‹ Œuvres. PubliéesChapitre 19 sur 53 · ROHAUT · texte numérisé non relu

ROHAUT

contribué à leurs progrès. Ainsi, l'histoire tles correspondants de l'Académie ne peut manquer d'être intéressante.

Cette histoire, dont l'Académie a bien voulu agréer le projet, servira encore à exciter parmi les correspondants une nouvelle émulation. Le nom de l'Académie donnera du prix à un hommage qui, par luimême, n'aurait pu en avoir, et l'on pardonnera à la faiblesse du panégyriste, en songeant par quelle compagnie l'éloge a été décerné.

ROHAUT (i).

Au sortir du collège , où l'on n'enseignait encore que du péripatétisme , ce fut dans les ateliers des arts que Rohaut fit ses premières études de philosophie. Il admirait, dans les différents procédés de ces arts, les observations fines par lesquelles une habitude longue et répétée a suppléé au génie; il y trouvait une physique bien plus vraie que celle des livres; et comme dans les arts, presque toujours livrés à des hommes grossiers, une pratique absurde ou défectueuse était souvent à côté d'un procédé d'une finesse admirable, à mesure qu'il s'instruisait avec les ouvriers, il les corrigeait et les éclairait.

Il devint l'admirateur zélé de Descartes, son^disciple, et bientôt un des plus célèbres promoteurs de

(i) Né en i6îo.

IIOHAUT. 95

sa philosophie. CkrseHer, frère du digne ami de Descartes, du vertueux Charnier, avait pour ce philosophe un enthousiasme ou plutôt un culte. Il vit dans Eohaut l'homme le plus propre à répandre les vérités que Descartes avait enseignées, et qui n'existaient encore que pour un petit nombre de sages, et, malgré la disproportion de la naissance et de la fortune, il choisit Rohaut pour son gendre, au milieu des cris d'une famille indignée , qui ne concevait pas qu'on aimât mieux trouver dans son gendre des talents et des vertus, que des aïeux et de l'or, et qui appelait cela sacrifier sa fille: comme si un philosophe honnête et respecté du public n'était pas plus propre à faire le bonheur et la gloire de sa femme, qu'un homme médiocre, riche et titré.

Rohaut n'a fait aucune découverte que l'on puisse citer. Il n'ajouta et ne corrigea rien à la philosophie de Descartes, mais il l'enseigna avec clarté et avec méthode. Il l'enseigna le premier en France. Ses livres, bien faits et bien écrits pour le temps, mirent cette philosophie à la portée du public.

Rohaut fut accusé d'irréligion. On reprocha à sa philosophie d'être contraire au mystère de la présence réelle : comme si une philosophie avec laquelle un mystère deviendrait compréhensible, ne serait point par cela seul une mauvaise philosophie. Rohaut mourut en 1675, âgé de 55 ans, en protestant qu'il croyait à la présence réelle.

M. Clerselier lui survécut, et publia deux volumes de ses œuvres posthumes , qui ne renferment

g6 BARTHOLIN.

que des traités de mathématiques très-élémentaires.

BARTIÏOLIN.

Parmi un grand nombre de familles où l'amour de l'étude et le talent pour les sciences ont été en quelque sorte un bien héréditaire, aucune peut-être n'a été plus féconde en savants que celle des Bartholin de Danemark. Cette considération fera pardonner sans doute les détails où je vais entrer sur l'histoire de cette famille.

Gaspard Bartholin, aïeul de celui qui est le sujet de cet article, naquit le ïi février i5G5, dans une petite ville de Danemark. A l'Age de onze ans, le jeune Bartholin prononça des harangues grecques et latines, et même des vers qu'il avait faits dans ces deux langues. Ceux qui ont écrit sa vie ont même prétendu qu'à l'âge de trois ans il avait appris à lire en quatorze jours , et qu'il avait parlé hébreu naturellement. De telles fables prouvent du moins la haute idée qu'on avait de ses talents. Ce n'est point à des hommes ordinaires que l'antiquité supposa une origine céleste : peut-être le goût des hommes pour les prodiges de cette espèce, vient-il de la répugnance qu'ils ont naturellement à s'avouer leur infériorité. L'amour-propre est moins blessé d'une faveur miraculeuse accordée à d'autres , que d'un avantage reçu de la nature ; et pour se consoler de

BARTHOI.IN. Q<7

la supériorité d'un grand homme , ou se plaît à en faire un être d'une autre espèce.

