SUITE DU TÉMOIGNAGE DE SAINT JEAN-BAPTISTE
PREMIÈRE ÉLÉVATION
Jean déclare quil nétoit rien de ce qu'on pensait.
Après les merveilles qui parurent au baptême de Jésus- Christ, il y a sujet de s'étonner qu'il disparoisse tout d'un coup , pouV s'enfoncer dans le désert durant quarante jours et autant de nuits. Après cela il revint et commença de prêcher. Pendant sa retraite dans le désert, et après, Jean continuoit à lui rendre témoignage. Et ce fut alors que Jérusalem étonnée de la prédication du saint précurseur, lui députa, pour ainsi dire, dans les formes, des prêtres et des lévites du nombre des pharisiens qui l'interrogèrent juridiquement. Qui' êtes -vous j lui dirent-ils? Car ils en avoient conçu une si haute opinion, qu'ils ne crurent rien moins de lui, sinon qu'il étoit le Christ. Mais il confessa, et ne le nia pas j et il confessa quil nétoit point le Christ {^). Cette façon de parler de l'évangéliste fait entendre qu'il prenoit plaisir à le répéter. Moi le Christ ! Je ne le suis pas ; non , encore un coup je ne le suis pas. Quoi donc! Etes-vous Elie : Non, dit-il. Qu'il aime k dire ce qu'il n'est pas, et à se réduire dans le
(0 Joan. I. 19, 20, ai.
53o ÉLÉVATIONS
nëant! Etes-vous prophète? Non: toujours non, et toujours non : ce n'est qu'un non partout ; et Jean n'est rien à ses yeux. Il est pourtant prophète j et plus que prophète {^) y et le plus excellent de tous les prophètes : il est Elie en vertu : et quoiqu'il ne le soit pas en personne , il est plus qu'Elie , puisque par la sentence de Jésus -Christ, il est plus grand que tous les prophètes. Et quoiqu'il soit si excellent, il n'est rien. Il n'a rien à dire de lui-même. Il prend le côté qui est contre lui. Car en effet il n'est pas prophète comme les autres , pour pre'dire le Christ à venir, lui qui devoitle montrer présent. Quiètesvous donc (^)? Il faut parler : car ceux que l'on vous envoie doivent rendre compte au sénat de Jérusalem qui les avoit députés à Jean. Je suis la voix de celui qui crie. Qu'est - ce qu'une voix ? Un souffle qui se perd en l'air : je suis une voix , un cri , si vous le voulez : saint Jean s'exténue jusque-là. On en vient à tourner contre lui toutes ses réponses : Pourquoi donc baptisez- vous , si vous nêtes ni le Christ j, ni Elie j ni prophète (5) ? Je baptise ^ il est vrai , mais dans Teau : je ne fais que jeter sur les têtes pénitentes une eau stérile, et plonger les corps dans une rivière : Mais ilj en a un au milieu de vous que vous ne connoissez pas. Le voilà donc encore une fois au - dessous des pieds de Jésus , indigne de lui dénouer le cordon de ses souliers (4). Comme il se baigne dans l'humilité et dans le néant ! Non , non, non, dit- il toujours. Faut -il dire quelque chose? Ce n'est qu'une voix sans corps et sans consistance.
CO Matth. XI. 9 , 10, i4. — W Joan. i. 22, 23. — (3) md. aS, 16. m^\^) Ibid. 27.
SUU LES MYSTfer.ES. 53 I
Quelque grand qu'on soit, l'humilité qui ne peut mentir, ne laisse pas de trouver moyen d'anéantir tous ses avantages. Apprenons à dire : non , mais sincèrement , lorsqu'on nous loue ; sans exagération , sans emphase , sans trop d'effort. Car souvent tout cet effort est un artifice pour nous attirer des louanges, ou du moins de l'attention du côté des hommes. L'humilité ne songe point à s'étaler. Un simple non, sec et court, qui détruit tout lui suffit, parce que ce non, dans sa sécheresse et dans sa brièveté, cache tout, fait tout disparoître, jusqu'à l'humilité même.
Saint Jean appelle Jésus l'Agneau de Dieu.
