PEYSSONNEL
qui est nouveau et brillant. Mais cette défiance, qu'il ne faut pas confondre avec l'envie, est utile aux progrès des sciences; elle oblige les inventeurs à chercher de nouvelles preuves de leurs assertions, et c'est souvent une occasion de faire encore de nouvelles découvertes.
Quand une observation si belle et si neuve n'aurait pas mérité à M. Peyssonnel une place distinguée parmi les naturalistes français, il serait encore digne de nos éloges comme citoyen.
Dans sa jeunesse, il avait formé le projet d'établir à Marseille une chaire de matière médicale destinée principalement à l'instruction des navigateurs. Ce projet, utile au commerce, auquel il pouvait offrir de nouveaux objets et des spéculations nouvelles , ne l'eût pas été moins à l'histoire naturelle, à une époque surtout où l'on ignorait presque absolument l'origine et la préparation des drogues qui sont un objet de commerce. Cet objet eût été une source de richesses et de lumières. Il ne put réussir. M. Peyssonnel s'était borné à montrer l'utilité, et il croyait avoir tout fait : il ne savait pas qu'il fallait encore que tous ceux dont le concours était nécessaire pour le succès eussent part à la gloire. Il avait beaucoup moins observé les hommes que les plantes. Les hommes qui ne vivent que pour euxmêmes, el ceux dont les passions dominantes sont l'amour de la vérité et du bonheur public, semblent former deux espèces bien distinctes : celui qui appartient à l'une n'appartiendra jamais à l'autre. M. Peyssonnel n'était pas heureux dans ses projets
\ll\ PEYSSONNEL.
patriotiques; après trente ans de séjour à la Guadeloupe, il n'avait pas oublié qu'il avait laissé à Marseille une Académie naissante. Il voulut lui donner une marque de son zèle, et fonda un prix pour la meilleure dissertation sur l'histoire naturelle de la mer. Objet important très-peu connu, et vers lequel cette fondation eîit pu tourner les regards des naturalistes. Mais, depuis son départ de Marseille, l'Académie avait changé de forme, on ne s'y occupait plus que de poésie et d'éloquence , et elle refusa le bienfait de M. Peyssonnel,à moins qu'il ne consentît à changer le prix en une pièce de vers sur l'histoire naturelle. (Voy. Lettres de M. Peyssonnel.)
M. Peyssonnel fut affligé et étonné de cette réponse. On ne peut trop multiplier le nombre des observateurs, parce qu'il y a des parties dans les sciences naturelles surtout, qui ne peuvent être perfectionnées qu'en combinant entre elles un grand nombre d'observations, faites en divers lieux, et continuées longtemps sur un même plan ; et pour se rendre utile en ce genre, il suffit d'avoir des connaissances et de l'exactitude. 11 est pour le moins inutile, au contraire, que les lettres soient cultivées par ceux qui n'auraient pas un vrai talent^ ou ce degré d'esprit qui y supplée quelquefois. Peyssonnel ajoutait avec simplicité : « Ai-je donc eu besoin d'esprit pour faire ma découverte des coraux? j> Il mourut en 17^7.
BIANCHI. I2i
BIANCHI (i).
Il est mort en 1 760, âgé de quatre-vingts ans, après avoir professé la médecine à Turin pendant quarantecinq ans. Il fut longtemps à la tête du collège de médecine de cette ville, et l'on y bâtit, en 1715, un amphithéâtre pour servir aux démonstrations de cet anatomiste, qui dès lors était célèbre en Itahe.
Observateur infatigable, ses leçons et une pratique de médecine très-étendue ne l'empêchèrent pas de publier un grand nombre d'ouvrages. Mais il eut le malheur d'avoir pour adversaires M, Morgagni et Haller. Ils l'ont accusé de s'être livré à son imagination, lorsqu'il fallait ne se servir que de ses yeux; et d'avoir quelquefois, en donnant aux parties, non leurs véritables formes, mais des formes plus pittoresques, décrit les objets, moins tels qu'ils étaient, que tels qu'il voulait qu'ils fussent.
Cependant ses ouvrages renferment des observations utiles, et il a laissé à sa patrie d'excellents élèves.
MUSCHENBROER (2).
On trouve, dans ses ouvrages, une longue suite
(i) Né en 1680.
{1) Né en 1692.
126 MUSCHENBROIiK.
d'expériences bien faites, et dont les résultats ont été calculés avec précision ; un grand nombre de faits bien vus et décrits avec exactitude, plusieurs appareils d'expériences, ou inventés ou perfectionnés par lui, et surtout une excellente méthode de philosopher. Lorsque ses recherches ne conduisent point à des résultats généraux, il se contente d'exposer ses expériences toutes nues, et il aime mieux risquer de passer pour un physicien sans vues, que de donner des systèmes pour des vérités.
Il y a cependant un reproche à lui faire, c'est d'avoir adopté quelquefois, dans ses explications, les principes obscurs et vagues de cette physique qu'avaient créée dans le dernier siècle les partisans de la philosophie corpusculaire.
Nous devons à Muschenbroek un commentaire sur les expériences de l'Académie del CImento, des recherches expérimentales, très-étendues, sur l'aimant, sur la cohésion et sur l'attraction, sur les qualités générales des corps dont les lois nous sont encore inconnues, sur l'électricité, enfin, cette propriété si générale et si active de la matière.