Bartholin parcourut une grande partie de l'Europe, toujours à pied : sa fortune lui en faisait une nécessité, et il n'en était que plus sûr de voir tout ce qui méritait d'être observé. Les places qu'on lui offrit dans plusieurs villes ne purent le déterminer à se fixer hors de sa patrie. Il n'avait voyagé que pour s'instruire, et il ne voulait s'instruire que pour être utile à son pays. Ses compatriotes lui rendirent justice, malgré son absence, ou plutôt peut-être parce qu'il était absent, car jamais l'envie n'a pardonné qu'aux morts : mais elle peut quelquefois oublier ceux qu'elle a cessé de voir.

Ou offrit à Bartholin une chaire de grammaire à Copenhague ; il l'accepta, et peu de temps après, en i6i3, il fut nommé à une chaire de médecine, place qui convenait davantage à ses connaissances et à son goût. Il la remplit onze ans, avec le succès le plus brillant. Mais ayant été attaqué d'une maladie dangereuse, il imagina de promettre à Dieu de renoncer à l'emploi utile, mais profane, de docteur en médecine, pour ne plus s'occuper que de théologie. Il persista dans cette résolution après sa guérison. Le principal ouvrage de Gaspard Bartholin est un traité d'anatomie, où l'on trouve une description des nerfs olfactifs, dont plusieurs savants anatomistes refusaient encore de reconnaître l'existence. Le reste de ce traité renferme les connaissances anatomiques qu'on avait alors, et même les erreurs qui étaient adoptées dans les écoles; mais si, par un tel ou-

y 8 ^ BA.RTHOL1N.

vrage, Bartholin ne paraît pas s'être acquisses titres bien brillants à la i-épntation littéraire, du moins ne peut-on lui refuser des droits à la reconnaissance de son pays, qui lui dut des lumières utiles, et, ce qui vaut bien mieux encore, l'avantage d'en sentir le prix et la méthode de les étendre.

Gaspard Bartholin eut six fils, qui tous ont eu un nom dans les sciences : le plus célèbre fut Thomas Barthohn. 11 occupa successivement dans l'université de Copenhague les cliaires de mathématiques et d'anatomie. On ne voit pas, qii'à l'exemple de tant d'autres, il ait abusé en anatomie de ses connaissances mathématiques : ce qui prouve que son talent pour l'anatomie n'avait besoin d'être soutenu par aucun charlatanisme, et que ses connaissances en mathématiques étaient réelles.

En effet, il y a deux manières également sûres de prouver qu'on n'a aucun talent pour une science qu'on a cultivée , l'ime d'en faire parade hors de propos, l'autre de la décrier.

Bartholin renonça bientôt aux places qu'il avait à Copenhague pour se retirer à la campagne , où il passa neuf ans dans la solitude. Nous devons à cette retraite longue et absolue, les nombreux ouvrages qu'il a publiés.

I^ plus importante des découvertes de Bartholin est celle des vaisseaux lymphatiques. îl les avait confondus d'abord avec les vaisseaux lactés; mais il s'aperçut de son erreur en liant les vaisseaux lymphatiques d'animaux vivants ; il vit que ces vaisseaux recevaient du foie une liqueur sans cr>uleur, au lieu

BAUTHOLIN. 99

d'y porter le chyle, comme tons les anatomistes et comme lui-même l'avait cru.

Il est très-probable qu'il fut précédé par Rudbeck dans cette observation. Mais pour juger que Bartholin fut réellement inventeur, et ne dut rien qu'à luimême, il suffit de lire ses ouvrages; de voir la manière dont il a décrit les différentes tentatives qui l'ont conduit à reconnaître les vaisseaux lymphatiques, et dont il a peint sa surprise, sa joie, au moment ou il commença à entrevoir sa découverte : son style est alors animé, plein d'intérêt et de passion.