Ckc/, ce qu'on vient d'entendre, se passa en Béthanie j au-delà du Jourdain , ou Jean donnoit le baptême. Le lendemain Jean vit Jésus qui venoit à lui; et il dit: Voilà l'Agneau de Dieu: voilà celui qui ote les péchés du monde i^). Il faut bien entendre ce témoignage de saint Jean-Baptiste, où il découvre un grapd secret de Jésus-Christ. Il le vit donc venir à lui : car il continua l'acte d'humilité qu ir a voit fait , lorsque Jean , étonné de son abaissement , s'écria : Je dois être baptisé par vous ^ et vous venez à moi? Mais il falloit que Jésus honorât Jean qui lui rendoit témoignage , et qu'il confirmât sa misr sion en allant à lui. Car si Jean devoit faire con-r noître Jésus , Jésus aussi le devoit faire connoître en son temps, d'une manière bien plus haute: et
{}) Joan. i. 28, 29.
c'est un des mystères compris sous cette parole : Laissez -moi faire; car c'est ainsi que nous dei^ons accomplir toute justice (0, c'est-à-dire, nous rendrçî l'un à l'autre le témoignage mutuel que nous nous devons. Jean donc voyant Jésus venir à lui encore une fois, le montra à tout le peuple, en disant : Voilà l'Agneau de Dieu : voilà celui qui dte le péché du monde (^). Tous les jours, soir et matin, on immoloit dans le temple un agneau, et c'étoit là ce qu'on appeloit le sacrifice continu (3) , ou perpétuel. Ce fut ce qui donna occasion à Jean de prononcer les paroles qu'on vient d'entendre : peut-être même que Jésus s'approcha de lui à l'heure où tout le peuple savoit qu'on offroit ce sacrifice. Quoi qu'il en soit , dans ce témoignage qu'il rend au Sauveur , lui qui l'avoit fait connoître comme le Fils unique dans le sein du Père (4) , dont il venoit déclarer les profondeurs, le fait connoître aujourd'hui comme la victime du monde. Ne croyez pas que cet agneau qu'on offre soir et matin en sacrifice perpétuel, soit le vrai agneau , la vraie victime de Dieu ; voilà celui qui s'est mis en entrant au monde à la place de toutes les victimes (5) : c'est aussi celui qui est la victime publique du genre humain, et qui seul peut expier etôterce grand péché qui est la source de tous les autres , et qui pour cela peut être appelé le péché du wow^^/e, c'est-à-dire, le péché d'Adam, qui est celui de tout l'univers. Mais en ôtant ce péché, il ôte aussi tous les autres. Venez à lui , petits et
(0 HlaUh. III. i5. — (') Joan. i. 29. — (3) Exod. xxix. 38, 3o et seq. Num. xxvm. 3 , 4 et seq.'-*\^) Joan. i. i4, 18. — ^5) Ps. xxxix. 7,8. Zfc6.x.5,6,7, .
grands , comme à celui qui vous purifie de tous vos péchés : Car nous navons point été rachetés de nos erreurs par or ni par argent; mais par le sang innocent de Jésus - Christ comme d'un agneau sans laclie ^ prévu et prédestiné devant tous les temps , et déclaré dans nos jours (0. Baptisonsnous donc dans ce sang : je m'y suis baptisé moimême, et dès le sein de ma mère j'en ai senti la vertu : je le montre donc aux autres, moi qui l'ai connu le premier. Regardez-le cet Agneau de Dieu, qu'Isaïe a vu en esprit , lorsqu'il le représenta comme l'agneau qui se laissera non-seulement tondre , mais écorcher, pour ainsi parler, et immoler sans se plaindre (2) : que Jérémie voyoit , représentoit en sa personne, lorsqu'il dit : Je suis comme un agneau innocent qu'on porte au sacrifice (^). Le voilà cet Agneau si doux, si simple, si patient, sans artifice, sans tromperie, qui sera immolé pour tous les pécheurs. Il a déjà été immolé en figure : et on peut dire en vérité qu'il a été tué et mis a mort des r origine du monde (4). Il a été massacré en Abel le juste : quand Abraham voulut sacrifier son fils , il commença en ligure ce qui devoit être achevé en Jésus- Christ. On voit aussi s'accomplir en lui ce que commencèrent les frères de Joseph. Jésus a été haï, persécuté, poursuivi à mort par ses frères : il a été vendu en la personne de Joseph, jeté dans une citerne, c'est-à-dire, livré à la mort ; il a été avec Jérémie dans le lac profond , avec les enfans dans la fournaise, avec Daniel dans la fosse aux lions. C'é-
(0 /. Pet. I. 18, 19, 30. — W h. Lin. 7. — (3) Jerem. xi. 19. — . {l\)Apoc. xiii. 8.
toit lui qu'on imnioloit en esprit dans tous les sacrifices. Il e'toit dans le sacrifice que Noé offrit en sortant de l'arche, lorsqu'il vit dans l'arc-en-ciel le sacrement de la paix; dans ceux que les patriarches offrirent sur les montagnes, dans ceux que Moïse et toute la loi offroit dans le tabernacle , et ensuite dans le temple : et n'ayant jamais cessé d'être immolé en figure, il vient maintenant l'être en vérités En le voyant donc comme Y agneau de DieUj, saint Jean le voyoit déjà comme nageant dans son sang. Nous l'avons en cet état dans l'eucharistie : et encore que son sang n'y soit plus répandu avec violence ^ il y ruisselle dans le calice; U y coule dans nos corps et dans nos cœurs. Plongeons-nous dans le sang de cet agnea« : portons ses plaies et sa mortification en nos corps (0 : toujours tué, toujours immolé ^ il veut encore l'être en nous comme dans ses. membres.
