DE TRAVAILLER A SON SALUT
donnent le gouvernail, c'est-à-dire qu'ils perdent l'attention à eux-mêmes et à la prière. Ainsi ils périssent misérablement , et pour avoir cessé de veiller, ils perdent en un moment tout le fruit de tant de travaux. Mais si l'attention et la vigilance est si nécessaire aux justes, pour prévenir leur chute funeste , combien en ont liesoin les pécheurs pour s'en relever et pour réparer leurs ruines ? C'est pourquoi de tous les préceptes que le Saint-Esprit a donnés aux hommes , il n'y en a aucun que le Fils de Dieu ait répété plus souvent , que les saints apôtres aient inculqué avec plus de force , que celui de veiller sans cesse. Toutes les cpîtres , tous les évangiles, toutes les pages de l'Ecriture sont pleines de ces paroles : «Veillez, priez, prepez » garde, soyez prêts à toutes les heures ; parce » que vous ne savez pas à laquelle viendra le Sei- » gneur ». En effet, faute de veiller à notre salut el à notre conscience, notre ennemi qui n'est que trop vigilant , et nos passions qui ne sont que trop attentives à leurs objets, nous surprennent, nous emportent, nous mettent entièrement sous le joug, et traînent nos âmes captives devant le redoutable tribunal de Jésus -Christ, avant que nous ayons seulement songé à en prévenir les rigueurs par la pénitence. C'est ce dangereux assoupissement que craignoit le divin Psalmiste, lorsqu'il faisoit cette prière : « Eclairez mes yeux , ô Seigneur , de peur » que je ne m'endorme dans la mort (0 ». C'est pour prévenir l'effet de cette mortelle léthargie, que l'apôtre nous dit aujourd'hui : « Mes Frères,
C) Ps. XII. 4.
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» l'heure est venue de vous re'veiller de votre som- » meil ».
Et moi pour suivre ses intentions, je combattrai tout ensemble le sommeil et la langueur; le sommeil qui nous rend insensibles; la langueur qui nous empêchant de nous éveiller tout-à-fait et de nous lever promptement , nous replonge de nouveau dans le sommeil. Je vous montrerai en deux points, premièrement, chre'tiens, que ceux-là sont trop nonchalamment et trop malheureusement endormis, qui ne penseM pas à Dieu ni à sa justice : secondement que l'heure est venue de nous re'veiller de ce sommeil; et que cette heure, c'est l'heure même où nous sommes présentement , et celle où je vous excite et où je vous parle. Ainsi après avoir éveillé ceux qui dorment dans leurs péchés, je tâcherai de vaincre les délais de ceux qui disputent trop long-temps avec leur paresse. Voilà simplement et en peu de mots le partage de mon discours. Donnez-moi du moins vos attentions dans un discours où il s'agit de l'attention elle-même.
PREMIER POINT
Afin que personne ne croie que c'est un crime léger de ne penser pas à Dieu , ou d'y penser sans considérer combien c'est une chose terrible de tomber entre ses mains , j'entreprends de vous faire voir que ce crime est une espèce d'athéisme.
Dixit insipiens in cordesuOy Non est Deus, dit le psaume lu.*" ; « L'insensé a dit en son cœur , Il n'y a » point de Dieu ». Les saints Pères nous enseignent que nous pouvons nous rendre coupables en plu-
DE TRAVAILLER A SOZV SALUT. l43
sieurs façons de cette erreur insensée, par erreur, par volonté, par oubli. Il y a en premier lieu les athées et les libertins, qui disent ouvertement que les choses vont au hasard et à l'aventure , sans ordre, sans gouvernement, sans conduite supérieure. Insensés, qui dans Fempire de Dieu , parmi ses ouvrages , parmi ses bienfaits, osent dire qu'il n'est pas, et ravir l'être à celui par lequel subsiste toute la nature ! La terre porte peu de tels monstres ; les idolâtres mêmes et les infidèles les ont en horreur. Et lorsque dans la lumière du christianisme on en découvre quelqu'un, on en doit estimer la rencontre malheureuse et abominable. Mais que l'homme de plaisir, sensuel, qui laisse dominer les sens et ne songe qu'à les satisfaire , prenne garde que Dieu ne le livre tellement à leur tyrannie, qu'à la fin il vienne à croire que ce qui n'est pas sensible n'est pas réel; que ce qu'on ne voit ni ne touche , n'est qu'une ombre et un fantôme ; et que les idées sensibles prenant le dessus , toutes les autres ne paroissent douteuses ou tout-à-fait vaines : car c'est là que sont conduits insensiblement ceux qui laissent dominer les sens et pe pensent qu'à les satisfaire. On en voit d'autres , dit le docte Théodoret (0, qui ne viennent pas jusqu'à cet excès de nier la divinité ; mais qui pressés et incommodés dans leurs passions déréglées, par ses lois qui les contraignent , par ses menaces qiti les étonnent, par la crainte de ses jugemens qui les troublent, désireroient que Dieu ne fût pas : bien plus , ils voudroient pouvoir croire que Dieu n'est qu'un nom , et disent dans leur cœur , non par per-
(«) In Ps. tu. tom. i, /». Go3.
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suasion , mais par désir : Non est Deus ; « Il n'y a » point de Dieu ». Ils voudroient pouvoir réduire au néant cette source féconde de l'être. « Ingrats et » insensés , dit saint Augustin , qui , parce qu'ils » sont déréglés, voudroient détruire la règle, et » souhaitent qu'il n'y ait ni loi ni justice » : Qui dutn nolunt esse justi , nolunt esse veritalem gud damnantur injusti (.0. Je laisse encore ceux-ci, et je veux croire qu'aucuns de mes auditeurs ne sont si dépravés et si corrompus. Je viens à une troisième manière de dire que Dieu n'est pas, de laquelle nous ne pourrons pas nous excuser.
