‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctesChapitre 136 sur 321 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

M. Simon entreprend directement de faire le procès a saint Augustin sur la matière de la grâce : son dessein déclaré dès sa préface.

Il ne faudra plus maintenant que lire , pour ainsi parler , à l'ouverture du livre , l'histoire critique de M. Simon , pour y trouver les marques sensibles d'une doctrine réprouvée. Nous avons de'jà remarqué en abrégé pour une autre fin, mais il faut maintenant le voir à fond , qu'il se déclare dès sa préface , où après avoir parlé des gnostiques et avoir mis leur erreur à nier le libre arbitre , il assure (0 , çue c'est par rapport aux fausses idées de ces hérétiques , que les premiers Pères ont parlé tout autrement que saint Augustin des matières de la grâce , du libre arbitre , de la prédestination et de la réprobation. Voilà donc le fondement de M. Simon , que pour combattre les fausses idées de ceux qui nioient le libre arbitre , il en falloit parler tout autrement que saint Augustin , qui demeure par conséquent ennemi comme eux du libre ar-

(ï) Prœf.

36o DÉFENSE DE LA TRADITION

Litre , et fauteur des hérétiques qui le nioient. C'est en ge'néral le plan de l'auteur -, et , pour le rendre plus vraisemblable , il ajoute : que cet évêque , c'est saint Augustin , s' étant opposé aux nouveautés de Pelage j qui au contraire des gnostiques donnoit tout au libre arbitre de Vhomnie , et rien a la grâce , a été ï auteur d'un now^eau système. C'est un système en matière de religion et de doctrine : c'est un système pour l'opposer aux nouveautés de Pelage. Si ce système est nouveau , saint Augustin a opposé nouveauté à nouveauté; par conséquent excès à excès , et d'autres excès et d'autres nouveautés aux excès et aux nouveautés de Pelage. Saint Augustin a le même tort que cet hérésiarque : il falloit faire un tiers parti entre eux deux , et non pas prendre le parti de saint Augustin , comme a fait saint Célestin et toute l'Eglise. •

Si la doctrine de saint Augustin est nouvelle sur la matière où il a reçu tant d'approbation , c'est une suite que ses preuves le soient. Aussi M. Simon pousse-t-il les choses jusque-là. Saint Augustin ^ dit-il , s'est éloigné des anciens commentateurs , ayant inventé des explications dont on navoit point entendu parler auparavant. Voilà donc un novateur parfait , et dans le fond de son système et dans les preuves dont il le soutient , sans que l'Eglise s'en soit aperçue, sans que d'autres que ses ennemis, que toute l'Eglise a condamnés, l'en aient repris. Après douze cents ans entiers , M. Simon le vient dénoncer , on ne sait à qui : il vient réveiller l'Eglise , qui s'est laissée endormir aux belles paroles de ce Père, et qui a déclaré en termes formels qu'elle

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n'a rien trouvé à reprendre dans sa doctrine ; par conséquent rien de nouveau , rien à quoi elle ne fût accoutumée : autrement elle se seroit soulevée , au lieu de réprimer ceux qui se soulevoient.

L'auteur n'a pu s'empêcher de sentir ici le mauvais pas où il s'engageoit; mais son erreur est de croire qu'il peut imposer au monde par des termes vagues. Je déclare néanmoins , dit-il (0 , que ce na point été pour opposer toute l'antiquité à saint Augustin, que f ai recueilli dans cet ouvrage les explications des Pères grecs. Mais pourquoi donc? Est-ce pour montrer qu'ils sont d'accord ? Ce seroit le dessein d'un vrai catholique , qui chercheroit à concilier les Pères, et non pas à les commettre. Mais visiblement ce n'est pas celui de M. Simon, chez qui l'on ne trouve à toutes les pages que les anciens d'un côté, et saint Augustin de l'autre; mais voici toute sa finesse. Comme il j a toujours eu des disputes là-dessus , et qu'il y en a encore présentement , fai cru que je ne pouvais mieux faire que de rapporter fidèlement ce que j'ai lu sur les passages du nouveau Testament dans les anciens commentateurs. Il voudroit donc faire accroire que c'est seulement sur des matières légères et indifférentes qu'il oppose les anciens à saint Augustin. Nous verrons bientôt le contraire ; mais en attendant , sans aller plus loin, il se déclare en continuant de cette sorte ; Vincent de Lerins ( à ce seul nom on s'attend d'abord à voir condamner quelque erreur : écoutons donc à qui l'on oppose ce savant auteur et les règles de la tradition ) : Vincent de Lerins dit que lorsqu'il