Jean fait souvenir le peuple de la manière dont it avoit annoncé et connu Jésus-Christ,
Saint Jean avoit toujours dit, avant même que Jésus-Christ parût au monde , qu'i/ y assoit quelqu'un dans le monde dont il nétoit pas digne de toucher les pieds (2) : à qui son baptême préparoit la "voie ^ et n'étoit qu'un préparatoire ; si l'on veut ^ un préliminaire d'un meilleur baptême que Jésus-
(») //. Cor. VI. 9 , 10. — W MaUh. m. 1 1 . Marc. 1. 7. Joan. i. aS, 5i .
Christ devoit donner. Saint Jean répète ce témoignage, et fait ressouvenir le peuple de la marque miraculeuse de la colombe mystique à laquelle il l'avoit connu (0. Souvenons-nous donc de cette marque, et de tout ce qui parut ensuite dans le baptême de Jésus-Christ. Car c'est là primitivement que fut accomplie cette parole de Jésus-Christ. Z/availlez à la nourriture que le Fils de l'homme vous doit donner: car son Père Va marqué de son sceau (2) : l'a désigné, caractérisé, en sorte qu'on né puisse plus le méconnoître. Souvenons-nous donc du caractère sacré dé Jésus-Christ, des cieux ouverts, de la colombe descendue, et de la voix qui fut ouïe sur le Jourdain. Portons nous-mêmes le caractère de Jésus'Christ (3). Qu'il soit l'objet de nos complaisances, comme il l'est de celles de son Père. Entrons auec lia dans Veau du baptême (4) : renouvelons les promesses du nôtre : et demeurons éternellement dévoués à la pénitence.
Saint Jean appelle encore une fois Jésus - Christ /"Agneau de Dieu : et ses disciples le quittent pour le Fils de Dieu.
Le lendemain Jean était auec deux de ses disciples ; et regardant marcher Jésus ( apparemment encore pour venir à lui), dit : J^oilà l'Agneau de
(') Joan. I. 3a , 33 , 34- — (») Joan. vi. 27. — (3) /. Csr. xr. 49- — (4) GaL ni. 27. Rom. vi. 4, 5, 6 et seq.
536 ÉLévATIONS
Dieu : et ces deux disciples T entendirent comme il parlait ainsi , et ils suis^irent Jésus (0. Le temps que Jean devoit demeurer en liberté étoit court, et il multiplie, comme on voit, coup sur coup son témoignage. Voici , dit-il encore une fois, l'agneau de Dieu : et à l'instant deux de ses disciples se détachèrent de lui pour s'attacher à Jésus. Voilà donc Jésus devenu le maître des disciples de saint Jean : et on voit comment il lui préparoit la voie.
Pendant quils le suivaient , Jésus leur dit : Que cherchez-vous ? Et ils répondirent : Maître j oîi demeurez-vous (2) ? ( Car ils vouloient tout-à-fait se donner à lui ) : Et Jésus leur dit : Venez et voyez. N'en croyez plus personne : venez et voyez vousmêmes : car quand on vient , et qu'on veut voir de bonne foi , on connoît bientôt. Ils suivirent donc Jésus : ils virent ou il demeurait^ et ils passèrent avec lui le reste du jour ; et il étoit environ la dixième heure du jour. On conjecture de là que c' et oit à la fin de la journée, et à peu près le temps qu on offroit le sacrifice du soir : ce qui donna une nouvelle occasion à Jean de répéter: Voilà ï Agneau de Dieu (3).
Allons donc à Jésus avec ces disciples, à l'heure de l'immolation. Voyons nous-mêmes où Jésus habite : et non contens de le voir par une stérile spéculation, achevons avec lui la journée. Heureuse journée, heureuse nuit, que l'on passe avec Jésus- Christ dans sa maisoïi ! Seigneur, où habitez-vous ! Dites-moi , céleste Epoux, ou vous habitez (4) , afin
(') 7oân.i. 35, 36 , 37 — W Ibid. 38, Sg. — (3) Ihid. 29. — (4) CanU 1. 6.