, Voici le principe que je pose. Ce h quoi nous ne daignons penser est comme nul à notre égard» Ceux-là donc disent en leur cœur que Dieu n'est pas, qui ne le jugent pas digne qu'on pense à lui sérieusement. A peine sont-ils attentifs à sa vérité quand on prêche, à sa majesté quand on sacrifie, à sa justice quand il frappe , à sa bonté quand il donne; enfin qui le comptent tellement pour rien, qu'ils pensent en effet n'avoir rien à craindre, tant qu'ils n'ont que lui pour témoin. Qui de nous n'est pas de ce nombre? Qui n'est pas arrêté dans ses entreprises par la rencontre d'un homme qui n'est pas de son secret ni de sa cabale? Et cependant ou nous méprisons , ou nous oublions le regard de Dieu. N'apportons pas ici l'exemple de ceux qui roulent en leur esprit quelque vol ou quelque meurtre : tout ce qu'ils rencontrent les trouble , et la lumière du jour et leur ombre propre leur fait peur. Ils ont peine à porter eux-mêmes l'horreur de leur
(') InJoan. Tr. xc. n. 3 , tom. ni, col. 721.
funeste
DE TRAVAILLEll A SON SALUT. 145
funeste secret : et ils vivent cependant dans une souveraine tranquillité des regards de Dieu. Laissons ces tragiques attentats ; disons ce qui se voit tous les jours. Quand vous déchirez en secret ceux que vous caressez en public ; quand vous les percez de cent plaies mortelles par les coups incessamment redoublés de votre dangereuse langue; quand vous mêlez artificieusement le vrai et le faux pour donner de la vraisemblance à vos histoires malicieuses ; quand vous violez le sacré dépôt du secret qu'un ami trop simple a versé tout entier dans votre cœur, et que vous faites servir à vos intérêts sa confiance qui vous obligeoit à penser aux siens ; combien prenez-vous de précautions pour ne point paroître? combien regardez -vous à droite et à gauche? Et si vous ne voyez pas de témoin qui puisse vous reprocher votre lâcheté dans le monde , si vous avez tendu vos pièges si subtilement qu'ils soient imperceptibles aux regards humains , vous dites : « Qui » nous a vus » ? Narraverunt ut ahsconderent laqueos ; dixerunt , Quis videbit eos (0 ? comme dit le divin Psalmiste. Vous ne comptez donc pas parmi les voyans, celui qui habite aux cieux? Et cependant entendez le même Psalmiste : « Quoi ! celui j) qui a formé l'oreille n'écoute-t-il pas ? et celui » qui a fait les yeux, est-il aveugle » ? Qui plantai it aurem non audiet, aut qui finxit oculuni , non con^ sidérai (^) ? Pourquoi ne songez-vous pas qu'il est tout vue, tout ouïe , tout intelligence : que vos pensées lui parlent , que votre cœur lui découvre
C«) Ps. Lxni. 5. — C«) Ps. xciii. 9.
Bossu ET. XI. 10
l46 SUR LA NÉCESSITÉ
tout , que votre propre conscience est sa surveillante et son témoin contre vous-même ? Et cependant sous ces yeux si vifs, sous ces regards si perçans, vous jouissez sans inquie'tude du plaisir d'être caché : vous vous abandonnez à la joie, et vous vivez en repos parmi vos de'lices criminelles , sans songer que celui qui vous les défend , et qui vous en a laissé tant d'innocentes , viendra quelque jour inopinément troubler vos plaisirs d'une manière terrible par les rigueurs de son jugement , lorsque vous l'attendrez le moins. West-ce pas manifestement le compter pour rien , et « dire en son » cœur insensé ; Il n'y a point de Dieu » ? Dlxit insipiens in corde suo : Non est Deus,
Quand je recherche les causes profondes d'un si prodigieux oubli , et que je considère en moi-même d'où vient que l'homme si sensible à ses intérêts, et si attentif à ses affaires , perd néanmoins de vue si facilement la chose du monde la plus nécessaire, la plus redoutable et la plus présente, c'est-à-dire Dieu et sa justice ; voici ce qui me vient en la pensée. Je trouve que notre esprit dont les bornes sont si étroites , n'a pas une assez vaste compréhension pour s'étendre hors de son enceinte : c'est pourquoi il n'imagine vivement que ce qu'il ressent en luimême, et nous fait juger des choses qui nous environnent, par notre propre disposition. Celui qui est en colère, croit que tout le monde est ému de l'injure que lui seul ressent, pendant qu'il en fatigue toutes les oreilles. On voit que le paresseux qui laisse aller toutes choses avec nonchalance, ne
DE TRAVAILLER A fe O 2» SALUT. ï^'J
s'imagine jamais combien vive est l'activité de ceux qui attaquent sa fortune. Pendant qu'il dort à son aise et qu'il se repose , il croit que tout dort avec lui, et n'est réveille' que par le coup. C'est une illusion semblable , mais bien plus universelle , qui persuade à tous les pécheurs, que pendant qu'ils languissent dans l'oisiveté, dans le plaisir, dans l'impénitence , la justice divine languit aussi, et quelle est tout -à-fait endormie. Parce qu'ils ont oublié Dieu, ils pensent aussi que Dieu les oublie : Dixil enim i/i corde suo , ohlitus est Deus (0 : « Car M il a dit en son cœur : Dieu Ta oublié », Mais leur erreur est extrême : si Dieu se tait quelque temps, il ne se taira pas toujours. « Je veillerai, dit- il, sur » les pécheurs, pour leur mal et non pour leur » bien » : Vigilabo super eus in malum et non in honum (^). « Je me suis tu , dit-il ailleurs, j'ai gardé, j) le silence, j'ai été patient, j'éclaterai tout à coup ; » long-temps j'ai retenu ma colère dans mon sein , » à la fin j'enfanterai , je dissiperai mes ennemis , et » les envelopperai tous ensemble dans une même » vengeance » : Tacui semper, silui , patiens fui; sicut parturiens loquar , dissipaho et absorbeho sinuil (3). Par conséquent, chrétiens, ne prenons pas son silence pour un aveu, ni sa patience pour un pardon, ni sa longue dissimulation pour un oubli ^ ni sa bonté pour une foiblesse. Il attend parce qu'il est miséricordieux; et si l'on méprise ses niist^ri-, cordes , souvent il attend encore et ne presse pas sa vengeance; parce qu'il sait que ses mains sorxt
(0 Ps. IX. 34.— C») Jer. xuv. 27. — (3) /*. xm. 14.
