DE M. BERTHOLLET
Du 28 août 1799.
Nous avons été chargés par l'Académie, MM. Lavoisier, d'Arcet et de Fourcroy, d'examiner un ouvrage de M. Berthoilet, notre confrère, ayant pour titre : Eléments de l'art de la teinture.
Cet ouvrage est divisé en deux volumes : le premier contient toutes les connaissances générales, théoriques et pratiques qu'on doit posséder, non-seulement pour pratiquer l'art de la teinture, mais encore pour en bien concevoir les phénomènes et pour en accélérer les progrès ; i\ est divisé en trois sections. Dans la première, M. Berthoilet examine les propriétés générales des couleurs, et il traite, dans les six chapitres qui la composent, des parties colorantes et de leurs affinités, des mordants, de l'action des différentes substances et, en particulier, de la lumière et de l'air sur les couleurs, de la couleur jaune produite dans les matières animales par les acides nitrique et muriatique oxygéné, des astringents et surtout de la noix de galle. Le chapitre vi présente un résumé général de sa théorie. L'Académie a plusieurs fois entendu l'auteur proposer dans des mémoires la plupart des faits sur lesquels il appuie cette théorie. 11 serait donc superflu de lui en rendre un compte détaillé. Nous nous contenterons de dire quelques mots sur la manière neuve et intéressante dont les phénomènes des astringents sont expliqués dans cet ouvrage. Il regarde les astringents végétaux comme des
matières qui sont avides d'oxygène, qui se brûlent promptement et facilement dans l'atmosphère et qui, se laissant dépouiller peu à peu de leur hydrogène, offrent bientôt plus ou moins à nu le charbon qu'elles contiennent. Telle est la cause de la couleur brune ou noire que contractent à l'air la plupart des astringents végétaux. Les astringents enlèvent plus ou moins complètement l'oxygène aux oxydes métalliques, et c'est pour cela que la noix de galle réduit une partie des dissolutions d'or et d'argent, et fait naître à leur surface une croûte brillante et métallique. La couleur noire produite par la noix de galle mêlée au sulfate de fer est donc due à ce que la matière astringente enlève de l'oxygène au fer, jusqu'à ce qu'elle l'ait amené à l'état d'oxyde noir. Cette théorie simple de l'action réciproque des astringents et des dissolutions métalliques a été déjà proposée par un de nous, il y a quatre ans, dans ses leçons publiques. Mais M. Berthollet y a ajouté beaucoup de clarté et de précision par les faits qu'il a recueillis et par les expériences qui lui sont propres, surtout par rapport à la coloration spontanée de plusieurs astringents végétaux par le contact de l'air. Il a fait voir que l'acide gallique n'est point la cause de la coloration du fer en noir, mais que cette coloration dépend et de la réduction de l'oxyde de ce métal et du charbon de la noix de galle par l'absorption de l'oxygène et par son union avec l'hydrogène.
Quant à la théorie générale des couleurs, l'auteur distingue soigneusement celles qui appartiennent aux métaux de celles qui sont propres aux substances végétales et animales.
Les couleurs métalliques sont modifiées et changées par les proportions de l'oxygène qui s'y combine.
Les parties colorantes végétales varient suivant les états par lesquels passent les végétaux. Souvent les couleurs végétales sont dues à des molécules colorées, mêlées ou combinées, que l'on extrait ou que l'on prépare par la teinture. Elles diffèrent surtout entre elles par leurs affinités pour les oxydes métalliques, l'oxygène, la laine, la soie, le coton et le lin. Ce sont ces différences qui ont fait naître les procédés que l'on suit pour les appliquer aux diverses substances et pour
les rendre durables. Elles forment aussi des composés avec l'alumine et les oxydes métalliques qu'elles enlèvent quelquefois aux acides ; ces combinaisons modifient et, surtout, rendent plus stables et plus fixes les couleurs végétales et animales ; elles forment avec les étoffes une combinaison triple, encore plus fixe et plus insensible aux agents extérieurs que ne fait leur simple union avec l'alumine et les oxydes métalliques. L'oxygène de ces derniers agit sur les couleurs comme celui de fatmosphère , et les dégrade plus ou moins. Il se porte aussi sur leur hydrogène, avec lequel il forme de l'eau, et il rapproche ainsi les couleurs végétales et animales de l'état d'une véritable combustion que le contact de la lumière favorise, et c'est ainsi que la lumière contribue à la destruction des couleurs; les effets des acides forts sont dus à une action analogue. La disposition ou la tendance plus ou moins considérable pour absorber l'oxygène et pour éprouver la combustion est la vraie cause de la différence de fixité et de solidité des matières colorantes. D'après ces considérations, M. Berthollet remarque, i*" que les oxydes des métaux qui ont très-peu d'adhérence pour l'oxygène, comme ceux d'or, d'argent et de mercure, produisent une combustion trop rapide et ne peuvent pas servir à la teinture; i° que ceux qui, en cédant plus ou moins de ce principe , éprouvent de grands changements dans leur couleur, comme cela a lieu pour le cuivre, le plomb et le bismuth, sont de mauvais intermèdes et produisent des couleurs trop variables; 3° que les oxydes métalliques qui retiennent fortement l'oxygène, et qui changent peu quand ils en perdent des portions, sont les seuls qui puissent servir utilement. C'est par cette raison que l'oxyde d'étain qui, d'ailleurs, porte dans la teinture une matière très-blanche qui relève l'éclat des couleurs sans les altérer, est si utile dans les arts.