SUR LES MYSTÈRES. SSt
que jy aille aussi fixer ma demeure, et que mon ame errante et vagabonde n aille pas courir deçà et delà avec d'autres que vous : car je ne veux point m'y arrêter, quoique peut-être ils se disent, ou qu'ils soient vos compagnons. Je ne veux m'attacher qu'à vous ; et vos compagnons , même ceux qui marchent avec vous, me de'tourneroient de ma voie, si j'avois de l'attache pour eux. O venez ! 6 voyez ! 6 demeurez ! Que ces paroles sont douces ! Et qu'il est doux de savoir où Jésus habite !
Saint André amené saint Pierre à Jésus - Christ.
Un des deux disciples qui aboient ouï ce témoignage de Jean ^ et qui avaient suiv'i Jésus ^ é toit André , frère de Simon Pierre. Il rencontra premièrement son frère j et il lui dit : Nous aidons troussé le Messie : c'est-à-dire l'Oint, et le Christ : et il ramena à Jésus. Et Jésus qui le connut au premier abord , et savoit à quoi il le destinoit , lui dit en le regardant : Kous êtes Simon jfds de Jonas : vous serez appelé Céphas j c'est-à-dire ^ Pierre (O. Il commence à former son Eglise : et il en de'signe le fondement ; vous vous appellerez Pierre. Vous serez cet immuable rocher sur lequel je bâtirai mon Eglise. Quand un Dieu nomme , l'effet suit le nom : il se (it sans doute quelque chose dans saint Pierre à ce moment, mais qui n'est pas encore dé-
0) Joan. I. 4o j 4i > 4^-
538 ÉLÉVATIOJfS
claré, et qui se de'couvrira dans la suite. Car tout ceci n'e'toit encore qu'un commencement : ni saint Pierre ne suivit entièrement Je'sus-Christ ; ni saint André ne demeura alors avec lui qu'un jour. Il suJÛTit que nous entendions que les préparations s'achèvent , et que le grand onvrage se commence ; puisque les disciples de Jean profitent de son témoignage pour reconnoître Jésus, et lui amener d'autres disciples.
Quand nous trouvons la vérité, ne la trouvons pas pour nous-mêmes : montrons-la aux autres, en commençant par nos plus proches , comme saint André par son frère : soyons fidèles : nous ne savons pas qui nous amenons à Jésus : nous croyons lui amener un simple fidèle; mais celui que nous lui amenons est un Pierre : c'est le chef, c'est le fondement de son Eglise.
Vocation de saint Philippe : Nathanaël amené à Jésus-Christ.
Le lendemain (0 : ce n'est pas inutilement que la suite des jours est si bien marquée : l'évangéliste veut que l'on entende le prompt et manifeste progrès de l'œuvre de Dieu , et le fruit des préparations de saint Jean-Baptiste. Le lendemain donc Jésus voulut aller en Galilée ^ et il rencontra Philippe^ et lui dit : Suii^ez-moi iV. IJ n'attend pas
que celui-ci le cherche; il le pre'vient. L'evange'liste remarque que Philippe étoit de Béihsayda ^ d'où étaient aussi André et Pierre : pour nous faire entendre qu'ils se connoissoient les uns lès autres, et s'entrecommuniquoient leur bonheur. Car Philippe fit part du sien à Nathanael qu'il trouva : et lui dit : Nous avons trouvé celui que Moïse et lu loi et les prophètes nous ont annoncé ^ Jésus de Nazareth, fils de Joseph (0. Et Nathanael , qu'on croit être saint Barthélemi, lui répondit: Peut-il "venir quelque chose de bon de Nazareth ? Philippe lui dit : Venez et voyez (2). Ils s'amènent les uns les autres , mais à condition qu'ils s'instruiroient par euxmêmes. Soyons comme eux attentifs à l'œuvre de Dieu : allons et voyons. Ne nous en tenons pas si aJ)solument à nos conducteurs, que nous n'e'prouvions par nous-mêmes et ne goûtions Je'sus-Christ , afin de lui pouvoir dire comme faisoient les Samaritains à cette femme : Nous ne croyons plus main^ tenant sur "Votre récit : et nous avons connu par nous^ mêmes que celui-ci est vraiment le Sauveur du monde (3). Aussi cette femme leur avoit-elle dit comme les autres : Venez et voyez : et ils étoient venus j et ils avoient vu ; et ils avoient invité le Sauveur de demeurer dans leur ville ; et il y demeura deux jours (4) : et ils reconnurent le Sauveur du monde. Jean avoit tout mis en mouvement, et il avoit réveillé le monde sur le sujet de son Sauveur. Le bruit s'en étoit répandu de tous côtés : et la femme samaritaine elle-même avoit dit : Je sais que le Christ vient : ri va paroître , et nous appren (0 Joan. 1. 45. — W Ihid. 46. — (3) Ibid. IV. 42. — (4) Ihid, 39,41.
