique.

La logique, selon lui, est l'art de découvrir des vérités et de les prouver. Dans la recherche des vérités, on peut avoir à examiner si une proposition énoncée est vraie ou fausse, et alors c'est un théorème à prouver; ou bien on a seulement deux objets donnés qu'il faut comparer, soit un objet dont on connaît quelques rapports qui doivent servir à trouver les autres, et alors c'est un problème à résoudre. Il v a des moyens d'abréger ces recherches : dans chaque science, on connaît un certain nombre de vérités, ou de manières de comparer ses idées; il n'est plus question que de faire dépendre la vérité cherchée, ou d'une de ces vérités connues, ou d'une de ces opérations. Les sciences sont de trois espèces : les sciences intellectuelles, telles que la géométrie, l'alî^èbre (Mariotte semble même n'en point reconnaître d'autres, et tire tous ses exemples de celle-ci), les sciences naturelles et les sciences morales. Dans les sciences intellectuelles, la vérité de chaque proposition compliquée dépend de vérités plus simples, et celles-ci d'autres plus simples encore, qu'on appelle principes. La solution de chaque problème

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tlépencl de même cViine suite d'opérations; d'où il résulte que plus on connaît de ces principes, que plus on est familiarisé avec ces opérations, plus la recherche de la vérité est facile. Les premiers principes des sciences intellectuelles sont les définitions, et il faut surtout y éviter l'abus des mots. Les premiers principes des sciences naturelles sont des faits généraux; ainsi, pour prouver une proposition physique, il faut prouver qu'elle énonce un ftùt général, . dont la réalité est connue; et résoudre un problème physique n'est autre chose que constater par une suite d'expériences un fait général , soigneusement dépouillé de circonstances étrangères. Les sciences morales ont deux espèces de principes. Les uns sont des propositions fondées sur le droit naturel , et que l'on regarde comme incontestables, quelle que soit l'origine de ce droit. Tels sont les axiomes, // ne faut pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas

quon nous fil; Les lois doivent être faites pour le

bien de ceux qu elles obligent. Les autres sont des faits généraux qu'on découvre en observant les hommes. Les différents devoirs s'établissent par leur conformité avec les principes de la première espèce, et ceux de la seconde servent à régler notre conduite. Ainsi, c'est par le moyen des principes spéculatifs qu'on examine si un objet qu'on se propose est juste ou injuste; et lorsqu'on a trouvé qu'il est juste, les principes de la seconde espèce doivent fournir les moyens d'y arriver. Mariotte montre, par des exemples, comment on doit chercher la vérité dans les trois espèces de sciences, et dans les diffé-

3i ÉLOGE DE MARIOTTE.

rentes hypothèses dont on vient de parler. Dans tous ces exemples , il a soin de n'admettre que des propositions bien prouvées d'avance, et de ne faire que des opérations sûres, des expériences exactes, et des observations justes. L'auteur remarque enfin que c'est l'art de découvrir la vérité qu'il expose, mais qu'il ne prétend pas en donner le talent : il se borne à déterminer quelles espèces de moyens peuvent conduire à la vérité, et c'est aussi où l'art doit s'arrêter; le génie seul sait choisir entre ces moyens et les employer.

Quant à la manière de prouver les vérités connues, l'ouvrage de Mariotte ne contient rien qui ne soit dans tous les traités de logique. On peut regarder la sienne comme un exposé vrai de la méthode qu'il avait suivie dans ses recherches ; et il est intéressant de pouvoir observer de si près la marche d'un des meilleurs esprits dont l'histoire des sciences fasse mention. Les auteurs de logiques ne ressemblent que trop souvent aux mécaniciens qui donnent des descriptions d'instruments dont ils ne seraient pas en état de se servir.

