‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctes (volume 5)Chapitre 46 sur 51 · DE MADAME YOLANDE · texte numérisé non relu

DE MADAME YOLANDE

je bénirai mille et mille fois la sage et honorable vieillesse (I'Yolande de Monterby ; puisque dès ses années les plus tendres jusqu'à l'extrémité de sa vie ^ qu elle a finie en Jésus-Christ après un grand âge , la crainte de Dieu a été son guide, la prière son occupation, la pénitence son exercice, la charité sa pratique la plus ordinaire , le ciel tout son amour et son espérance.

Désabusons-nous , chrétiens , des vaines et téméraires préoccupations , dont notre raison est toute obscurcie par l'illusion de nos sens : apprenons à juger des choses par les véritables principes ; nous avouerons franchement, à l'exemple de cette abbesse» que nous devons dorénavant mesurer la vie par les actions , non par les années. C'est ce que vous comprendrez sans difficulté par ce raisonnement invincible.

Nous pouvons regarder le temps de deux manières différentes : nous le pouvons considérer premièrement en tant qu'il se mesure en lui-même par heures , par jours, par mois, par années; et dans cette considération je soutiens que le temps n'est rien ; parce qu'il n'a ni forme ni substance ; que tout son être n'est que de couler, c'est-à-dire , que tout son être n'est que de périr, et partant que tout son être n'est rien.

C'est ce qui fait dire au Psalmiste , retiré profondément en lui-même, dans la considération du néant de l'homme : Ecce mensurabiles posuisti dies meos : « Vous avez, dit-il (0 , établi le cours de ma » vie pour être mesuré par le temps » ; et c'est ce qui lui fait dire aussitôt après : et substantia mea

W Ps. xxxTin. 6.

SgS ORAISON FUKÈBRE

tanquam nihilum an te te : « et ma substance est M comme rien devant vous » ; parce que tout mon être dépendant du temps, dont la nature est de n'être jamais que dans un moment qui s'enfuit d'une course précipitée et irrévocable , il s'ensuit que ma substance n'est rien , étant inséparablement • attachée à cette vapeur légère et volage, qui ne se forme qu'en se dissipant , et qui entraîne perpétuellement mon être avec elle d'une manière si étrange et si nécessaire, que si je ne suis le temps, je me perds, parce que ma vie demeure arrêtée ; et d'autre part , si je suis le temps , qui sç perd et coule toujours , je me perds nécessairement avec lui : Ecce rriensurahiles posuisli dies meos , et substantia mea tanquam nihilum ante te ; d'où passant plus outre il conclut : In imagine pertransit koino (0 : « L'iiomme passe » comme les vaines images » que la fantaisie forme en elle - même dans l'illusion de nos songes , sans corps , sans solidité et sans consistance.

Mais élevons plus haut nos esprits ; et après avoir regardé le temps dans cette perpétuelle dissipation, considérons-le maintenant en un autre sens, en tant qu'il aboutit à l'éternité; car cette présence immuable de l'éternité, toujours fixe, toujours permanente, enfermant en l'infinité de son étendue toutes les différences des temps , il s'ensuit manifestement que le temps peut être en quelque sorte dans l'éternité; et il a plu à notre grand Dieu, pour consoler les misérables mortels de la perte continuelle qu'ils font de leur être , par le vol irréparable du temps , que ce même temps qui se perd, fût un passage à

DE MADAME YOLANDE. Sg^

rëternité qui demeure : et de cette distinction importante du temps considéré en lui-même, et du. temps par rapporta l'éternité, je tire cette conséquence infaillible.

Si le temps n'est rien par lui-même , il s'ensuit que tout le temps est perdu , auquel nous n'aurons point attaché quelque chose de plus immuable que. lui, quelque chose qui puisse passer à l'éternité bienheureuse. Ce principe étant supposé, arrêtons un peu notre vue sur un vieillard qui auroit l)lanchi dans les vanités de la terre. Quoique l'on me montre ses cheveux gris, quoique l'on me compte ses longues années , je soutiens que sa vie ne peut être longue , j'ose même assurer qu'il n'a pas vécu. Car que sont devenues toutes ses années ? Elles sont passées , elles sont perdues. Il ne lui en reste pas la moindre parcelle en ses mains , parce qu'il n'y a rien attaché de fixe ni de permanent. Que si toutes ses années sont perdues, elles ne sont pas capables de faire nombre. Je ne vois rien à compter dans cette vie si longue , parce que tout y est inutilement dissipé : par conséquent tout est mort en lui ; et sa vie étant vide de toutes parts , c'est erreur de s'imagineç qu'elle puisse jamais être estimée longue.