l4B Sun LA NÉCESSITÉ
inévitables. Comme un roi (*) qui sent son trône affermi et sa puissance établie , apprend qu il se machine dans son Etat des pratiques contre son service, de secrets desseins de re'vohe ; car il est malaisé de tromper Un roi qui a les yeux ouverts et qui veille : il pourroit étouffer dans sa naissance cette cabale découverte ; mais assuré de lui-même et de Sa propre puissance , il est bien aise de voir jusqu'où iront les téméraires complots de ses sujets infidèles, et ne précipite pas sa juste vengeance, jusqu'à ce qu'ils soient parvenus au terme fatal où. il a résolu de les arrêter. Ainsi, et à plus forte raison , ce Dieu tout-puissant , qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, et qui, 5age dispensateur des temps, a fait la destination de tous les momens devant l'origine des choses, n'a rien à précipiter. Ceux-là se hâtent et se précipitent , dont les conseils sont dominés par la rapidité des occasions, et emportés par la fortune. Il n'en est pas ainsi du Tout -puissant. Les pécheurs sont sous ses yeux et sous sa main. Il sait le temps qu'il leur a donné pour se repentir, et celui où il les attend pour les confondre. Cependant qu'ils mêlent le ciel et la terre pour se cacher , s'ils pouvoient, dans la confusion de toutes choses; que ces femmes infidèles et ces hommes corrompus et corrupteurs se couvrent eux-mêmes, s'ils peuvent, de toutes les ombres de la nuit ; que ceux qui s'en-
C*) Semblable à celui qui nous honore de son audience. Ces moU qui désignent que ce sermon a du être prêché devant le toi , sont efiacés dans le manuscrit de l'aateur. £dit. de Déforis.
DE TRAVAILLER A SON SA LL T. J^g
tendent si bien pour conspirer k leur perte , enveloppent leurs intelligences déslionnêtes dans l'obscurité d'une intrigue impénétrable : ils seront découverts au jour arrêté; leur cause sera portée devant le tribunal de Jésus-Christ , où leur conviction ne pourra être éludée par aucune excuse , ni leur peine retardée par aucunes plaintes.
Mais j'ai à vous découvrir de plus profondes vérités. Je ne prétends pas seulement faire apprêt hender aux pécheurs les rigueurs du jugement dernier, ni les supplices insupportables du siècle à venir. De peur que le repos oh ils sont dans la vie présente, ne serve à nourrir en leur cœur aveugle et impénitent l'espérance de l'impunité, le Saint- Esprit nous enseigne que leur repos même est une peine. Pécheurs, soyez ici attentifs. Voici une nouvelle manière de se venger qui n'appartient qu'à Dieu seul; c'est de laisser ses ennemis en repos, et de les punir davantage par leur endurcissement et par leur sommeil léthargique, que s'il exerçoit sur eux un châtiment exemplaire. Il est donc vrai , chrétiens, qu'il arrive souvent qu'à force d'être irrité. Dieu renferme en lui-même toute sa colère; en sorte que les pécheurs étant étonnés eux-mêmes de leurs longues prospérités et du cours fortuné de leurs affaires, s'imaginent n'avoir rien à craindre et ne sentent plus aucun trouble dans leur conscience. Voilà ce pernicieux assoupissement , voilà ce sommeil de mort dont j'ai déjà tant parlé. C'est mes Frères, le dernier fléau que Dieu envoie à ses ennemis; c'est le comble de tous les malheurs, c'est la plus prochaine disposition à l'impénitence
iSo SUR LA NÉCESSITÉ
finale et à la ruine dernière et irre'mëdiable. Pour l'entendre, il faut remarquer que c'est une excellente maxime des saints docteurs, « Qu'autant que » les pécheurs sont rigoureux censeurs de leurs » vices , autant Dieu se relâche en leur faveur de î) la sévérité de ses jugemens » : In quantum non peperceris tibij in tantum tibi Deus , crede j parcet (.0. En effet, comme il est écrit que Dieu aime la justice et déteste l'iniquité, tant qu'il y a quelque chose en nous qui crie contre les péchés et s'élève contre les vices, il y a aussi quelque chose qui prend le parti de Dieu ; et c'est une disposition favorable pour le réconcilier avec nous. Mais dès que nous sommes si malheureux que d'être toutà-fait d'accord avec nos péehéé; dès que, par le plus indigne des attentats, nous en sommes venus à ce point que d'abolir en nous-mêmes la sainte vérité de Dieu, l'impression de son doigt et de ses lumières, la marque de sa justice souveraine, en renversant cet auguste tribunal de la conscience qui condamnoit tous les crimes; c'est alors que l'empire de Dieu est détruit, que l'audace de la rébellion est consommée, et que nos maux n'ont presque plus de remèdes. C'est pourquoi ce grand Dieu vivant , qui sait que le souverain bonheur est de le servir et de lui plaire , et que ce qui reste de meilleur à ceux qui se sont éloignés de lui par leurs crimes, c'est d'être troublés et inquiétés du malheur de lui avoir déplu; après qu'on a méprisé long-temps ses grâces, ses inspirations, ses miséricordieux avertissemens, et les coups par lesquels il nous a frappés
(0 Tertull. de Pœnitcntid, n. lo.
