‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 4)Chapitre 44 sur 58 · DE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

DE LA RETRAITE

Filles, sa bonté prend ce temps de retraite, et il l'attend pour nous occuper, pour nous e'clairer, pour nous purifier et nous changer par tous ces effets de sa grâce. Dans ce saint commerce avec Dieu , vous formerez des résolutions efficaces pour la pratique des œuvres de la perfection du christianisme, qui fait la principale de vos obligations.

C'est le but oii vous devez tendre sans cesse; c'est là votre fin que vous devez toujours regarder , et non pas vous porter à rien de singulier. Il ne faut point vous proposer rien d'extraordinaire qui ressente l'élévation ; mais pourtant vous devez vous tenir disposées à vous exercer en la pratique des plus grandes vertus, si Dieu vous en donne les occasions : car bien qu'une religieuse ne doive pas se porter d'elle-même à rien d'extraordinaire, elle est cependant obligée d'être fidèle à embrasser les actes des plus grandes vertus , et de s'y porter avec fidélité quand Dieu les exigera , et s'il les demande d'elle. Le soin que vous devez avoir de votre salut et de votre sanctification doit vous rendre atten- -tives et soigneuses de recevoir et conserver la grâce ; mais vous ne le serez jamais si vous vous répandez trop à l'extérieur , et si vous ne vous récolligez pas.

Je sais que vous êtes toutes fort occupées : il y a assez d'obédiences dans cette maison , et votre institut vous occupe bien du temps et vous emploie beaucoup. C'est pourquoi le peu de loisir qui vous reste, employez-le à rentrer sérieusement dans le sanctuaire de votre ame , oii , sans doute , vous trouverez le Saint-Esprit. Ayez un saint empressement de vous ^ionner à la retraite , et de faire de votre

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cellule un petit paradis, estimant tous les momens où vous pouvez vous y retirer, afin d'y entendre parler Dieu en vous-mêmes et pour l'y e'couter paisiblement ; et non-seulement pour l'écouter , mais pour le posse'der. Car, mes Filles, il n'est pas de ce divin objet de notre amour la même chose que des créatures : souvent nous aimons ce que nous ne possédons pas , et au moins ce que nous ne pouvons pas toujours posséder. Mais en Dieu , nous avons ce bonheur et ce grand avantage , de ne le pouvoir aimer sans le posséder : aussitôt que nous l'aimons, nous sommes en possession de lui-même. Quand donc vous serez en obédience avec quelqu'une de la communauté, aussitôt préméditez tout ce que vous aurez à faire pour prendre toujours le parti du silence, et prévoyez comment vous ferez pour le garder partout autant que vous pourrez.

Après vous être acquittées des devoirs de vos , offices , estimez-vous heureuses si vous pouvez ménager le reste du temps pour le consacrer à la retraite. Si vous y êtes véritablement affectionnées, vous ne consommerez pas vainement le temps ; vous n'aimerez pas à le perdre ni à le mal employer : soyez-en ménagères ; et au lieu de le consommer à parler inutilement après l'acquit de vos obédiences, allez le passer en votre cellule en ouvrage et en silence; et là, mes Filles, occupez-vous de Dieu. et de sa présence : pesez l'état que vous devez faire de ces momens qu'il vous donne pour lui parler, pour vous entretenir de lui et avec lui.

Combien précieux ces momens qui nous mettent en état d'écouter Dieu parler en nous-mêmes ! Dieu

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qui se plaît à se communiquer à une anie , quand il la trouve dans une entière oubliance et séparation de tout ce qui est hors de lui ; Dieu qui observe et qui attend ce temps favorable pour prendre une possession intime de l'intérieur , pour y établir son règne , et qui le dispose à ses grâces, dès que notre cœur le cherche dans la récollection véritable : Dieu qui visite l'intime de ce cœur pour en faire son temple , sa maison vivante et animée , pour contenir son immense et incompréhensible grandeur : Dieu qui porte des lumières dans le fond do l'amc recueillie , tantôt comme juge pour la remplir du regret de ses fautes, tantôt comme Souverain et Tout-puissant, pour la remplir du sentiment de sa présence et de sa majesté, et la former k des états d'abaissement et d'anéantissement devant lui : Dieu qui communique sa sainteté à ses créatures par des impressions de pureté, et des désirs qu'il leur donne de séparation pour les choses de la terre : Dieu qui leur confère cette même pureté, et qui les dispose à traiter familièrement avec lui, en leur imprimant une chaste crainte de lui déplaire, et les rendant amoureusement désireuses de lui plaire : Dieu qui prend une secrète possession d'une ame qu'il trouve fidèle à se séparer des vaines joies et des vains amusemens de la terre , et qui la comble de délices en lui faisant part de sa même joie : Dieu qui lui ouvre des sentiers admirables de paix, de consolation et de douceur , quand il la trouve à l'écart, seule avec lui, séparée des objets créés, et fuyant tout engagement avec les créatures.

