‹ Œuvres. Publiées sur les anciennes éditionsChapitre 43 sur 58 · TABLETTES OV CHAPITRES · texte numérisé non relu

TABLETTES OV CHAPITRES

A M. CONRART, Conseiller et Secrétaire du Ho y.

Le premier extrait que vous avez eu de mes Tablettes VOUS en fait désirer vn second. Les matières vous en plaisent, et vous trouvez mesme quelques grâces dans leur négligence, car je vous advertis encore vue fois que je n'y ay apporté aucune façon. Mon Copiste vous va satisfaire, et je luy mets l'Original entre les mains. le vous proteste sérieusement que je ne verray pas vne seule ligne de sa Copie, et je ne sçay à qui vous vous pourrez justement prendre des incongruïtez et des autres fautes que vous y trouverez. Mais vous estes accoustumé à juger favorablement de mes Escrits, et vous le serez plus que jamais on cette occasion, puisque mes Tablettes ne sont ouvertes que pour ce que vous l'avez ordonné.

468 ŒUVRKS l)K HALZAC

CflAPITRE PREMIER.

Ciceron parlant à César dans TOraison pour le Roy Deiotarus, Cvm, inqiiit, vomere te post cœnam velle dixisses. in bnbu'.nm te ducere eœpenmt.

Si Madame ** entendoit le Latin, elle auroit grand mal au cœur en lisant ces paroles de Ciceron. Pour Madame ***, je suis presque asseuré qu'elle s'esvanouïroit. Et c'est sans doute pour l'amour d'elle que le nouveau Traducteur a traduit ce passage de cette sorte :

w On dit que pour vous soulager d'vne légère indisposi- « tion que vous eustes après avoir soupe, on voulut vous u mener au bain. »

Cette légère indisposition estoit d'avoir trop mangé et ce qui s'ensuit. Mais le Traducteur délicat n'a pas voulu que la France sceust que César mangeoit quelquefois plus qu'à l'ordinaire; qu'il n'estoit pas tousjours le sobre Destructeur de la Republique, qu'il ne haïssoit pas en tout temps le plaisir de la bonne cbere. En effet, il est certain qu'il faisoit quelquefois après souper ce que Gilot faisoit règlement tous les soirs. Cela ne s'appelle pas traduire fidèlement; c'est ou avoir trop d'esgard aux aversions de Madame ''*, ou avoir trop de soin de la réputation de César, ou se soucier trop peu de la Vérité. A ce compte-là, s'il traduisoit le lournal de la vie d'Alexandre, qui est allégué par Atbenée, il se donueroit bien la liberté d'altérer le Texte, et particulièrement où il dit : vn tel jour le Ray s'emjvra, et ce qui s'ensuit. Le lendemain il cuva son vin et ne fut veû de personne.

Comme ce scrupule et cette fausseté sont à blasmer, la fidélité du Traducteur des propos d'Epictete n'est pas moins

blasmable, quand en reprochant à l'Homme sa misérable humanité, il dit qu'il est tout morve et tout crachat. Il me semble qu'il pouvoit dire la mesme chose plus honnestenient en disant qu'il est tout flegme et tout pituïte La bienséance exige que nous voilions la deformité des choses de l'honnesteté des paroles; mais il n'est jamais permis de corrompre les veritez escrites par vn scrupule de Rhétorique.

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