La seconde section du premier volume traite des opérations de la teinture en général. L'auteur présente dans le premier chapitre des considérations générales sur la laine, la soie, le coton et le lin, et sur les opérations différentes qu'on leur fait subir pour les disposer à recevoir la teinture. On y trouve des notions exactes sur la nature de cha-
cune de ces substances, des détails très-intéressants sur la matière jaune et sur la matière gommeuse de la soie; des remarques sur les diverses espèces de laine et de coton ; enfin un exposé clair et précis des lessives, des décreusages et des préparations générales auxquelles on soumet ces substances avant de les teindre. Le deuxième chapitre de cette section est destiné à la description des ateliers de teinture, et le troisième à celle des manipulations générales qui y sont pratiquées. L'un et l'autre ne sont point susceptibles d'extrait et ils ne sont, d'ailleurs, destinés qu'à donner des définitions. Dans le quatrième, l'auteur parle des combustibles qu'on emploie pour les opérations de teinture. Il donne les notions générales qui doivent éclairer l'artiste sur la fabrication des fourneaux et sur le moyen d'obtenir toute la chaleur des combustibles qu'il emploie. Il conseille l'usage de charbon de terre réduit en coke; il combat plusieurs préjugés relatifs à la chaleur qu'on se procure dans les ateliers de teinture. Le cinquième chapitre est destiné à l'exposé des moyens par lesquels on constate la bonté d'une couleur. L'auteur s'élève contre les règlements rigoureux et presque barbares qui séparaient les ouvriers du grand ou du petit teint et qui rendaient presque punissables ces derniers s'ils en avaient fait de trop solides. 11 présente ensuite un extrait de l'ouvrage de Hellot, sur les débouillis inventés par Dufay et qui ont fait la base des règlements sur cet objet. Il décrit la manière de juger de la solidité, de la durée et surtout de l'intensité ou la quantité d'une couleur, par l'acide muriatique oxygéné. Il fait des réflexions générales sur les débouillis décrits dans l'instruction donnée et publiée par le Gouvernement, dont il ne rejette point toutes les épreuves. Il propose de conserver l'épreuve pour le noir, de supprimer celle de l'acétate, dont il est possible de juger par le coup d'œil, et sur la préparation de laquelle il ne peut pas y avoir d'incertitude ; celle des verts qui proscrit le vert de Saxe , recherché cependant à cause de son éclat. Il voudrait, avec raison, qu'on détruisît la distinction de grand et petit teint, que les artistes pussent donner la plus grande extension à leur industrie et que le public fût averti, par une marque, de la solidité des teintures qu'il veut se procu-
rer. Il préfère, enfin, l'épreuve par l'acide muriatique oxygéné comme plus simple et plus générale. Il termine cependant ce chapitre par donner l'instruction sur le débouilli des laines et des étoffes de laine.
La troisième section contient une histoire des agents chimiques dont on fait usage dans la teinture. On y trouve l'examen des principales propriétés des acides sulfurique, nitrique, muriatique, muriatique oxygéné, nitro-muriatique, de l'alun, du sulfate de fer, du sulfate de cuivre, du sulfate de zinc, de la potasse, de la soude, du savon, du vert-de-gris et de l'acétate de cuivre, de l'acétate de plomb, du soufre, de l'arsenic et des eaux. Ces différents articles, sans être aussi détaillés que dans les ouvrages élémentaires de chimie destinés à l'enseignement de cette science, sont décrits avec beaucoup de clarté et de méthode. Ils sont surtout remarquables par l'application des nouvelles découvertes des chimistes, par l'exposition de l'influence de tous ces agents sur les matières colorantes et sur les sujets à teindre. L'avantage de cette application est particulièrement prouvé dans l'article qui traite de l'acide nitro-muriatique et de la dissolution d'étain si employée en teinture et dont les heureux effets sont bien propres à détruire nos regrets sur les couleurs des anciens ; on trouvera encore cet avantage dans les articles des acides sulfurique, nitrique, muriatique oxygéné, du sulfate de zinc, de l'acétate de cuivre et de l'alun.