Mes Filles , j'ai eu bien raison de vous le dire j on

fait des pertes de'plorables par le de'faut de silence* Pleurez celles que vous avez faites , et re'parez-les à l'avenir , vous rendant fidèles à retrancher tout discours inutile et superflu . Etablissez en vous-mêmes ce silence , inspirez-le dans les autres ; et croyez que c'est l'e'le'ment de votre perfection d'être retire'es , intérieures et récoUige'es. Attendez plus de fruit de cette conduite que de tous les entretiens avec les créatures , quelque saints qu'ils puissent être. Votre avancement ne dépend point de traiter avec les créatures : persuadez -vous plutôt, comme il est vrai , qu'il est attaché à parler peu aux hommes, et beaucoup à Dieu. Apprenons aujourd'hui à nous passer de toutes les créatures , et à ne chercher point de consolation qu'en Jésus-Christ.

Et à quoi servent tant de discours , ces entretiens inutiles , et tant de paroles superflues , sinon à vous ôter ces grands biens, et à vous faire de grands maux en vous dissipant ? Cela vous remplit de trouble et d'inquiétudes , et vous ôte l'Esprit de Jésus-Christ, qui ne se trouve que dans la paix et dans la fidélité à se retirer en son intérieur. D'où viennent tant de désirs de parler, sinon de cette nature qui veut toujours se satisfaire en la créature et parmi les sens, et qui nous détourne de Dieu pour nous convertir vers les choses de la terre ?

Non, mes Filles, il ne faut plus que vous suiviez ces mouvemens qui vous ont attirées dehors; il faut rentrer en vous-mêmes, et que vous vous passiez, le plus qu'il vous sera possible , de tout ce qui n'est point Dieu , pour le faire occuper tout seul votre cœur et vos pensées. N'ayez d'entretien avec per-

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sonnera moins qu'il n'y ait du besoin: évitez par-là de grands écueils, qui font obstacle à la pureté de la vie. Saint Jacques dit que de la langue viennent tous les péchés qui se commettent (0. La paix seroit toujours dans les communautés si l'on savoit gouverner sa langue: car d'oii procèdent tant de fautes? d'où vient que Toa a de petites antipathies , que l'on fait des médisances, que l'on raille , que Ton se plaint, que l'on murmure, et que l'on voit de certains éloignemens les unes des autres qui forment les divisions ? Tous ces défauts ne viennent que du dérèglement de la langue et du défaut de silence; et si l'on ne parloit point, et que vous vous tinssiez dans votre retraite , tout cela n'arriveroit pas. Le manquement de silence cause toutes les fautes contre la charité, qui se trouvent dans les maisons religieuses. Aussi saint Jacques nous dit : « Que l'homme » soit prompt à écouter, et tardif à parler (2) ». Qu'entend-il par-là, sinon qu'il faut apprendre à ne parler que pour les choses nécessaires? que veut dire cela , si ce n'est qu'on doit écouter celles qu'il faut qui nous parlent l mais les écouter d'une manière qu'elles ne nous distraient point , et ne nous empêchent pas d'entendre parler Jésus -Christ dans le fond de notre ame.