DE THAVAILLER A SON SALUT. l5l
de temps en temps , non encore pour nous punir à toute rigueur , mais seulement pour npus réveiller; prend enfin cette dernière résolution pour se venger des hommes ingrats et trop insensibles : il retire ses saintes lumières , il les aveugle , il les endurcit ; et leur laissant oublier ses divins pre'ceptes, il fait qu'en même temps ils oublient et leur salut et eux-mêmes. Encore que cette doctrine paroisse assez e'tablie sur l'ordre des jugemens de Dieu, je penserai n'avoir rien fait si je ne la prouve clairement : il faut que je vous montre dans son Ecriture le progrès d'un si grand mal. Le prophète Isaïe nous le représente tenant en sa main une coupe , qu'il appelle la coupe de la colère de Dieu : Bibisti de manu Domini calicem irœ ejus (0 : « La main du Seigneur vous a fait boire M la coupe de sa colère ». Elle est, dit-il, i^mplie d'un breuvage qu'il veut faire boire aux pécheurs ; mais d'un breuvage fumeux comme d'un vin nouveau , qui leur monte à la tête et qui les enivre. Ce breuvage qui enivre les pécheurs, qu'est-ce autre chose, Messieurs, que leurs péchés mêmes et leurs désirs emportés auxquels Dieu les abandonne ? Ils boivent comme un premier verre, et peu à peu la tête leur tourne; c'est-a-dire que dans l'ardeur de leurs passions, la réflexion à demi éteinte n'envoie que des lumières douteuses. Ainsi l'ame n'est plus éclairée comme auparavant; on ne voit plus les vérités de la religion , ni les terribles jugemens de Dieu, que comme à travers d'un nuage épais. C'est ce qui s'appelle dans les Ecritures « l'esprit de ver-
(») Is. LI. 17.
l52 SUR LÀ NÉCESSITÎ^.
» tige (0 », qui rend les hommes chancelans et mal assures. Cependant ils de'plorent encore leur foiblesse; ils jettent quelque regard du côté de la vertu qu'ils ont quittée. Leur conscience se réveille de temps en temps, et dit en poussant un secret soupir dans le cœur : O piété ! ô chasteté ! ô innocence! ô sainteté du baptême ! ô pureté du christianisme ! Les sens l'emportent sur la conscience : ils boivent encore , et leurs forces se diminuent , et leur vue se trouble. Il leur reste néanmoins quelque connoissanee et quelque souvenir de Dieu. Buvez, buvez, ô pécheurs, buvez jusqu'à la dernière goutte, et avalez tout jusqu'à la lie. Mais que trouverontils dans ce fond ? « Un breuvage d assoupissement , » dit le saint Prophète , qui achève de les enivrer » jusqu'à les priver de tout sentiment » : Usque ad fundum calicis soporis hibisii , et polasti usque ad fœces (2). Et voici un effet étrange : « Je les vois, 3) poursuit Isaïe, tombés dans les coins des rues, si » profondément assoupis, qu'ils semblent tput-ày> fait nijorts m : Filii lui projecti sunt, dormierunt in capite omnium viarum (3). C'est l'image des grands pécheurs, qui, s'étant enivrés long-temps du vin de leurs passions et de leurs délices criminelles, perdent enfin toute connoissanee de Dieu et tout sentiment de leur mal. Ils pèchent sans scrupule : ils s'en souviennent sans douleur : ils s'en confessent sans componction : ils y retombent sans crainte : ils y persévèrent sans inquiétude ; ils y meurent enfin sans repentance.
Ouvrez donc les yeux , ô pécheurs ! et connoissez
C«) Is. XIX. 14. — (>) lùiJ. - \}) Ibid. 20.
DE TRAVAILLER A SON SALUT. l53
Tetat où vous êtes. Pendant que vous contentez vos mauvais de'sirs, vous buvez un long oubli de Dieu; un sommeil mortel vous gagne , vos lumières s'e'teignent , vos sens s'afFoiblissent. Cependant il se fait contre vous , dans le cœur de Dieu , un « amas de » haine et de colère» : Tliesaiirizas tihi irami^jy comme dit Tapôtre : sa fureur long-temps retenue fera tout à coup un e'clat terrible. Alors vous serez réveillés par un coup mortel , mais réveillés seulement pour sentir votre supplice intolérable. Prévenez un si grand malheur; éveillez -vous, l'heuie est venue : Hora est jain nos de somno surgere. £veillez-vous pour écouter l'avertissement, de peur qu'on ne vous éveille pour écouter votre sentence. ]Ve tardez pas davantage : cette heure où je vous parle doit être, si vous êtes sages, l'heure de votre réveil. C'est ma seconde partie.