î)4o ÉLÉVATIONS
dra toutes choses (0 : tant on étoit attentif à sa venue.
Jésus 'Christ se fait connoitre par lui-même aux noces de Cana en Galilée.
Trois Jours après on faisoit des .noces à Cana en Galilée ; et la mère de Jésus y étoit ; et Jésus y fut aussi convié C^). Ce passage ne regarde point saint Jean-Baptiste , et appartient aux mystères de Jésus^Christ même; ainsi nous en traiterons ailleurs; et ici nous voulons seulement montrer combien Tévangeliste est attentif à marquer la suite des jours. On voit qu'il vouloit lier la manifestation de Jésus à ces noces, avec les témoignages de saint Jean- Baptiste. Ceci y dit-il, la députation à saint Jean, et sa réponse, étoit arrivé en Béthanie. Et le lendemain Jean vit Jésus qui venoit a lui. Et le lendemain Jean étoit encore là. Et encore : Le lendemain Jésus trouva Philippe (3). Et trois jours après il se fit des noces. Tout cela est lié ensemble dans Tordre des jours : on voit que l'évangéliste saint Jean nous veut faire suivre la manifestation de Jésus-Christ , premièrement par saint Jean-Baptiste, et ensuite par Jésus-Christ lui-même. C'est pourquoi il est écrit à la fin (4) : Ce fut ici le commencement des miracles de Jésus ; et il manifesta sa gloire ( par lui-même );
(0 Joan. IV. 25. ^ (>) Ibld. II. I. -- {^) Ibid. I. 28 , 29, 35 , 43. — ('0 Ibid, n. 11.
SUR LES MYSTÈRE s. 54 1
et ses disciples crurent en lui : non plus seulement par le te'moignage de saint Jean-Baptiste , mais par lui-même et par les effets de sa puissance. Aussi ne voyons-nous pas que l'évangéliste s'attache depuis à marquer les jours j et il continue son histoire sans l'observer davantage. Apres cela,, dit -il (0^ il vint à CapharnaUm j oii il demeura peu de Jours. Et après cela Jésus et ses disciples viîirent en Judée (2). Méditons tout : dans l'Ecriture tout a son dessein et son mystère ; et s'il n'est pas toujours entièrement expliqué, c'est que Dieu veut qu'on le cherche.
Jésus-Christ baptise en même temps que saint Jean. Nouveau témoignage de saint Jean , a cette occasion ^ lorsquil appelle Jésus-Christ /'Epoiix.
Voici une autre sorte de témoignage de Jean. Pendant que Jésus et lui baptisent tous deux ensemble dans la Judée, et qu'on alloit à l'un et à l'autre : // s'éleva une question entre les disciples de Jean et les Juifs sur la purification ; c'est-à-dire , sur le baptême. Et les disciples de Jean lui vinrent dire : Maître , celui qui étoit avec vous au-delà du Jourdain j et à qui vous avez rendu témoignage , baptise ; et tout le monde va a lui (3). Ils croy oient qu'étant venu lui-même à Jean pour s'en faire baptiser , on ne devoit pas quitter Jean pour lui. Dieu permit cette dispute et cette espèce de jalousie des
(0 Joan. H. la. — W Ihid. m. 22. — \^) Ibid. 22 , 23 , ^4 etsecj.
disciples de saint Jean-Baptiste , pour donner lieu à cette instiuction admirable du saint précurseur : L'homme ne peut rien avoir qui ne lui soit donné du ciel (0. Dans cette règle admirable, qu'il pose pour fondement, est la mort de l'amour-propre , et de la propre élévation. L'amour-propre, à quelque prix que ce soit, et indépendamment de toute autre chose, ne songe qu'à s'élever; mais l'amour de Dieu toujours humble, mesure son élévation à la volonté de Dieu , et ne voudroit pas même s'élever si Dieu ne le vouloit : toute autre élévation lui deviendroit non-seulement suspecte, mais encore odieuse. Sur ce fondement saint Jean continue : p^ous me rendez "vous-mémes témoignage que j'ai dit : Je ne suis pas le Christ; mais je suis e/iwojé devant lui. Celui qui a l'épouse est t époux ; mais 'l'ami de t Epoux qui est présent et qui l'écoute , est transporté de joie par la voix de l'Epoux. Et c'est par-là que ma joie s'ac* complit (2).