Mariotte mourut en iG84 • i^ était ecclésiastique, et le prieuré de Beaumont fut la récompense de ses travaux. On crut que c'était avoir servi Dieu que de s'être rendu utile aux hommes, et qu'ainsi ce ne serait pas faire un usage profane des biens de l'Église que d'en récompenser les services rendus à l'humanité. C'est Mariotte qui , le premier en France, a porté dans la physique un esprit d'observation et de doute, et qui a inspiré ce scrupule, cette timidité si néces-

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saires à ceux qui interrogent la nature, et qui se chargent d'interpréter ses réponses. S'il est juste de réserver notre admiration pour les hommes qui ont ouvert dans les sciences des routes inconnues, il faut avouer du moins que ceux qui nous ont appris à ne plus nous égarer ont autant de droit à notre reconnaissance.

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Samuel Cotre au Duclos, médecin ordinaire du roi, fut l'un des premiers membres de l'ancienne Académie.

Des hommes pleins de génie et d'idées chimériques avaient cultivé la chimie dans les siècles précédents ; et il était si difficile de démêler la vérité au milieu de leurs vaines promesses et de leur obscurité affectée; leurs faits étaient si peu discutés, si défigurés par le mélange d'autres faits absolument disparates, qu'il était plus utile, plus silr, et même plus court, d'interroger la nature, que d'étudier leurs livres. C'est aussi la méthode que les chimistes ont suivie vers la fin du dix-septième siècle.

Mais, d'un autre côté, la physique systématique s'était emparée de la chimie; des principes précaires et vagues servaient de base à des explications dont on était convenu de se contenter. Cette fureur de se croire obligé de rendre raison, bien ou mal , de tous les phénomènes , était la seule chose qui fût com- IL 3

34 KLOGE DE DUCLOS.

miine à la philosophie de Descartes et à celle de l'école; elle s'était même encore accrue chez les cartésiens, dont les explications, plus plausibles et plus piquantes par leur nouveauté et par leur clarté apparente, étaient appuyées sur l'idée sublime de soumettre aux lois mécaniques du mouvement tous les phénomènes de la nature.

Tel était l'état où Duclos trouva et même laissa la chimie. Mais si la gloire d'en faire une véritable science a été réservée à Stahl ; si Duclos n'a point eu le mérite d'apercevoir ces faits généraux, qui sont les principes des sciences, du moins a-t-il eu celui de rassembler un grand nombre de faits particuliers, et d'être un des premiers qui aient cherché à fonder la science des remèdes sur la chimie expérimentale. Jusque-là son utilité dans la médecine s'était bornée à fournir un spécifique, quelques recettes, et à promettre des miracles.

Notre chimiste sentit même combien l'application de la physique corpusculaire à la chimie était vague et fautive, et il s'éleva hautement contre la chimie de Boyle, qui était uniquement fondée sur cette physique.

Les deux plus importants travaux de Duclos ont été l'analyse d'une grande quantité de plantes, et celle des eaux minérales.

La méthode qu'il suit pour l'analyse végétale consiste à extraire de chaque plante tout ce qu'elle peut donner dans l'eau, et à pousser au feu ce qui reste pour achever d'en connaître les principes. Duclos sentait à merveille les défauts de cette méthode, qui,

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à l'exception de la partie extraite par l'eau, ne donne plus les principes dont un mixte est immédiatement composé, mais des principes plus simples, dont les premiers sont déjà des combinaisons ; en sorte qu'une telle analyse n'éclaire ni sur le nombre et la proportion des principes immédiats, ni sur la nature de ces mêmes principes. L'imperfection de cette méthode tenait à celle de la chimie; l'on n'avait encore que des connaissances trop imparfaites sur la nature et la manière d'agir de la plupart des menstrues.

C'est à Rouelle que nous devons la vraie méthode d'analyser les végétaux : il nous a montré comment on peut extraire d'un végétal tous les principes immédiats, sans que ces principes soient altérés; et comment ensuite, par une analyse plus profonde, on pénètre le secret de la composition des principes immédiats qu'on a séparés.

Cette partie de la chimie renferme des difficultés qui lui sont particulières; on ne peut reproduire dans les laboratoires ni les végétaux, ni leurs principes immédiats; on n'a point d'idées du mécanisme par lequel la nature forme ces combinaisons, que l'art n'imite pas même de loin.