La vérité ne se laisse voir qu'à ceux qui sont passionnés pour elle; cet amour de la vérité est indépendant de la gloire que promettent les découvertes : il est pur, il produit ou il accompagne les talents; bien différent de l'amour de la célébrité qui ne les suppose, ni ne les donne, et qui, s'il est poussé à i excès, leur nuit même quelquefois.

Au reste , le plaisir que Bartholin reçut de cette découverte l'emporla peut-être un peu trop loin. 11 résultait de ses observations , que ce n'était pas dans le foie que le chyle se transformait en sang, comme les anciens l'avaient cru. Bartholin imagina en conséquence de faire, en style lapidaire, l'épitaphe de ce viscère. Il prolongea même cette plaisanterie, et, dans la liste de ses ouvrages, on voit des dissertations sur la mort du foie et sur les efforts employés vainement pour le ressusciter.

Un tel enthousiasme peut paraître voisin du ridicule; mais on le pardonnera, si on songe que sans enthousiasme on ne parvient à rien de graïul dans

lOO BARTHOLIN.

aucun genre, et que cette teinte de ridicule qui s'y mélesouventn est pas elle-même sans quelque utilité. Il est si doux pour la médiocrité d'avoir, sur les hommes supérieurs, l'avantage d'être incapable de ces écarts, ou du moins de pouvoir les cacher, que cette idée la console et la désarme; elle les aurait poursuivis si elle n'avait pu en rire; et le moyen le plus sûr pour qu'ils aient le bonheur d'échapper à la haine, c'est peut-être de donner prise au ridicule.

Peu d'écrivains ont été aussi féconds que Bartholin : on voit dans les bibliographies le titre de quatre-vingt-treize de ses ouvrages. Dans ce nombre on en trouve d'un genre singulier.

Quoiqu'en 1680 les astronomes ne regardassent plus les comètes que comme des corps célestes trèséloignés de la terre; quoiqu'ils eussent déjà calculé l'orbite apparente de ces corps, en la considérant comme une ligne droite ou comme un cercle, le peuple et bien des gens qui n'étaient peuple que par leurs préjugés, furent effrayés de la comète qui parut alors.

Bayle combattit cette erreur par un livre qui fit d'autant plus de bruit, que l'auteur y parla très-peu de ce qui était le sujet ou plutôt l'occasion de son ouvrage.

Bartholin , trop instruit en mathématiques et en astronomie pour croire que ce préjugé dut être attaqué sérieusement, ne le combattit que par une plaisanterie. Il publia une dissertation où il proposait des remèdes contre les émanations de la comète,

BAKTHOLIN. lOf

qui devaient donner des maladies contagieuses; mais comme la crédulité n'avait point borné aux maux physiques l'influence de ces émanations, elles devaient aussi disposer les humeurs à la colère, et produire des guerres et des séditions.

Bartholin prescrit en conséquence aux peuples, et surtout aux princes, le régime qui serait le plus propre à détruire ces dispositions funestes.

C'est ainsi qu'en même temps qu'il paraissait tourner en ridicule la crainte superstitieuse des comètes, il développait des vues philosophiques trop éloignées de nos idées pour oser les proposer sérieusement. On n'eût pas ri, chez les Grecs, d'tm législateur qui eût recherché quelle peut être l'influence des aliments sur les passions des hommes, le caractère des nations. Mais quand bien même ces idées nous paraîtraient chimériques, il faudrait avouer du moins que le régime des Curius et des Gâtons est beaucoup plus salutaire pour les peuples, que celui des Lucullus et des Antoine.

Un incendie enleva à Bartholin sa bibliothèque et les matériaux qu'il avait rassemblés pour de nouveaux ouvrages. Ce malheur le força d'abandonner sa retraite; les places honorables qu'on lui avait données à Copenhague ne le consolèrent pas.

Il perdit même le courage d'entreprendre de grands travaux, et il ne donna plus depuis ce temps que des observations détachées.