Qui pourroit entendre la suavité de ces dernières paroles ? Saint Jean nous y découvre un nouveau caractère de Jésus-Christ, le plus tendre et le plus doux de tous : c'est qu'il est l'Epoux. Il a épousé la nature humaine qui lui étoit étrangère ; il en a fait un même tout avec lui : en elle il a épousé sa sainte Eglise, épouse immortelle qui n'a ni tache , ni ride. Il a épousé les âmes saintes qu'il appelle à la société, non-seulement de son royaume , mais encore de sa royale couche ; les comblant de dons , de chastes délices ; jouissant d'elles ; se donnant à elles ; leur donnant non-seulement tout ce qu'il a, mais encore
CO Joan. m. 27 — [^)Ibid. 28, 39.
tout ce qu'il est, son corps, son ame, sa divinité; et leur préparant dans la vie future une union incomparablement plus grande. Voilà donc comme il est Vépoux, comme il a ï épouse. Je vous ai, dit-il, épousé en foi (0. Donnez-moi votre foi, recevez la mienne. Je ne vous répudierai jamais. Eglise sainte; ni vous, ame que j'ai choisie de toute éternité : jamais je ne vous répudierai. Je vous ai troussée , dit le Seigneur, dans votre impureté j je vous ai lawée, je vous ai parée , je vous ai ornée ^ j'ai étendu mon m,anteau , m,a couverture sur vous , et vous êtes devenue mienne? et facta es mihi (2), Epouse, prenez garde à sa sainte et inexorable jalousie : ne partagez point votre cœur ; ne soyez point infidèle ; autrement si vous rompez le sacré contrat que vous avez fait avec lui dans votre baptême , quelle sera contre vous sa juste fureur !
Voilà donc le caractère de Jésus. C'est un époux tendre, passionné, transporté, dont l'amour se montre par des effets inouis. Et quel est le caractère de Jean ? Il est Vami de V Epoux qui entend sa voix. C'est ce qui ne lui étoit pas encore arrivé. Jusqu'ici il Tavoit annoncé, ou sans le connoître , ou sans entendre sa parole ; maintenant , qu'après s'être fait baptiser par saint Jean, il a commencé sa prédication, saint Jean ravi de l'entendre, et qu'ainsi qu'il l'avoit toujours désiré , le bruit de sa parole retentisse jusqu'à lui, il ne sait comment expliquer sa /o«e.
Telle doit être la joie du chrétien à la voix de Jésus-Christ, à cette voix qui retentit encore dans son évangile; à cette voix secrète et intérieure qui se
CO Ose'c II. 19. 20. — W Ezech. XVI. 8, y.
54 î- ÉLÉVATIONS
fait entendre au fond du cœur, et qui se répand dans toutes les puissances de l'ame.
Suite du témoignage de Jean : sa diminution, et r exaltation de Jésus-Christ.
Ecoutons: saint Jean continue : // faut qu'il croisse et que je diminue (0. Nous voulons bien peut-être que la gloire de Jësus-Ghrist s'augmente ; mais que ce soit à notre préjudice et avec la diminution de la nôtre, le voulons-nous de bonne foi? cependant c'est ce qu'il faut faire avec saint Jean ; et il nous en donne les véritables raisons. C'est que Jésus-Christ "vient deu'haut : c'est qu'il est par conséquent au-dessus de tous : c'est que Vhomjne riest que terre ^ et de lui-même ne parle que terre : c'est que Jésus-Christ est "venu du ciel (2) : et ainsi que notre gloire, si nous en avons, se doit aller perdre dans la sienne.
C'est ce que ne font point les maîtres de l'erreur, qui veulent se faire un nom et une secte parmi les hommes. C'est ce que ne font point les prédicateurs, lorsque voyant que Dieu en suscite d'autres avec plus de grâce et de succès , au lieu de se réjouir à la voix de l'Epoux , qui se fait entendre par qui il lui plaît , entrent dans de basses jalousies. Mais saint Paul disoit : Que m'importe j poun^u que Jésus- Christ soit annoncé , soit par occasion , soit en vé-
CO/oa«.in. 3o. — (')/iiU3i.
rite
rite (0. Pourvu donc qu'il entendît la voix de l'Epoux, de quelque bouche que ce fût , il etoit content. De'ci oissez donc sans peine ; voyez croître sans jalousie celui que vous voyez s'élever peut-être sur vos ruines : trop heureux d'avoir à vous perdre dans une lumière que l'Epoux allume. Et vous, grands de la terre , qui voulez accroître votre nom , l'étendre à la postéiitë, faire tant de bruit dans le monde, qu'il offusque le nom des autres , et même qu'on parle de vous plus que de Dieu : dites plutôt avec le prophète et avec saint Jean : Qu est-ce que l'homme , sinon de la terre ? ou , Qu est-ce que le fils de rhom,me ^ si ce n'est du fumier et de la boue (^) ? Et il veut avoir de la gloire ! Terre et poussière , pourquoi vous glorifiez- vous ! Mais de quoi vous glorifiez - vous ? Que toute gloire humaine se taise, et que la gloire soit donnée h Dieu seul (3).