SECOND POINT
Jésus -Christ commande à ses ministres de dénoncer à tous ceux qui diffèrent de jour en jour leur conversion, qu'ils seront surpris infailliblement dans les pièges de la mort et de l'enfer ; et qu'à moins de veiller à toutes les heures, il viendra une heure imprévue qui ne leur laissera aucune ressource. Ecoutez, non la parole des hommes, mais la parole de Jésus-Christ même , en saint Matthieu et en saint Luc(^) : « Veillez, parce que vous ne savez pas à » quelle heure viendra votre Seigneur. Car sachez 3> que si le père de famille étoit averti de l'heure à j) laquelle le voleur doit venir, sans doute.il veille-
C) Hom. Il, 5 (') Matlh. xxiv. /J2 , et scq. Luc. xii. 39, et seq.
l54 SUR LA NÉCESSITÉ
» roit et ne laisseroit pas percer sa maison. Vous » donc aussi soyez toujours prêts , parce que le Fils )> de l'homme viendra à l'heure que vous ne pensez » pas. Qui est le serviteur fidèle et prudent que son » maître a établi sur tous ses serviteurs , afin qu il » leur distribue dans le temps leur nourriture ? « Heureux est ce serviteur , si son maître à son ar- » rive'e le trouve agissant de la sorte ! Je vous dis » en vérité qu'il l'établira sûr tous ses biens. Mais si M ce serviteur est méchant , et qu'il dise en son cœur : ^) Mon maître n'est pas prêt à venir ; et qu'il com- » mence à maltraiter ses compagnons, et à manger, » et à boire, et à s'enivrer, et à mener une vie dis- » solue : le maître de ce serviteur viendra au jour » auquel il ne s'attend pas , et à l'heure qu'il ne sait » pas , et .il le séparera et lui donnera le partage » des infidèles et des hypocrites. C'est là qu'il y » aura des pleurs et des grincemens de dents ».
Cette parabole de l'Evangile nous découvre en termes formels deux vérités importantes. La première que Jésus-Christ a dessein de nous surprendre ; la seconde que le seul moyen qu'il nous donne pour éviter la surprise , c'est de veiller sans relâche. Tel est le conseil de Dieu, et la sage économie que ce grand Père de famille a établie dans sa maison. Il a voulu avoir des serviteurs vigilans et perpétuellement attentifs. C'est pourquoi il a disposé de [telle] sorte le cours imperceptible du temps, que nous ne sentons ni sa fuite ni les larcins qu'il nous fait; en sorte que la dernière heure nous surprend toujours. Il faut ici nous représenter cette illusion trompeuse du temps, et la manière dont il se joue
DE TRAVAILLER A SON vSALUT. l55
de notre foible imagination. Le temps, dit saint Augustin (0 , est une foible imitation de Te'ternité. Celle-ci e^ toujours la même : ce que le temps ne peut égaler par sa consistance , il tâche de l'imiter par la succession. S'il nous dérobe un jour, il en rend subtilement un autre semblable, qui nous empêche de regretter celui que nous venons de perdre. C'est ainsi que le temps nous joue et nous cache sa rapidité. C'est aussi peut-être en cela que consiste cette malice du temps dont l'apôtre nous avertit par ces mots : « Rachetez le temps, dit-il, )) parce que les jours sont mauvais(2) »; c'est-à-dire trompeurs et malicieux. En effet le temps nous trompe toujours; parce qu'encore qu'il varie sans cesse, il montre presque toujours un même visage, et que l'année qui est écoulée semble ressusciter dans la suivante. Toutefois une longue suite nous découvre toute l'imposture. Les rides sur notre front, les cheveux gris, les infirmités ne nous font que trop remarquer quelle grande partie de notre être est déjà abîmée et engloutie. Mais dans de si grands changemens le temps affecte toujours quelque imitation de l'éternité : car, comme c'est le propre de l'éternité de conserver les choses dans le même état ; le temps pour en approcher , ne nous dépouille que peu à peu , et nous mène aux extrémités opposées par une pente si douce et tellement insensible , que nous nous trouvons engagés au milieu des ombres de la mort , avant que d'avoir songé comme il faut à notre conversion. Ezéchias ne sent point écouler son âge , et dans la quaran-
(») ïn Ps. IX. n. 7, tom. iv, col. /p. — W I^ph. v. iG.
l5G SUU LA KÉCESSiTÉ
tième de ses années, il croit qu'il ne l'ait que de naître : Dum adhuc ordirer, succidit me(0 : « Il a ii coupé la trame de mes jours , que je ne faisois 3) que commencer)). Ainsi la malignité trompeuse du temps fait que nous tombons tout à coup et sans y penser, entre les mains de la mort. Pour nous garantir de cette surprise, Jésus -Christ ne nous a laissé qu un seul moyen dans la parabole de l'Evangile ; c'est celui d'être toujours attentifs et vigilans. «Veillez, dit -il, sans cesse, parce que » vous ne savez à quelle heure viendra le Sei- » gneur ».
Ici l'on ne peut s'étonner assez de l'aveuglement des hommes , qui ne sont pas moins audacieux que le fut autrefois l'apôtre saint Pierre , lorsqu'il démentit la vérité même. On ne lit point sans élonnement la témérité de ce disciple , qui , lorsque Jésus-Christ lui dit nettement qu'il le reniera trois fois , ose lui répondre en face : « Non , je ne vous » renierai pas (-0 ». Mais cessons de nous étonner de son audace , qu'il a expiée par tant de larmes : étonnons-nous de nous-mêmes et de notre témérité insensée. Jésus-Christ nous a dit à tous en paroles claires : Si vous ne veillez sans cesse , je vous surprendrai. Et nous osons lui répondre : Non, Seigneur, nous dormirons à notre aise; cependant nous vous préviendrons de quelques momens , et une prompte confession nous sauvera de votre colère. Quoi! le Fils de Dieu aura dit que la science des temps est l'un des secrets que son Père a réservés en sa puissance (3) , et nous voudrons percer ce
(»; Is. xxxviu. la. — (0 Malth. xxvi. 33, 35. — C^) Act. t. 7.