Faites si bien , que vous contractiez une sainte habitude de ne parler précisément que lorsque quelque nécessité vous y oblige ; faitesrvous-en une loi , et mettez-y votre plaisir. La pratique fidèle de ce point vous en fera goûter l'exercice. Rendez-vousr y soigneuses , mes Filles; ayez toujours un nouveau

(') Jac. in. 6. — W Ibid. 1. 19,

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désir d'en faire l'expéiience. Lorsqu'une ame, pressée du désir de se perfectionner, fait de suffisans efforts pour obtenir cette grâce de récollectiori, et s'y adonne sérieusement , il arrive que par le moyen de son silence , elle obtient le silence ; je veux dire que venant à goûter le bonheur de sa solitude, elle en chérit et en recherche la possession : elle ménage les moindres momens de cette sainte retraite , et elle les estime précieux. On voit cette religieuse se renfermer dans sa petite cellule ; parce qu'elle est toute animée des dispositions qui lui font aimer sa solitude, et la préférer à toutes les conversations et à tous les divertissemens de la terre.

Ainsi , mes Filles , avec un peu d'application à ce que nous vous disons, vous ferez vos délices de cette pratique et de ce saint exercice, de laisser parler Dieu intérieurement dans votre cœur. Tout aussitôt qu'il vous trouvera seules, vous entendrez sa voix , et vous sentirez sa présence par certaines touches de grâce : vous vous trouverez tout abimées devant lui dans un profond sentiment de respect pour sa majesté; vous y produirez des actes intérieurs de toutes manières, qui vous disposeront à l'oraison, et vous en conféreront l'esprit : vous serez dégagées et purifiées des dispositions grossières , dont les sens et la nature font des impiessions si fréquentes et si imparfaites. Ce sera dans la séparation, et en vous retirant seules auprès de Dieu , que vous posséderez ces grâces , et jamais parmi les discours et les fréquentations inutiles avec les créatures.

Faites donc taire chez vous toutes les créatures; et vous-mêmes, quittez tout entretien de pensée avec

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elles, afin d'être en état que Dieu^oiis parle. Observez de ne point parler pour vous-mêmes; voilà une bonne règle du silence. Il ne faut point parler pour soi-même; lïiais seulement pour la gloire de Dieu, pour le bien du prochain , pour la charité : et comme Jésus-Christ est votre modèle, voyez l'exemple qu'il vous en donne pendant sa vie : chose admirable î que l'on ne nous ait pu dire qu'une seule parole qu'il ait dite durant trente ans , qui fut lorsque sa mère le cherchoit.

En sa passion il a fait usage d'un perpétuel silence. Voyez-le chez Caïphe ; il répond pour rendre témoignage à la vérité: devant Pilate, il parle pour l'instruire : hors de là, quel silence ! Il n'a jamais parlé pour soi ; lorsqu'il étoit accusé et calomnié, il ne répondoit rien; et quand la vérité l'a obligé de parler, il l'a fait en peu de paroles. Apprenez donc de lui le silence ; aimez à être seules , après l'acquit de vos emplois. Occupez- vous à aimer Jésus-Christ, à penser à lui: méditez sa passion, lisez ses paroles, goûtez ses maximes , aimez d'être abandonnées des créatures, pesez les états d'abandon de Jésus-Christ ; voyez -le seul, délaissé. Ce divin Sauveur nous est d'un grand exemple dans tous ses mystères : c'est sur lui , mes Filles , qu'il faut vous imprimer bien avant cette vérité: Il n'y a que Dieu dont je doive attendre ma perfection ; et partout trouver moyen de pratiquer l'éloignement et la solitude des. créatures. Quand on y a mis son affection, on la trouve en tout temps, en tous lieux.

C'est donc là, mes Filles, ce qui m'a fait vous parler en particulier , vous assembler toutes ici en ma

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présence pour "^ous donner cette instruction, qvà n'est pas simplement un avis et un conseil : ce n'est pas seulement une exhortation ; mais c'est un précepte que je vous donne, et que Dieu m'a inspire' de vous enjoindre. Recevez -le de la part du Saint-Esprit , qui m'a porté à vous le donner : ressouvenezvous bien de ce jour , et ne l'oubliez jamais. Je vous ai trouvées toutes, ce me semble, dans de bons désirs : ce sont vos bonnes dispositions qui me font espérer que vous ferez profit de cette ordonnance : gardez-la donc soigneusement, et priez Dieu pour moi : je le prie de tout mon cœur qu'il vous bénisse.

SUR LES DEVOIRS DE LA VIE RELIGIEUSE. SoT

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