Parce que Jean a aimé cette gloire, et qu'il a sacrifié la sienne à Dieu et à Jésus-Christ , quelle gloire égale la sienne? Le Fils de Dieu lui rend ce qu'il veut perdre; et au lieu du témoignage des hommes qu'il a méprisé, il lui rend ce témoignage, qu'il est le plus grand de tous les enfans des femmes (4); parce qu'il a plus que tous les autres mortels sacrifié sa gloire au Fils unique de Dieu.
Pour nous donner part à cette gloire. Dieu mêle aux actions les plus éclatantes mille publiques contradictions; et ce qui est encore plus humiliant, mille secrètes foiblesses que chacun ne sent que trop en soi-même ; afin que laissant échapper la gloire
{}) Philip. I. 18. —W Ps. vm. 5. en. i4, i5. Joan, m. 3i. — (5) /. Tim. 1.17. — (4) Mauh. xi. ii.
BOSSUET. Vlîl. 35
546 i:LÉVATIONS
humaine , nous n'ayons de joie ni de soutien qu'à voir croître celle de Dieu.
Autre caracterç de Jésus -Christ découvert par saint Jean.
Il témoigne ce quil a vu et ce quil a oui ; et personne ne reçoit son témoignage (0. Autre caractère de Je'sus-Christ : plus son te'moignage est authentique et original , moins on le reçoit : la trop grande lumière éblouit les foibles yeux ; et ils sont foibles , parce qu'ils sont superbes : les yeux humbles, les yeux abaissés sont éclairés; et si Jésus n'est écouté de personne, c'est que personne aussi ne veut être humble.
Personne donc ne reçoit son témoignage : tout le monde par soi-même le rejette ; et il y a tout un monde qui ne veut pas le recevoir ; mais à travers cette opposition du monde opposé au témoignage de Jésus- Christ , ce témoignage se fait jour, et pé-^ nètre les humbles cœurs que Jésus prépare lui-même à l'écouter.
Un prédicateur zélé, comme saint Jean-Baptiste, verra le témoignage de Jésus-Christ méprisé, et sa parole rejetée. Qu'il gémisse avec saint Jean, et qu'il dise : // témoigne ce qu'il a vu et ce quil a oui : il a vu tout ce qu'il annonce dans le sein du Père, où il est vie et lumière j s'il déclare aux
^^) Jean. m. Sa.
SUR LES MYSl-ÈRES. 54^
hommes les règles de la justice, et les implacables jugemens de Dieu, il les a ouïs dans le sein du Père où ils sont conçus et formés ; et personne ne reçoit on témoignage^
Je ne vois point de fruit de sa parole que j'annonce; quoiqu'elle ne soit autre chose que le témoignage de Jésus-Christ répété par ses ministres : personne ne nous écoute, et nous ne voyons aucun fruit de notre Evangile.
Pleurons donc sur le malheur et l'aveuglement des hommes : pleurons sur le témoignage si certain de Jésus-Christ, mais que personne ne veut. Mais consolons-nous en même temps ; car Dieu sait à qui il veut faire recevoir en particulier ce témoignage , qui paroît si rejeté et si méprisé par le public. Et pour preuve, que ce témoignage, que personne nô reçoit, est néanmoins reçu de quelques-uns à qui Dieu prépare le cœur ; saint Jean ajoute : Celui qui reçoit son témoignage, atteste que Dieu est véritable ; car celui que Dieu a enuojé , ne dit que de$ paroles de Dieu ; parce que Dieu ne lui donne paè son esprit a^^ec mesure (0. Il est vrai en tout, et son témoignage ne se doit pas diviser. S'il est vrai , en annonçant les miséricordes, les condescendances, les facilités ; il est vrai en annonçant les rigueurs.* Personne ne reçoit son témoignage. Les ALthéniens en général méprisent en la bouche de saint Paul le témoignage de Jésus -Christ : mais Dieu parle en secret à Denis j aréopagite , et à une femme nommée Damans ('^). En une autre occasion, «7 ouy^re le cœur de Lydie , une teinturière en pourpre ^ pour écouter
CO Joan. m. 33 , 34.-^ W AcL, xYii. 18. et seq.
ce que disoit saint Paul (0. Dieu sait le nom de ceux à qui il veut se faire sentir. Ne vous découragez point, ô prédicateur ! une seule ame , que dis-je, une seule bonne pensée, dans une seule ame vous récompense de tous vos travaux.
Et vous, peuples, écoutez vos pasteurs, vos prédicateurs : attestez en les croyant que Dieu est véritable en tout, et qu'il ne donne point son esprit avec mesure à Jésus-Christ dans son Eglise \ puisque tout vice y est repris, et que toute vérité y est en-
Xl.e ÉLÉVATION.
