‹ Œuvres. PubliéesChapitre 28 sur 53 · LE SEUR · texte numérisé non relu

LE SEUR

soi-méfiie. Cet ami n'est pas un homme que l'on aime, que l'on préfère aux autres hommes; c'est un être à part, et à qui rien ne ressemble : ce ne sont ni ses quahtés, ni ses vertus, qu'on aime en lui, puisqu'un autre aurait pu les avoir et qu'on ne l'aurait pas aimé de même ; c'est lui qu'on aime, et parce que c'est lui. Ceux qui n'ont point goûté ce sentiment peuvent seuls nier qu'il existe; il faut les plaindre.

On doit surtout n'être pas étonné que les deux savants français en aient donné un exemple si touchant. En effet, où cette amitié pourrait-elle exister plus naturellement qu'entre deux hommes vertueux et sensibles, à qui leur état faisait un devoir sacré de renoncera tout autre sentiment? Dès l'instant où ils se furent rencontrés à Rome, tout fut commun entre eux : peines, plaisirs, travaux, la gloire même, celui de tous les biens peut-être qu'il est plus rare que deux hommes aient partagé de bonne foi. Cependant , chacun d'eux publia à part quelques morceaux, mais peu importants, et qui, selon le jugement de celui à qui ils appartenaient, n'auraient pas mérité de paraître avec le nom de son ami. Ils voulurent qu'il y eût dans les places qu'ils occupaient une égalité parfaite: si l'un des deux obtenait une distinction , il ne songeait plus qu'à procurer à son ami une distinction égale. Un jour, dans un besoin d'argent , le père Le Seur s'adressa à un autre qu'à son ami. Le père Jaquier lui en fit des reproches : Je savais que vous n'en aviez pas , lui dit le père Le Seur, et vous en auriez emprunté pour moi à la même personne.

l34 LE SEUR.

Ils entreprirent le commentaire sur les Principes de Newton. Cet ouvrage du philosophe anglais, que peu de géomètres même étaient en état d'entendre lorsqu'il parut, est rempli de propositions que Newton avait trouvées par une méthode dont il semblait s'être réservé le secret. Les démonstrations synthétiques où il avait suivi la marche de la géométrie ancienne, ne pouvaient servir à retrouver la route qui l'avait conduit à ses découvertes. Le seul moyen de rendre cet ouvrage intelligible au commun des mathématiciens , était de substituer à la méthode ancienne, les méthodes nouvelles qui pouvaient fournir des démonstrations plus directes, et qui dispensent d'efforts de tête si fatigants. Newton avait inventé ces mêmes méthodes, mais il ne les avait pas employées dans son ouvrage. On l'a soupçonné d'avoir voulu cacher sa marche, pour exciter encore plus d'admiration : ostentation bien indigne d'un si grand homme, et dont jamais personne n'eut moins besoin que lui. Ne serait-il pas plus naturel de croire que Newton, aussi simple dans ses ouvrages que dans tout le reste de sa longue et glorieuse carrière, a employé la méthode des anciens, seulement parce qu'elle lui était plus familière que celles même qu'il venait de découvrir, et parce que, dans le temps où les Principes mathématiques parurent , ils auraient été encore moins entendus, surtout en Angleterre, s'il y eût déployé tout l'appareil de la nouvelle analyse?

Les pères Le Seur et Jaquier firent leur commentaire en commun, ou plutôt chacun d'eux fit de

LE SEUR. l35

son cote le coimnentaire tout entier. Ils se communiquaient ensuite leurs travaux, et décidaient à quelle manière ils devaient donner la préférence ; mais jamais on n'a su à qui des deux appartenait celle qu'on a imprimée, et eux-mêmes l'avaient oublié.

Le père Jaquier fit un voyage en France. Le père Le Seur, privé de celui avec qui il aimait à penser, se livra encore à des distractions futiles; il semblait n'avoir d'activité pour les sciences, que parce que son ami les aimait.

Après leur réunion , ils donnèrent sur le calcul intégral un grand ouvrage , le plus complet qu'on eût encore publié, puisqu'il renferme toutes les méthodes jusqu'alors connues des géomètres. Ce traité fut imprimé à Parme, en 1765, par les ordres du souverain qui avait appelé les deux mathématiciens auprès de son fils. M. de Réralio, gouverneur du jeune prince, était également digne, par ses connaissances et par son caractère, d'apprécier les talents et les vertus des deux amis. C'est lui qui les avait fait connaître à cette cour, et il eut le plaisir de leur procurer des honneurs que leur mérite modeste n'avait point recherchés.

L'amour-propre n'est un sentiment bien vif que dans ceux qui n'en connaissent point d'autres. Les deux amis en eurent peu, même pour leurs découvertes communes. Un des meilleurs géomètres d'Italie, avec qui ils étaient liés, les avertit qu'on s'était servi de leur travail sans les citer. C'est une preuve qu'on a trouvé notre travail utile, répondirent les deux savants; et ils ne firent pas d'autres

l36 LE SEUR.

réclamations. On leur a reproché de n'avoir pas cité avec assez d'exactitude le nom de ceux à qui appartiennent les méthodes exposées dans leur traité du calcul intégral : ils avaient supposé dans les autres savants la même modestie, ou plutôt la même indifférence qu'ils trouvaient en eux-mêmes. Aussi le père Le Seur était étonné des disputes qui s'élevaient entre les géomètres. Des hommes occupés des mêmes vérités devraient être tous amis, disait-il. Il ignorait que, pour la plupart, la gloire est le premier objet; la découverte de la vérité n'est que le second. Il est inutile de dire que la vertu du père Le Seur était pure : il avait une âme sensible, un esprit droit, et peu de passions. La dévotion, qu'il tenait de sa première éducation, avait été remplacée par une piété plus digne d'un sage, qui avait passé une grande partie de sa vie à approfondir les vérités et les preuves do la religion.

Le père Le Seur n'avait aucune ambition; s'il eût été capable d'en avoir, c'aurait été pour son confrère. Le cardiiialal est un beau problème, disait un jour le père Jaquier, devant une assemblée nombreuse. Je voudrais bien le résoudre pour vous y répondit le père Le Seur. Ce discours ne parut point étrange dans un pays où les grandes dignités ne sont pas toujours données à la naissance ou à l'intrigue, et où les souverains pontifes ont honoré quelquefois la pourpre, en la rendant la récompense des talents.

Le père Jaquier eut le malheur de survivre à son ami. Le père Le Seur succomba à ses infirmités en

BEVIS. i37

J770; deux jours avant de mourir, il paraissait avoir perdu toute connaissance. « Me reconnaissez-vous?» lui dit le père Jaquier, peu d'instants avant sa mort. «Oui, répondit le mourant; vous êtes celui avec qui je viens de résoudre une équation très-difficile. « Ainsi, au milieu de la destruction de ses organes, * il n'avait pas oublié quels furent les objets de ses études, et il se rappelait un ami avec qui tout lui avait été commun.

Le père Jaquier fut arraché des bras de son ami mourant, par des amis qui, pour me servir des expressions du père Jaquier lui-même, ne voulaient pas avoir à les regretter tous deux.

Il a repris une chaire que sa santé l'avait obligé de quitter. Moins occupé de prolonger des jours que l'amitié ne console plus, il veut du moins les remplir par des travaux utiles , et suspendre le sentiment d'une douleur dont rien ne peut le guérir. Il sait qu'il ne faut pas ajouter le poids du temps à celui du malheur, et que , pour les âmes qui souffrent, le loisir est la plus cruelle des tortures.

Page 1