Il faut donc bien connaître et les agents qu'on enq^loie et leur manière d'agir, pour être sûr qu'ils n'ont pu altérer les principes d'un mixte, ni produire ceux qu'on en retire; cela exige, à la fois, une connaissance étendue des théories les plus fines, une grande sagacité dans le choix des expériences, et une grande dextérité dans les opérations. Ainsi quand Duclos aurait réuni toutes autres qualités, il

36 ÉLOGE DE DLCLOS.

lui aurait toujours manqué les théories chimiques qui n'étaient pas créées de son temps, et son analyse végétale ne pouvait qu'être imparfaite.

Les eaux minérales se chargent de toutes les matières dissolubles dans l'eau qui peut se trouver dans le sein de la terre. La même eau peut contenir toutes celles qui peuvent rester dissoutes ensemble sans se précipiter; et comme ces eaux traversent des mixtes dont la composition est inconnue; comme elles agissent en grandes masses, et que la nature les a préparées lentement, elles peuvent tenir en dissolution des matières que nous ne croyons indissolubles dans l'eau que faute de connaître un intermède convenable, et de pouvoir donner à nos expériences la lenteur et l'étendue nécessaires.

L'analyse des eaux minérales est donc, ainsi que celle des mines , une des opérations les plus (Hfficiles de la chimie; mais elle a été bien perfectionnée. Il semble que l'avarice ait été chez les hommes une passion encore plus forte que l'amour de la vie.

Le gouvernement donna à l'Académie naissante la facilité de faire l'analyse des eaux de toute la France; mais la chimie n'était pas encore assez avancée pour que ce travail pût être d'une utilité réelle. On connaissait trop peu de matières salines, et on les connaissait trop mal ; enfin on avait observé un trop petit nombre des phénomènes qu'offre leur action réciproque. La décoction de noix de galle, qui sert à découvrir la présence du fer; la dissolution du sublimé corrosif, qui produit un précipité dans les

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eaux qui tiennent du nitre; les teintures de violette et de tournesol , qui par leur couleur verte ou rouge indiquent la présence des alcalis ou des acides, sont presque les seuls moyens employés dans l'analyse de Duclos,

L'examen qu'il fait des sels qui restent après l'évaporation de l'eau, n'est pas assez analytique. Il se contentait de les comparer avec les sels dont l'acide marin est la base, avec le natrum, avec le nitre, avec le vitriol de Mars, et il cherchait auquel de ces sels celui qu'il examinait avait le plus de rapport, et s'il était un mélange de plusieurs de ces sels, quels étaient ceux qui entraient dans ce mélange : mais il n'employait aucun moyen chimique pour les séparer ; or, sans cela, il est impossible de s'assurer même de leur existence, bien loin de pouvoir en connaître les proportions.

Heureusement le gouvernement n'a pas abandonné le projet, si utile à l'humanité, de connaître les eaux minérales ; et depuis que la chimie a fourni pour leur analyse des méthodes précises et sûres, des chimistes éclairés ont été chargés d'en faire un nouvel examen. Leur travail n'est pas public encore, mais leur sagacité bien connue , et les essais qu'ils ont mis au jour, donnent lieu d'espérer que nous leur devrons une foule de faits intéressants pour la théorie; que nous saurons exactement quels secours on peut obtenir de l'usage de chacune de ces eaux, et, ce qui est peut-être aussi utile, à quelles espérances chimériques il faudra renoncer.

On voit, d'après cet exposé des travaux de Dn-

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clos, que peut-être il a peu contribué par lui-même aux progrès de la chimie; mais il y a servi singulièrement, en faisant sentir au public l'utilité de cette science, et en excitant ainsi les hommes en place à la protéger, et les particuliers à la cultiver. L'utilité réelle ou supposée, éloignée ou prochaine, est la mesure des encouragements que le gouvernement donne aux sciences; et si on en excepte un petit nombre d'hommes qu'un penchant irrésistible semble entraîner vers certains objets, cette utilité est encore le prétexte ou le motif des travaux de tous les savants. Parmi les jeunes gens que leur goût destine aux travaux de l'esprit, c'est souvent l'idée qu'ils ont de leur utilité qui en décide le choix. Le désir de faire du bien à ses semblables est, surtout dans la jeunesse, une passion plus générale qu'on ne le croit; et, parmi les hommes assez corrompus pour la traiter de folie , il n'y en a })oint peut-être qui n'aient à se reprocher de l'avoir sentie pendant quelques moments.