Quelques-unes de ces observations ainioucenl une crédulité indigne d'un homme aussi éclairé que Bartholin. Il faut observer cependant (jue Ton doiî-

102 BARTUOLIiN.

savoir gré aux savants de conserver des faits extraordinaires, lors même qu'ils les regardent comme fabuleux. Bien des faits que les physiciens avaient rejetés pendant plusieurs siècles, en se moquant de la crédulité des anciens, ont été confirmés par des découvertes nouvelles, et même ont servi à faire pressentir ces découvertes; et il est aussi peu philosophique de rejeter comme impossible un phénomène, parce qu'il est contraire à ce que nous regardons comme les lois de la nature, que d'y ajouter foi trop légèrement.

Barlholin mourut en j685, laissant cinq fils qui tous cultivèrent les antiquités et les sciences naturelles; et deux filles : l'une Marguerite Barlholin qui se rendit célèbre par ses poésies dans la langue danoise; l'autre qui épousa Jacobéus. Celui des enfants de Thomas Bartholiii dont il reste le plus d'ouvrages est Gaspard, qui fut correspondant de l'Académie.

Gaspard Bartholin ne revint occuper une chaire d'analomie dans sa patrie, qu'après avoir entendu Ruysch en Hollande, Malpighi en Italie, du Verney en France. On a de lui plusieurs ouvrages d'anatomie et des observations d'histoire naturelle ; car, à l'exemple de son père, il s'attacha beaucoup à l'anatomie conqjarée. Il fit un usage heureux des injections, pour lesquelles il avait une méthode particulière.

11 aperçut dans plusieurs espèces d'animaux un nouveau conduit salivaire qui avait échappé jusqu'à lui aux recherches des savants, si on en excepte Rivinus, anatomiste de T^eipsick, qui avait [)ublié

BARTHOLIN. lo':i

son observation même trois ans avant l'époqne où Gaspard Bartholin démontra l'existence de ce conduit à Borrichius et à Jacobéns, qu'il cite pour témoins desadécouverte. Ces exemples sont communs dans toutes les sciences; mais il faut être fort réservé dans l'accusation de plagiat, dont on charge trop souvent un des deux concurrents, surtout lorsque tous deux ont prouvé d'ailleurs qu'ils possèdent le talent des découvertes : en effet, quand plusieurs hommes,ayant les mêmes coimaissances, employant les mêmes méthodes, s'occupent des mêmes objets, recherchent une même chose, on ne doit pas s'étonner que plusieurs parviennent à la saisir en même temps.

L'on peut remarquer que tous les savants de cette famille illustre réunissaient le goût de l'érudition à celui des sciences naturelles, l'étude des mathématiques à celle de ranatomie;que tous enfin ont suivi la même méthode d'étudier en grand la nature, sans se borner à l'observer dans une seule espèce; que tous ont été chercher dans toute l'Europe les hommes qui y enseignaient les sciences naturelles; méthode excellente, parce que si les hommes de génie mettent dans leurs livres ce qu'ils ont vu de la nature, ils ne peuvent y mettre la manière d'apprendre à la voir comme eux.

Les savants de la famille Bartholin persistèrent dans leur état de médecins et de professeurs pendant trois générations. Persuadés que des lumières et une honnêteté sans tache font plus pour le boidieur que de grandes richesses, ils dédaignèrent de faire

J0 4 BOTLE.

embrasser à leurs enfants aucune de ces professions qui conduisent à des fortunes immenses et rapides. Ils savaient que rarement on les acquiert sans remords, que leurs possesseurs sont bientôt dégoûtés de tout, par la triste facilité de tout acheter.

L'exemple de plusieurs savants danois qui avaient rempli des charges publiques, leur eût même permis de former des vœux plus élevés ; mais ils aimèrent mieux être au premier rang dans le noble emploi d'éclairer les hommes, qu'au second dans celui de les gouverner. Le désir d'être plus utile est le masque dont se couvre l'ambition dans ces occasions : mais ce prétexte ne pouvait avoir lieu pour quitter l'état de médecin; car si les maladies physiques sont moins funestes à l'humanité que les maladies morales, du moins il faut avouer que les remèdes de la méilecine, encore moins incertains que ceux (le la politique, sont plus faciles à appliquer, et que surtout les malades sont plus dociles.

Page 1