Que si je viens maintenant à jeter les yeux sur la dame si vertueuse qui a gouverné si long - temps cette noble et religieuse abbaye , c'est là oh. je remarque, fidèles , une vieillesse vraiment vénérable. Certes , quand elle n'auroit vécu que fort peu d'années, les ayant fait profiter si utilement pour la bienheureuse immortalité , sa vie me paroîtroit toujours asseï longue. Je ne puis jamais croire qu'une

6oO ORAISON FUNÈBRE

vie soit courte, lorsque j'y vois une éternité toute entière glorieusemeut attachée.

Mais quand je considère quatre-vingt-dix ans si soigneusement ménagés; quand je regarde des années si pleines et si bien marquées par les bonnes œuvres ; quand je vois , dans une vie si réglée, tant de jours , tant d'heures et tant de momens comptés et alloués pour l'éternité , c'est là que je ne puis m'empêcher de dire: O temps utilement employé! ô vieillesse vraiment précieuse ! Ubi est , mors ^ Victoria tua ? « O mort , où est ta victoire » ? Ta main avare n'a rien enlevé à cette vertueuse abbesse , parce que ton domaine n'est que sur le temps , et que la sage dame dont nous parlons , désirant conserver celui qu'il a plu à Dieu lui donner, l'a fait heureusement passer dans l'éternité.

Si je l'envisage , fidèles , dans l'intérieur de son ame , j'y remarque , dans une conduite très - sage , une simplicité chrétienne. Etant humble dans ses actions et ses paroles , elle s'est toujours plus glorifiée d'être fille de saint Bernard , que de tant de braves aïeux , de la race desquels elle est descendue. Elle passoit la plus grande partie de son temps dans la méditation et dans la prière. Ni les affaires, ni les compagnies n'étoient pas capables de lui ravir le temps qu'elle destinoit aux choses divines. On la voyoit entrer en son cabinet avec une contenance , une modestie et une action toute retirée ; eî là elle répandoit son cœur devant Dieu avec cette bienheureuse simplicité , qui est la marque la plus assurée des enfans de la nouvelle alliance. Sortie de ces pieux exercices, elle parloit souvent des choses di-

DE MADAME YOLANDE. 6oi

vines avec une affection si sincère , qu'il étoit aisé de connoître que son ame versoit sur ses lèvres ses sentimens les plus purs et les plus profonds. Jusque dans la vieillesse la plus de'crépite , elle souffroit les incommodités et les maladies sans chagrin , sans murmure, sans impatience; louant Dieu parmi ses douleurs , non point par une constance affectée , mais avec une modération qui paroissoit bien avoir pour principe une conscience tranquille , et un esprit satisfait de Dieu.

Parlerai- je de sa prudence si avisée dans la conduite de sa maison ? Chacun sait que sa sagesse et son économie en a beaucoup relevé le lustre. Mais je ne vois rien de plus remarquable que ce jugement si réglé avec lequel elle a gouverné les dames qui lui étoieut confiées ; toujours également éloignée , et de cette rigueur farouche, et de cette indulgence molle et relâchée : si bien que comme elle avoit pour elles une sévérité mêlée de douceur, elles lui ont toujours conservé une crainte accompagnée de tendresse, jusqu'au dernier moment de sa vie, et dans l'extrême caducité de son âge.

L'innocence, la bonne foi, la candeur étoient ses compagnes inséparables. Elles conduisoient ses desseins, elles ménageoient tous ses intérêts, elles régissoient toute sa famille. Ni sa bouche ni ses oreilles n'ont jamais été ouvertes à la médisance, parce que la sincérité de son cœur en chassoit cette jalousie secrète qui envenime presque tous les hommes contre leurs semblables. Elle savoit donner de la retenue aux langues les moins modérées; et l'on remarquoit dans ses entretiens cette charité dont parle l'apô-

602 OTIAISON FUNÈBRE, CtC.

tre(i), qui n'est ni jalouse ni ambitieuse, toujours si dispose'e à croire le bien , qu'elle ne peut pas même soupçonner le mal.

Vous dirai -je avec quel zèle elle soulageoit les pauvres membres de Jésus-Christ? Toutes les personnes qui l'ont fréquentée savent qu'on peut dire , sans flatterie , qu'elle étoit naturellement libérale , même dans son extrême vieillesse , quoique cet âge ordinairement soit souillé des ordures de l'avarice. Mais cette inclination généreuse s'étoit particulièrement appliquée aux pauvres. Ses charités s'étendoient bien loin sur les personnes malades et nécessiteuses : elle partageoit souvent avec elles ce qu'on lui préparoit pour sa nourriture; et dans ces saints empressemens de la charité, qui travailloit soname innocente d'une inquiétude pieuse pour les membres affligés du Sauveur des âmes, on admiroit particulièrement son humilité, non moins soigneuse de cacher le bien , que sa charité de le faire. Je ne m'étonne plus , chrétiens , qu'une vie si religieuse ait été couronnée d'une fin si sainte.

(0 /. Cor. xin. 4, 5.

Page 1