Saint Jean explique V amour de Dieu pour son Fils,
Le Père aime son Fils , et lui met tout entre les mains ('2). Heureux ceux que Dieu met entre les mains de son Fils, qu'il aime si parfaitement! Ceux qu'il met entre ses mains, ce sont ses fidèles, ses élus.
Qu'il les aime , puisqu'il les donne à son Fils ! O amour du Père et du Fils, vous êtes ineffable , incompréhensible ! et je me perds dans cet abîme. Je le connois un peu par ses effets , que Dieu aime son Fils, qui est un autre lui-même, une autre personne, afin que son amour trouve où s'épancher, qui est le plaisir de l'amour ; mais un en substance , de peur que l'amour ne s'écarte trop de sa source, et ne perde la perfection et fagrément de funité : Tout m'est donné par mon Père , et nul ne connoît
{y)^ct. XVI. i4- — (*) Joan. in. 35.
sur. LES MYSTÈRES. S/jo
le Fils siée nest le Père ; et nul ne connoit le Père si ce nest le Fils , et celui à qui le Fils Vaura ré" vêlé (0.
O Jésus , faites-le-moi connoître ! Mais je ne sais quoi me dit dans le cœur, que vous avez commencé de me faire cette grâce ; je commence à sentir par une douce confiance que je lui suis donné de votre main. Heureux de lui être donné d'une main si chère! Le Pcre nous aime encore davantage en nous trouvant dans les mains de son Fils , et unis à lui. Aimons le Père qui nous donne au Fils : aimons le Fils qui nous reçoit de la main de son Père. Si vous m'aimez , gardez mes commandemens (^). Gardonsles donc par amour , et gardons avant toutes choses le commandement de l'amour , qui fait garder tous les autres.
La récompense : et la peine de ceux qui ne croient point au Fils. Cojiformité du témoignage de saint Jean avec celui de Jésus-Christ.
Qui croit au Fils a la vie éternelle (?). Le Fils est lui-même la vie éternelle. La foi est une nouvelle vertu qui renferme toutes les autres. Dieu donne un aimable objet à cette foi : c'est Jésus-Christ. En lui on aime toute vérité et toute vertu, comme dans la source et dans le modèle. Qui ne croit point au Fils, na ni grâce , ni vérité , ni vertu : il ne voit point la
(0 Luc. X. 23. — W Joan. xiv. i5. — {^)Joan. ni. 3G.
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^ne ^ mais la colère de Dieu demeure sur lui. Elle y étoit déjà: et riiomme naît enfant de colèi^ei^). Elle n'y tombe donc pas , elle y demeure , et Jësus-Christ l'en pouvoit ôter. Affreuse parole : la colère de Dieu demeure sur lui. Qui en pourroit porter le poids ? Elle y demeure; elle en fait son trône ; elle y règne ; et l'empire qu'elle y exerce est aussi terrible que juste : car, sans jamais lâcher prise, elle accable un malheureux criminel.
Ce te'moignage est semblable à celui de Je'sus- Christ : Qui cj^oit au Fils nest point jugé : car il a un moyen certain d'être justifié : qui ne croit point au Fils est déjà jugé {'^). Ce n'est pas par un nouveau jugement qu'il est juge' : le jugement qui étoit déjàse confirme et se déclare, et on périt dans son péché.
Nous avons ouï la prédication de saint Jean-Baptiste : un autre Jean, qui est l'apôtre et l'évangéliste, nous l'a racontée. Saint Jean-Baptiste sera bientôt arrêté : il le fut par Hérode , dont il reprenoit l'inceste, un peu après le baptême et le jeûne de Jésus- Christ. Saint Matthieu marque expressément en ce temps l'avis que reçut Jésus-Christ de la prison de son précurseur (5), Saint Luc parle aussi de cette prison , aux environs du baptême de notre Seigneur (4). U est marqué dans l'évangile de saint Jean, qu'aM commencement du ministère de Jésus-Christ, le saint précurseur ri av oit point encore été arrêté i^j : pour insinuer, qu'il le fut bientôt après, 11 va donc
{^)Ef)7ies. II, 3. — {V Joan. ni. i8. -'{^)Mauh. xiv. ia.-^C4)Z«<;. III. 19. — {^)Joan. nr. 24.
SUR LES MYSTÈRES. 55l
devenir précurseur d'une nouvelle manière, c'est-àdire, par sa prison et par sa mort, qui devance celle de Jésus , et nous y prépare. Ainsi nous n'entendrons plus parler saint Jean-Baptiste ; il annoncera le Sauveur d'une autre sorte.