DE TRAVAILLER A SON SALUT. iS^
secret impe'nétrable, et foncier nos espérances sur un mystère si caché, et qui passe de si loin notre connoissance ! Quand Jésus -Christ viendra en sa majesté pour juger le monde , mille événemens terribles précéderont : toute la nature se remuera devant sa face; et cependant l'univers menacé de sa ruine totale par un si grand ébranlement , ne laissera pas d'être surpris. Il est écrit que ce dernier jour viendra comme un voleur; et qu'il arrivera sur tous les hommes , comme un lacet où ils seront pris inopinément : tant la sagesse de Dieu est profonde à nous cacher ses conseils ! Et nous croirons pouvoir sentir et apercevoir la dissolution de ce corps fragile qui porte sa corruption en son propre sein! Nous nous trompons, nous nous abusons, nous nous flattons nous-mêmes trop grossièrement. La mort ne viendra pas de loin avec grand bruit pour nous assaillir. Elle s'insinue avec la nourriture que nous prenons, avec l'air que nous respirons, avec les remèdes mêmes par lesquels nous tâchons de nous en défendre. Elle est dans notre sang et dans nos veines ; c'est là qu'elle a mis ses secrètes et inévitables embûches , dans la source même de la vie. C'est de là qu'elle sortira, tantôt soudaine, tantôt à la suite d'une maladie déclarée; mais toujours surprenante et trop peu prévue. L'ex-* périence le fait assez voir; et Jésus- Christ nous a dit dans son Evangile que Dieu l'a voulu de la sorte. C'est par un dessein prémédité qu^il nous a caché notre dernier jour; « afin, dit saint Augustin, que » nous prenions garde à tous les jours » : Laiet ulti-
l58 SURLANÉCESSITÉ
mus diesj ut ohsen^entur omnes dics (0. Puisqu'il a entrepris de nous surprendre si nous ne veillons, serons-nous plus industrieux à prévenir la main de Dieu, qu'il ne sera prompt à frapper son coup? Ou croyons-nous avoir contre lui d'autres pre'cautions et d'autres moyens que celui qu'il nous a donne', de veiller toujours? Quelle folie! quel aveuglement! quel étourdissement d'esprit! et quel nom donnerons-nous à une si haute extravagance ?
Permettons ne'anmoins aux hommes, si vous le voulez , de goûter paisiblement le plaisir de vivre ; accordons que la jeunesse puisse se promettre de longs jours, et ne lui envions pas la triste espérance de vieillir. Pensez-vous qu'on doive fonder sa future conversion sur cette attente? Détrompez- vous, chrétiens, et apprenez à vous mieux connoître. Telle est la nature de votre ame et de votre volonté, qu'elle ne peut, étant libre , être forcée par ses objets, mais elle s'engage elle-même. Elle se fait comme des liens de fer et une espèce de nécessité par ses actes : c'est ce qui s'appelle l'habitude , dont je ne m'étendrai pas à vous décrire la violence trop connue et trop expérimentée. Je veux donc bien vous confesser qu'il y a une certaine ardeur des passions et une force trop violente de la nature , que l'âge peut tempérer. Mais cette seconde nature qui se forme par l'habitude, mais cette nouvelle ardeur encore plus tyrannique qui naît de faccoutumance ; le temps ne fait que l'accroître et l'affermir davantage. Quelle folie, de laisser fortifier un (0 Semi. xzxix. n. i , tom. v, coL 199.
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ennemi qu'on veut vaincre î Ainsi nous nous trompons de'plorablement , lorsque nous attendons du temps le remède à nos passions , que la raison nous présente en vain. Si nous n'acquérons par vertu et par un effort généreux la facilité de les vaincre, c'est une folie manifeste de croire que l'âge nous la donne. Et comme dit sagement l'Ecclésiastique , « la vieillesse ne trouvera pas ce que la jeunesse n'a » pas amassé )> : Quœ in juventute tud non congre^ gasti, quomodo in senectute tua invenies (0? Et il n'est pas nécessaire de rappeler ici de bien loin , ni les deux vieillards de Babylone, impudens calomniateurs de la pudique Susanne, ni la déplorable vieillesse de Salomon , autrefois sage. L'expérience du présent nous sauve la peine de rechercher avec *oin les exemples des siècles passés. Jetez vousmêmes les yeux sur vos proches , sur vos amis , sur tous ceux qui vous environnent; vous ne verrez que trop tous les jours que les vices ne s'affoiblissent pas -avec la nature, et que les inclinations ne se changent pas avec la couleur des cheveux. Au contraire , si nous laissons dominer la colère , la vieillesse bien loin de la modérer, la tournera en aigreur par son chagrin. Et quand on donne tout au plaisir , on ne voit , dit saint Basile , dans Tâge plus avancé, que des idées trop présentes, des désirs trop jeunes; et pour ne rien dire de plus, des regrets qui renouvellent tous les crimes. Par conséquent ne différez pas, et éveillez-vous tout à l'heure, vous qui refusant à présent de vous convertir, dites que vous vous convertirez quelque jour ; désabusez- C») EcclL xxT. 5.
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VOUS ; Hora est jam. Car quelle autre heure voulezvous prendre? En de'couvrez-vous quelqu'une qui soit plus commode ou plus favorable? Connoissez le secret de votre cœur , et entendez le ressort qui fait mouvoir une machine si délicate.