Le deuxième volume est consacré à la description des procédés dont on fait usage en teinture. Il est divisé en six sections destinées, la première, à la teinture en noir; la deuxième, au bleu; la troisième, au rouge; la quatrième, au jaune; la cinquième, au fauve; la sixième, aux couleurs mêlées. Il serait trop long de parcourir chacune de ces sections; nous tracerons seulement ici la marche que l'auteur a suivie.
Il a fait d'abord, par les réactifs, l'analyse des substances colorantes qui sont employées pour chaque espèce de couleur; il décrit ensuite les procédés les plus avantageux qui soient connus ; il indique les circonstances principales par lesquelles les procédés diffèrent pour la laine, la soie et le coton. Il rapporte les opérations faites par les au-
teurs qui ont écrit sur la teinture , et il y joint les expériences qui lui sont particulières.
Il essaye de faire connaître, d'après la théorie établie dans le premier volume et les analyses des substances colorantes, les principaux phénomènes que présentent les opérations multipliées de l'art de la teinture, les avantages de quelques procédés sur d'autres qui paraissent n'en différer que très-peu , les propriétés des étoffes qui exigent qu'on les traite d'une manière diverse; c'est ainsi qu'il explique par l'affmité moindre que les étoffes de soie ont avec les parties colorantes noires et avec celles de la cochenille, les différences des procédés qui doivent être employés pour la soie et pour la laine.
Dans la cinquième section, il fait voir que la plupart des végétaux, et principalement les écorces des bois, renferment une substance qui donne des couleurs plus ou moins solides, variant du jaune au brun, et qui possède plus ou moins la propriété astringente dont nous avons déjà exposé la théorie d'après ses principes ; il donne principalement l'analyse du sumac et du brou de noix.
Il fait voir, dans la sixième section, que les couleurs mêlées ne dépendent pas seulement du mélange des couleurs primitives des substances dont on se sert, mais aussi de l'action que les mordants dont on fait usage exercent, soit sur les substances colorantes, soit sur la liqueur qui les surnage. Il tire de là plusieurs applications utiles; par exemple, il prouve qu'on ne peut se servir avec avantage de la dissolution d'indigo par l'acide sulfurique dans les couleurs couiposées où l'on fait entrer la garance, parce que les acides font passer facilement la garance au jaune.
Ce qui caractérise particulièrement ce volume, c'est la comparaison des procédés employés dans différents ateliers ou recommandés par les différents auteurs qui ont écrit sur la teinture et qui ne sont rassemblés nulle part; ainsi on y trouve les procédés ou les observations de Hellot, Macquer, Lewis, Scheffer, Bergman, Vogler, Guhhch, d'Ambourney, Roland de la Plâtrière, de La Folie, Wilson, etc.
Quoique l'auteur ait toujours eu soin d'indiquer les simplifications
et les améliorations qu'on pourrait apporter dans les procédés, il ne s'est pas permis de changements dans leur description, parce qu'il lui a paru dangereux de prononcer d'après des tentatives faites en petit sur ce que l'on devait exécuter en grand. Il a préféré éclairer les artistes sur les principes de leur art pour qu'ils puissent ensuite le perfectionner dans leur pratique.
Dans l'introduction, M. BerthoHet compare l'art des teintures des anciens avec l'état dans lequel il se trouve aujourd'hui. Suivant lui, cet art a fait des progrès considérables, qu'il doit principalement à la découverte de la cochenille et de l'indigo, et à celle de la dissolution d'étain; mais les anciens employaient la plupart des autres substances colorantes qui sont en usage à présent.
Nous pensons que l'ouvrage de M. BerthoHet remplira parfaitement le but qu'il s'en propose, qu'il sera de la plus grande utilité pour l'art de la teinture, qu'il contribuera beaucoup aux progrès de cet art et qu'il mérite sous tous les rapports, pour les découvertes qu'il contient, d'être approuvé par l'Académie.
Signé, à la miuute, Lavoisier, Fourcroy, d'Arcet.
RAPPORT
SUR