CO Prcpf.

s'agit d'établir la vérité d'un dogme^ l'Ecriture seule ne suffit pas , qiiil y faut joindre la tradition de T Eglise catholique ; c' est-a-dire ^ comme il ï explique lui-même j T autorité des écrivains ecclésiastiques. Le principe est bien posé; mais voyons enfin contre qui on dresse cette machine. C'est , premièrement contre l'hérésie en général : considérant , poursuit nôtre auteur, les anciennes hérésies ^ il rejette ceux qui forgent de nouveaux sens j et qui ne suivent point pour leur règle les interprétations reçues dans l'Eglise depuis les apôtres. Mais ce qui se dit contre l'hérésie en général , s'applique dans le moment à saint Augustin : sur ce pied-là , conclut l'auteur aussitôt après , on préférera le commun des anciens docteurs aux opinions particulières de saint Augustin ; enfin donc , après de vaines défaites , M. Simon se déclare sa partie : c'est à lui que tout aboutit : c'est contre lui que l'on procède régulièrement : c'est lui qui na pas suivi les interprétations reçues dans l'Eglise depuis les apôtres. Il ne reste plus qu'à l'appeler hérétique : on n'ose lâcher le mot; mais la chose n'est point laissée en doute, et l'application du principe est inévitable.

M. Simon croyant esquiver, s'embarrasse davantage. Les quatre premiers siècles, poursuit -il (0, nont parlé qu'un même langage sur le libre arbitre, sur la prédestination et sur la grâce; c'est pour dire que saint Augustin ne l'a pas parlé : // n'y a pas d'apparence que les premiers Pères se soient tous trompés : c'est donc saint Augustin qui se trompe et qui renverse l'ancienne doctrine , dont

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l'Eglise Tavoit établi le défenseur. C'est où tendoit naturellement tout le discours. L'auteur n'ose aller jusque-là, et tournant tout court : Je n'ai pas pour cela prétendu condamner les nouvelles interprétations de saint Augustin , quoique contraires à celles qui ont été reçues depuis les apôtres ; c'est-à-dire , je n'ose pas condamner ce que les règles condamnent, ce que j'ai montré condamnable : j'ai bien posé le principe, mais je n'ose tirer la conséquence : je souhaite seulement que ceux qui font gloire d'être ses disciples, ne fassent pas passer tous les sentimens de leur maître pour des articles de foi. Je vous Vai déjà dit , M. Simon , vous voulez nous donner le change : il ne s'agit pas de savoir si tous les sentimens de saint Augustin sont des articles de foi : il s'agit de savoir si pour combattre ceux à qui vous le faites dire , à tort ou à droit , il n'importe , vous n'avez pas pris un tour qui porte trop loin, qui range saint Augustin au nombre des adversaires de la doctrine reçue depuis les apôtres , qui le note par conséquent et qui oblige à le rejeter comme un novateur : vous avez beau dire , je ne prétends pas, je n'ai pas dessein : c'est de même que tirer sa flèche contre quelqu'un et le percer de sa lance , et puis dire : Je ne l'ai pas fait tout de bon ('), je n'avois pas dessein de le blesser.

On voit , dans cette préface de M. Simon , toute la suite de son ouvrage. A vrai dire , c'est à la doctrine de saint Augustin qu'il en veut partout : il y revient à toutes les pages avec un acharnement qui fait peur : il en est lui-même honteux , et il vou-

('> Pror. XXVI. 19,

droit bien pouvoir excuser un déchaînement si étrange. ^u regard des Latins j dit-il (0 , j'ai examiné plus au long les ouy^rages de saint Augustin que ceux d'aucun autre , parce qu'il a eu des lumières particulières sur plusieurs passages du nouveau Testament j et qu'il a tiré beaucoup de choses de son fond. Sans doute son dessein étoit de faire admirer la fécondité de son génie , mais non : son dessein étoit de le reprendre partout , partout de le poter comme un novateur.

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