Je sais que vous êtes libre ; mais toutefois pour vous exciter , il faut quelque raison qui vous persuade, vous de'termine; et quelle raison plus pressante aurez-vous alors , que celle que je vous propose? Y aura-t-il un autre Je'sus-Christ , un autre Evangile, une autre foi, une antre espérance, un autre paradis , un autre enfer ? Que verrez-vous de nouveau qui soit capable de vous ébranler ? Pourquoi donc résistez-vous maintenant ? pourquoi donc voulez'vous vous imaginer que vous céderez plus facilement en un autre temps ? D'où viendra cette nouvelle force à la vérité, ou cette nouvelle docilité à votre esprit ? Quand cette passion qui vous domine à pi-ésent , quand ce secret tyran de votre cœur aura quitté l'empire qu'il a usurpé ; vous n'en serez pour cela ni plus dégagé, ni plus maître de vous-même. Si vous ne veillez sur vos actions , il ne fera que céder la place à un autre vice ; au lieu de la remettre au légitime Seigneur, qui est la Raison Dieu. Il y laissera , pour ainsi dire , un successeur de sa race, enfant comme lui de la même convoitise. Je veux dire, les péchés se succéderont les uns aux autres ; et si vous ne faites quelque grand effort pour interrompre la suite de cette succession malheureuse, qui ne voit que d'erreur en erreur et de délai en délai elle vous mènera jusqu'au tombeau ? Connoissez donc que tous ces délais
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lais ne sont qu'un amusement manifeste, et qu'il n'y a rien de plus insensé , que d'attendre la victoire de nos passions, du temps qui les fortifie.
Mais je n'ai pas dit encore ce que les pécheurs endormis ont le plus à craindre. Pour eux ils n'appréhendent que la moji-t subite; et comme ils veulent se persuader, malgré l'expérience et tous les exemples , que leur vigueur présente les en garantit , ils découvrent toujours du temps devant eux. Mortels téméraires et peu prévoyans , qui croyons que la justice divine n'a qu'un moyen de nous perdre ! Non , mes Frères , ne le croyez pas. Nous sommes souvent condamnés et souvent punis terriblement , avant que la vengeance se déclare , avant même que nous la sentions. Et certes nous pourrions entendre cette vérité par l'exemple des choses humaines. On ne dit pas toujours aux erimi* nels la misère de leur triste état: souvent on les voit pleins de confiance, pendant que leur mort est résolue. Leur sentence n'est pas prononcée, mais elle est déjà écrite dans l'esprit des juges. Tel s'est trouvé perdu à la Cour, et entièrement exclus des grâces, dont le crédit subsistoit apparemment. Si la justice des hommes a ses secrets et ses mystères, la justice divine n'aura-t-elle pas aussi les siens ? Oui , sans doute, et bien plus terribles. Mais il faut l'établir par les Ecritures. Ecoutez donc ce qui est écrit au Deutéronome. « Sachez que le Seigneur votre Diea » punit incontinent ceux qui le haïssent , et ne dif- » fère pas à les perdre, leur rendant dans le rao- » ment même ce qu'ils méritent » : Reddens odientibus se j statim ut disperdat eos ; et ultra non dijfc-
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ratj protinus eis restiluens quod merentur (0. Pesez ces mots : incontinent, sans différer, dans le moment même. Est-il vrai que Dieu punisse toujours de la sorte ? Il n'est pas vrai , si nous regardons la vengeance qui éclate : il est vrai si nous regardons les peines cachées que Dieu envoie à ses ennemis ; peines si grandes et si terribles, que je vous ai démontrées dans ma première partie. Celui qui pèche est puni sans retardement; parce que la grâce se retire dans le moment même ; parce que sa foi diminue, qu'un péché en attire un autre, et qu'on tombe toujours plus facilement après qu'on est affoibli par une première chute. Telles sont les peines affreuses qui suivent le crime dans l'instant qu'il est commis. C'est que ces hommes corrompus perdent toute crainte de Dieu, c'est-à-dire, tout le frein de leur licence ; ces femmes achèvent de perdre tout ce qu'il leur reste de modestie, c'est-à-dire tout l'ornement de leur sexe. Enfin le crime n'a plus pour nous une face étrange qui nous épouvante ; mais il est devenu malheureusement familier, et n'étonne plus notre ame endurcie. N'appelez-vous pas cela un grand supplice ? Quoi ! dit le grand saint Augustin , si lorsque nous péchons , nous étions frappés à l'instant d'une soudaine maladie, si nous perdions la vue, si nos forces nous abandonnoient; nous croirions que Dieu nous punit, et nous aurions un saint empressement d'appaiser sa juste fureur par une prompte pénitence. Ce n'est pas la vue corporelle, mais c'est la lumière de l'ame qui s'éteint en nous : ce n'est pas cette santé fragile
(0 Deui. VII. 10,
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que nous perdons ; mais Dieu nous livre à nos passions , qui sont nos maladies les plus dangereuses. Nous ne voyons plus, nous ne goûtons plus les vérites de la foi. Aveugles et endurcis nous tombons dans un assoupissement et dans une insensibilité mortelle ; et pendant que Dieu nous y abandonne par une juste punition , nous ne sentons pas sa main vengeresse , et nous croyons qu'il nous pardonne et qu'il nous épargne : Si quis furtum faciens statim oculum perdidisset ^ omnes dicercnt Deumprœsentem vindicasse-j oculutn cordis amisit, et ei pepercisse putatur Deus (0 ? Que nous sert de vivre et de subsister aux yeux des hommes , si cependant nous sommes morts , perdus devant Dieu et devant ses anges? Nomen habes quod Dwas ^ et mortuus es (2) : « On vous appelle vivant ; mais en effet vous » êtes mort ». Pour faire mourir un arbre, il n'est pas toujours nécessaire qu'on le déracine. Voyez ce grand chêne desséché qui ne pousse plus, qui ne fleurit plus , qui n'a plus de glands ni de feuilles ; il a la mort dans le sein et dans la racine ; il n'en est pas moins ferme sur son tronc ; il n'en étend pas moins ses vastes rameaux. Chrétien dont le cœur est endurci, voilà ton image. Bois aride. Dieu n'a pas encore frappé ta racine , et ne t'a pas précipité de ton haut pour te jeter dans le feu ; mais il a retiré l'esprit de vie.