Boyle avait envoyé à l'Académie, en 1684, un mémoire sur la manière de dessaler l'eau de la mer. Tl employait une machine par laquelle il distillait une grande quantité d'eau à peu de frais. Pour que cette eau fût plus douce, il mettait dans l'eau de mer une matière dont il faisait un secret. Duclos conjectura que c'était un alcali, et ne se trompa point. C'est lui qui observa le premier , du moins en France , un des phénomènes les plus extraordinaires que présente la chimie, l'augmentation de poids des matières métalliques, calcinées au feu des verres ardents. Ces métaux fument pendant l'opération; et après qu'ils

ÉLOGfc: DK BLONDEL. Sq

ont perdu assez visiblement de leur substance, leur poids est augmenté. On a proposé bien des explications de ce phénomène, mais jusqu'ici aucune n'a été appuyée sur des expériences assez décisives. M. de Morveau, procureur général au parlement de Dijon, vient de faire sur cet objet des recherches très-étendues : il a prouvé que cette augmentation était réelle et générale pour tous les métaux, ce que quelques chimistes avaient nié. On trouve dans son ouvrage une suite intéressante d'expériences faites avec un soin et une sagacité peu communes , qui le rendront toujours précieux , quand même l'auteur se serait égaré dans la nouvelle explication qu'il propose pour ce phénomène.

Duclos mourut en i685.

ELOGE DE BLOINDEL.

François Blondel naquit à Ribemont, en Picardie , en 1617. On ne sait rien de sa vie avant ses voyages avec le jeune comte de Brienne. Henri de Loménie avait obtenu pour sou fils, âgé de seize ans, la survivance de sa charge dç secrétaire d'Etat. Ce ministre, qui avait conservé un esprit droit et une âme intègre au milieu des orages de la cour de Louis XIIJ et des intrigues de la Fronde, crut que son fils ne devait rien négliger de ce qui pouvait le rendre plus digne d'une place si importante, et voulut que, destiné par cette place à traiter avec les nations étran-

4o ÉLOGE DE BLONDEL.

gères, il en connût l'esprit et l'allât étudier chez elles. François Blondel fut choisi pour l'accompagner en qualité de gouverneur. Le voyage commença en iGd-2, et dura trois ans, pendant lesquels ils parcoururent les pavs du Nord, TAllemagne et lltalie. On a publié de ce voyage une relation latine, qui a été attribuée à Blondel ; mais il n'est pas sur qu'elle soit de lui.

La première édition contenait un passage singulier, qui a été retranché dans la seconde. H concerne un usage ridicule, que les voyageurs ont attribué aux habitants de Lincope, en Ostrogothie, pour égayer leur itinéraire par un conte plaisant. (Voyez Bayle, art. Blondel.) Si cependant la première édition venait un jour à échapper seule au temps, oseraiton nier la réalité d'un usage attesté par deux témoins oculaires, dont l'un est désigné ministre d'un grand État, et l'autre est un savant distingué? Cet exemple doit nous apprendre que, lorsqu'il s'agit de choses invraisemblables, il faut se défier des témoignages même les plus imposants , et que l'impossibilité d'expliquer comment on a pu nous tromper n'est pas inie raison de croire, toujours suffisante.

Blondel cultiva également les belles-lettres et les mathématiques. On a de lui un parallèle d'Horace et de Pindare. Dans ce parallèle , Blondel ose parler des défauts de Pindare, quoique Pindare soit Grec, et lui préférer quelquefois Horace, quoique Horace soit presque moderne en comparaison.

Cette hardiesse ne mériterait pas d'être remarquée aujourd'hui; mais l'ouvrage de Blondel parut dans

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