Leyde, où Muschenbroek enseigna longtemps la physique, après l'avoir enseignée d'abord à Utrecht, s'était remplie de physiciens qu'il avait formés. C'est dans cette école d'observateurs de la nature que fut découvert le fait sinijulier de la commotion électrique, si connu sous le nom d'expérience de Leyde, et qui a conduit à la connaissance de la nature du tonnerre, et aux moyens d'en détourner ou d'en imiter les effets. Les jeunes gens destinés aux sciences
KLINGENSTIERNA. 1 2-7
venaient de toutes les parties de l'Europe se former à Leyde, sous Muschenbroek, Les leçons d'un savant sont souvent plus utiles que ses ouvrages : tandis que ses livres ne contiennent que de froides vérités, l'enthousiasme qui anime ses leçons excite celui de ses auditeurs. Répandus ensuite sur tout le globe, ils y observent sur le même plan, d'après les mêmes vues, et la vérité échappe plus difficilement à leurs efforts réunis.
Ainsi, MM. de Jussieu et de Linné, nos illustres confrères, ont rempli toutes les nations de leurs élèves, et c'est au nom de ces hommes célèbres que la nature s'entend interroger avec tant d'ardeur et de fruit, depuis les glaces des terres australes jusqu'à celles de la Sibérie.
Mort en 1761.
KLINGEINSTIERNA (1).
La Suède , occupée à réparer les pertes que les revers et même les victoires de Charles XII lui avaient fait essuyer, négligeait l'encouragement des sciences, espèce de luxe politique qui semble ne convenir qu'à des États heureux et tranquilles. M. Klingenstierna fut obligé d'aller chercher chez les étrangers les instructions qui manquaient dans son pays. Pendant son absence, on le nomma à une
(i) Né en 1689 à Toleferns, près Linkœping, en Suède.
laS KLINGENSTIERNA.
chaire tie mathématiques ; mais il ne revint l'occuper qu'après avoir vu tout ce qu'il y avait en Europe d'habiles mathématiciens, et mérité l'estime du petit nombre de juges qu'il pouvait avoir. A son retour, la considération qu'il avait acquise chez les étrangers en inspira à ses compatriotes pour sa personne, et, par une suite naturelle, pour les sciences qu'il cultivait. La noblesse de Suède s'empressa de s'instruire par ses leçons. 11 lui apprit qu'il y avait pour elle une autre gloire que celle des armes, et que le génie bienfaisant des sciences contribuerait à réparer les maux que le génie destructeur de la guerre avait faits à la Suède.
Bientôt M. Klingenstierna fut appelé à des fonctions plus importantes. On crut que c'était au plus savant homme de la Suède qu'il appartenait d'instruire l'héritier du trône.
La santé de M. Klingenstierna ne lui permit pas de garder longtemps une place si importante, et que les progrès de son auguste élève rendaient si agréable à remplir. Il fut forcé de la quitter; mais en la quittant il la vit occuper par un savant digne de lui succéder, M. Ferner, et il eut du moins la consolation d'avoir vu naître et d'avoir peut-être contribué à développer dans l'âme du prince ces deux qualités si nécessaires aux rois et si utiles à leurs peuples, l'amour de la gloire et ce sentiment d'estime, j'oserais même dire de vénération, que tous les grands princes ont eu pour les grands hommes. On a toujours vu les princes vraiment digues d'être les dépositaires de la félicité publique, accueil-
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lir et honorer ces hommes qui, donnant à leur siècle des exemples de vertu, préj3arent, par leurs lumières, le bonheur des siècles futurs; ces hommes qui, éclairant le monde et ne le troublant jamais^ ne lui font point acheter leurs bienfaits; ces hommes enfin qu'on appelait philosophes, avant que ce nom fût devenu ou une accusation ou une injure. Nous ne craignons point de réclamer ici contre cette injustice, sous un prince qui, depuis qu'il règne, n'a voulu accorder sa confiance qu'à des amis des lumières et des vertus, c'est-à-dire, qu'à des philosophes, en prenant ce terme dans son acception la plus littérale et la plus vraie.
Le roi de Suède a consacré un monument à la mémoire de M. Khngenstierna. Le restaurateur des sciences en Suède , et l'instituteur du prince royal , méritait cet honneur. Depuis, ce même prince a fait élever à Descartes un mausolée qui lui manque encore dans sa patrie. La vue de ces tombeaux inspire à la jeunesse suédoise le désir de mériter de pareils honneurs; elle console l'homme de génie des clameurs de l'envie, et elle le fortifierait contre les atteintes de la persécution, si, sous un roi vraiment éclairé, le génie avait des persécutions à craindre.
Mort le 28 octobre 1765.
(> Li; CAT.
LE CAÏ (i).
Il avait placé son nom sur la liste de presque toutes les académies de l'Europe. Quarante ans d'une pratique heureuse, l'activité avec laquelle il sut procurer à l'art respectable qu'il professait des encouragements et des protecteurs ; plusieurs établissements utiles dont son courage vint à bout, malgré les obstacles que les préjugés et l'intérêt multiplient contre tout ce qui est bon ; voilà ses titres à la reconnaissance de ses concitoyens. Il composa, sur des matières chirurgicales, un grand nombre de dissertations, où l'on trouve des observations importantes et des vues heureuses, que l'Académie royale de chirurgie a souvent couronnées. Mais on a reproché à ses ouvrages d'anatomie des explications de physiologie trop hasardées, et des systèmes dignes quelquefois de la philosophie du quinzième siècle.
Mort en 1768.