Craignez donc, pécheur endormi, craignez le dernier endurcissement. Eveillons-nous, il est temps. Pourquoi endurcissez-vous vos cœurs comme Pharaon ? Eveillez-vous sans délai , puisque chaque dé-
(0 SwAug. in Ps. LVii, n. 18, tom. ly, col. 553. — W A^'oc. ni. 1.
l64 SUR LA NÉCESSITÉ
lai ajjgrave vos peines. Car attendez - vous à vous éveiller que vous soyez retourné parmi vos plaisirs ? Et quand faut-il que le chrétien veille , sinon quand Jésus-Christ parle ? Faites réflexion sur vousmême ; pensez-vous être bien loin de cette mortelle léthargie, de cet endurcissement funeste, dont vous êtes menacé si terriblement par tant d'oracles de l'Ecriture? Songez à vos premières chutes : votre cœur vous frappoit alors : Percnssit eum cor Da-^ vid{}) : « David fut frappé au cœur ». Vos remords étoient plus vifs et vos retours à Dieu plus fréquens. Vous périssiez , mais souvent vous versiez des larmes sur votre perte, et vos tristes funérailles étoient du moins honorées de quelque deuil. Maintenant vous paroissez confirmé dans votre crime : les saints avertissemens ne vous touchent plus ; les sacremens vous sont iriutiles. Craignez enfin, chrétiens, que Dieu ne vous livre au sens réprouvé, et que votre ame ne devienne un vaisseau cassé et rompu qui ne puisse plus contenir la grâce. C'est de quoi sont menacés par le Saint-Esprit ceux qui profanent les sacremens parleurs rechutes, et qui entretiennent leurs mauvais désirs par leur complaisance. « Je les 5) briserai, dit le Seigneur, comme un pot de terre, )) et les réduirai tellement en poudre qu'il ne res- » tera pas le moindre fragment , sur lequel on » puisse porter une étincelle de feu, ou puiser une » goutte d'eau « : Comminuetur sicut conteràur la^ genajiguli contritione per^alidd : et non inuenielur de fragmentis ejus testa in qud portetur igniculus de incendioj aut hauriatur parum aquœ de fovea C^)* («) //. RtQ. XXIV. 10.— (*)Jsa. XXX. lo.
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Etrange état de cette anie cassée et rompue ! Elle s'approche du sacrement de pénitence et de ce fleuve de grâce qui en découle; il ne lui en demeure pas une goutte d'eau. Elle écoute de saints discours qui seroient capables d'embraser les cœurs ; elle n'en rapporte pas la moindre étincelle. C'est un vaisseau tout-à-fait brisé et rompu ; et si elle ne fait un dernier effort pour rappeler l'esprit de la grâce, et pour exciter la foi endormie, elle périra sans ressource.
Ah! mes Frères, j'espère de vous de meilleures choses , encore que je parle ainsi. Quoi ! ma parole est-elle inutile ? L'esprit de mon Dieu n'agit-il pas? ne se remue-t-il pas quelque chose au fond de vos cœurs? Ah ! s'il est ainsi, vous vivez , et votre santé n'est pas déplorée. Ne perdons pas ce moment de force : donnez des regrets , donnez des soupirs ; ce sont les signes de vie que le céleste médecin vou demande. Après laissez agir sa main charitable. « Car pourquoi voulez-vous périr? Je ne veux point » la mort de celui qui meurt : convertissez-vous et » vivez, dit le Seigneur tout-puissant » : Et quare moriemini , domus Israël? quia nolo mortem ma^ rientis , revertimini etvivite (0.
Mais je n'ai rien fait , chrétiens , d'avoir peut-être un peu excité votre attention au soin de votre salut, par la parole de Jésus-Christ et de l'Evangile, si je ne vous persuade de vous occuper souvent de cette pensée. Toutefois ce n'est pas l'ouviage d'un homme mortel, de mettre dans l'esprit des autres ces vérités importantes : c'est à Dieu de les y gra-
C'; Ezcch. XVII I. 3i , 3j.
l66 SVR LA NÉCESSITÉ
ver. Et comme je n*ai rien fait aujourd'hui que vous réciter ses saintes paroles, je produirai encore en finissant ce qu'il a prononcé de sa propre bouche dans le Deutéronome. « Ecoutez , Israël ; le Sei- » gneur votre Dieu est le seul Seigneur. Vous Tai- » nierez de tout votre cœur, de toute votre ame » et de toute votre force. Mettez dans votre cœur » mes paroles et les lois que je vous donne aujour- 3> d'hui : racontez-les à vos enfans et les méditez en 3) vous-même , soit que vous soyez assis dans votre 5) maison , soit que vous marchiez dans le chemin » : Sedens in domo tua et ambulans in itlnere , dormiens atqiie consurgens (0. « En vous couchant et » en vous levant , qu'elles vous soient toujours pré- » sentes; que mes préceptes roulent sans cesse de- » vant vos yeux , en sorte que vous ne les perdiez » jamais de vue » : Movehunlur ante oculos tuos ; non comme un objet mort, qui n'émeut pas, mais comme un objet mouvant qui éveille les sens. Telle est la loi inviolable des anciens que Dieu avoit donnée à nos Pères. Pesez-en toutes les paroles. Elle leur commande d'avoir Dieu et ses saints commandemens dans le cœur, d'en parler souvent , afin d'en rafraîchir la mémoire j d'y avoir toujours un secret retour, de ne s'en éloigner point parmi les affaires -, et néanmoins de prendre un temps pour y penser en repos et dans son cabinet avec une application particulière ; de s'éveiller et de s'endormir dans cette pensée, afin que notre ennemi étant toujours attentif à nous surprendre, nous soyons toujours en garde contre ses embûches. Ne me dites pas
{^)Deut. VI. 4 > etseq.