‹ Œuvres. Publiées sur les anciennes éditionsChapitre 52 sur 58 · A M. CHAPELAIN · texte numérisé non relu

A M. CHAPELAIN

Conseiller tin Koy en ses Conseils.

L(is Baisers de Pénélope n'estoient presque pas connus à Telemaque son fils, parce que son Fils estoit vn autre (jue son Mary, auquel elle reservoit tous ses Baisers.

Ces paroles ont plû à Monsieur le Marquis de iMontauzier, et je me doutois bien qu'elles luy plairoient. Mais il veut sçavoir, dites-vous, le lieu où je les ay prises et il veut absolument le sçavoir de moy sans que vous vous en mesliez. Ne se mocque-t'il point de son très- humble serviteur? pretendroit-il que je luy servisse de guide en des Pays où il a esté avant moy et où je sçay, il y a longtemps, qu'il règne en Souverain'? Ma modestie est vn peu surprise en cette rencontre, et je connois que vous voulez, aussi bien que lu\, me faire parler. Ce n'est pas à moy à faire cérémonie avec mes Maistres, et il faut leur obeïr sans y apporter plus de façon.

Ce qui a plû à vn homme dont tous les plaisirs sont honnestes est la traduction, ou plustost la paraphrase de ce Vers, qu'un Poëte Latin imita autrefois d'vn Poëte Grec

Oscula vix ipsi cogiiita Telemacho.

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le pourrois adjouster à la Paraphrase qui est courte vn Commentaire qui ne seroit pas long, et je suis d'advis de le faire, puisque vous m'invitez à parler : Mais il faut que ce soit d'une manière nouvelle, sans alléguer Eustathius sur Homère, ny Tzetzes sur Lycopliron, sans m'esloigner de nostre temps ny de nos affaires.

le vous advouë que je prends plaisir à parler de la bonne Reyne Marie qui mourut dernièrement à Cologne; quoy que ce soit vn plaisir mesié de douleur et que la mémoire de tant de bontez devienne amere par la considération de tant de malheurs. Cette bonne Reyne que nous sçavons n'avoir pas esté moins chaste que les Poètes nous figurent leur Pénélope, avoit encore cecy de commun avec Pénélope. Croiriez-vous bien que durant les quatre années de sa Régence elle ne baisa pas vne seule fois le Roy son Fils? le l'ay appris d'un vieux Courtisan de ce temps-là, qui se donna la liberté de luy dire que ces marques extérieures d'affection estoient nécessaires pour se faire aimer, et particulièrement des enfans, parce que d'ordinaire les effets les touchent moins que les apparences.

La Reyne d'aujourd'huy tient des maximes toutes contraires. L'affection qu'elle tesmoigne au Roy son Fils est si tendre et si caressante, elle luy a gaigné le.cœur de telle façon, que ce cœur si bien gaigné, et qui est à sa Mère par tant de droicts, ne luy sera jamais ravi par aucun accident. Mais ce n'est pas là l'vnique ambition de cette vertueuse et sage Reyne, de cette Reyne qui n'a point de desseins à part, ([ui ne veut point se servir de l'authorité du Roy pour l'establissement de la sienne; qui ne voutroit pas survivre à son Fils vn seul moment. Vne Merè de ce rang et de ce mérite est plus vtilement et plus hautement ambitieuse. Elle travaille à quelque chose de meilleur et de plus grand que sa simple faveur auprès de son Fils. Adjoustant donc, comme elle fait, les soins de la bonne nourriture aux ten-

5U() ŒLVKtS DL BALZAC.

dresses de l'affection maternelle, (jue ne fait-elle point pour elle et pour nous? Que ne dira-t'on point de cette Régence qui nous prépare et nous monstre desja vn bon Règne, de cotte Régence qui aura esté la première cause de ce Bien auquel tout le Monde aura sa part?

Ce n'est pas vne petite gloire d'avoir donné vn Roy i\ la France, mais elle est plus grande, sans comparaison, de luy a\(>ir donné vn Roy vertueux, vn Roy dont la pauvre France avoil tant de besoin, qui commence desja à régner par des maximes toutes Chrestiennes, qui sçait vaincre ses Ennemis et qui a pitié de ses Subjets, qui n'a pas moins d'aversion pour les llalteries des Courtisans que de sentiment pour les misères du Peuple. Ce présent que nous recevons de nostre bonne Revue ne se sçauroil assez estimer. Cela s'appelle reformer le Monde sans faire de nouvelles loix; de cette sorte on corrige son Siècle sans violence; ainsy on met en abrégé tout le Bien public.

La France ayant tousjours esté et devant estre tousjours la plus importante pièce du Corps de la Ghrestienté, elle donnera lousjours le premier mouvement aux Affaires générales : On la regardera tousjours pour la suivre. Et cela estant, je le dis affirmativement et suis persuadé de ce que je dis; Avoir fait bien nourrir vn Roy de France, c'estavoir fait du bien à ceux qui vivent, et en faire par avance à ceux qui ne sont pas encore nez, c'est avoir obligé la dernière et la plus esloignée Postérité; C'est avoir travaillé, pour l'exemple de tous les Souverains et pour la félicité de] tous les Estais.

Vn flambeau allumé n'est gueres de plus grand vsage à^ cinquante pas de son feu qu'un flambeau esteint : Pour 1( moins ce n'est pas luy qui meurit ou qui brusie les moissons. Mais tout va bien ou mal selon qu'agit le Soleil, et la dispensation de sa lumière cause dans l'Vnivers l'abondance ou la stérilité, les bonnes ou les mauvaises années. Il en est

ainsi de la vertu des Particuliers et de la vertu des Princes. Celle-là esclaire seulement les lieux qui sont proches d'elle : Celle-cy n'a point d'espace qui soit limité : Sa chaleur s'espand au long* et au large : Ses effets se font sentir d'vne extrémité de la Terre à l'autre. Vn seul est bon et vne infinité sont heureux.

Voilà mon Commentaire qui n'est pas long, et je vous advouë que la matière m'en plaist de telle sorte, que je seray out prestd'y revenir à la première occasion, car il me semble que je pourray y adjouster encore quelque chose qui ne vous desplaira pas aussi. Cependant vous aurez part de ce que je pretendois qui deust demeurer dans la Vicomte de Turenne jusquesà ce que j'y eusse mis la dernière main, et je voy assez par là que ce que je dis aujourd'huy à l'oreille sera demain crié à son de trompe, et qu'on ne me garde jamais le secret. le n'en eus jamais pour vous, Monsieur, et tout informe qu'est mon escrit, il entrera dans nos Entretiens si vous le voulez ainsi.

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