CHAPITRE XXII
Si'c'est aisez, pour excuser un sentiment, de dire qu'il n'est pas he'rétique.
Le principal avantage que M. Simon veut tirer ici contre Fautorité de la tradition , c'est que Cajetan a pu croire sans être hérétique , que ces paroles , msi MANDUCAVERiTis , ctc. , Tie S entendent point à la lettre de la manducation saeramcntaie ^ bien quen cela il soit opposé au sentiment commun des anciens et des nouveaux interprétés (0. Ma5 t>\:st projSoswf-' la chose d'une manière peu équitable, il Tie s'agit pas de savoir si Cajetan est hérétique , en s'opposant à une interprétation autorisée par tous les saints. On peut penser mal sans être hérétique , si l'on est soumis et docile. Tout ce qui est mauvais en matière de doctrine, n'est pas pour cela formellement hérétique. On ne qualifie pour l'ordinaire d'hérésie formelle que ce qui attaque directement un dogme de foi; mais de là il ne s'ensuit pas qu'on doive souffrir ceux qui l'attaquent indirectement, en affoiblissant les preuves de l'EgHse, et en affectant des opinions particuhères sur les passages dont eUe se sert pour établir sa doctrine. C'est ce que font ceux qui détournent les paroles de notre Seigneur , dont il s'agit ; ils privent l'Eglise du secours qu'elle en tire contre l'hérésie ; ils accoutument les esprits à donner dans des figures violentes , qui affoiblissent le
sens naturel des paroles de l'Evangile -, ils inspirent un mépris secret de la doctrine des Pères. Cajetan , qui ne savoit guère la tradition , et qui écrivoit devant le concile de Trente, peut être excusé; mais M. Simon qui a tout vu, et qui après avoir reconnu le consentement des saints Pères , ne laisse pas d'insinuer avec ses adresses ordinaires, le sens opposé au leur, n'en sera pas quitte pour dire que cela n'est pas hérétique. L'amour de la vérité doit donner de l'éloignement pour tout ce qui l'aiToiblit; et je dirai avec confiance qu'on est proche d'être hérétique, lorsque, sans se mettre en peine de ce qui favorise l'hérésie, on n'évite que ce qui est précisément hérétique et condamné par l'Eglise.
ET DES SAIHTS PÈnES, LlV. II- 6t
LIFRE SECOND.
Suite d'erreurs sur la tradition. L'infaiilibilité de l'Eglise ouverleraeut attaqnée. Erreurs sur les Ecritures et sur les preuves de la Trinité.
cTHAPITRE PREMIER.
Çue l'esprit de 31. Simon est de ne louer la tradition que pour affbiblir t Ecriture. Quel soin il prend de montrer que la Trinité ny est pas établie.
M. SiMow se plaindra qu'on Taccuse à tort d'affoiblir la tradition , puisqu'il en établit la nécessité dans sa préface , et qu'il l'appelle partout au secours de la religion , principalement en deux endroits du chap. VI de son livre i. J'avoue qu'en ces deux endroits il semble favoriser la tradition : mais je soutiens en même temps qu'il le fait frauduleusement et malignemefit, et que le but de sa critique en ces endroits et partout , est d'employer là tradition pour faire tomber les preuves qu'on tire de l'Ecriture. Et afin de mieux connoître son erreur, il faut supposer que tous les Pères et tous les théologiens , après Vincent de Lerins , demeurent d'accord que parmi les lieux théologiques , c'est-àdire, parmi les sources d'où la théologie tire seis argumens pour établir ou pour éclaircir les dogmes de la foi, le premier et le fondement de tous les
autres, est TEcriture canonique, d'où tous les théologiens, aussi bien que tous les Pères, supposent qu'on peut tirer des argumens convaincans contre les hérétiques. La tradition , c'est-à-dire la parole non e'crite , est un second lieu d'où on tire des argumens : Primo divinœ legis auctoritate, tiim deinde Ecclesiœ catholicœ traditione (0^ comme parle Vincent de LeriiiS. Mais ce second lieu, ce -cond principe de notre théologie, ne doit pas être employé pour affbiblir l'autre, qui est l'Ecriture sainte. C'est pourtant ce qu'a toujours fait notre critique ; et le chap. vi où il semble vouloir établir la tradition , en est une preuve. Il y étale au long la dispute qu'on a supposée entre saint Athanase et Arius sur la sainte Trinité, et voici à quelle fin : C'est afin j dit - il (2) , de mieux connoître la méthode des catholiques et des anciens ariens. Cette dispute particulière est donc un modèle du procédé des uns et des autres , et des principes dont ils se servoient en général dans la dispute : c'est pour cela que M. Simon produit celle-ci; et l'on va voir que le résultat est précisément ce que j'ai dit , que l'Ecriture, et ensuite la tradition ne prouvent rien de part et d'autre.
Je pourrois avant toutes choses remarquer que cette dispute n'est point de saint Athanase, M. Simon en convient. Elle n'approche ni de la force ni de la sublimité de ce grand auteur ; et c'est d'abord ce qui fait sentir la malignité de notre critique, qui pour nous donner l'idée de la faiblesse des argumens qu'on peut tirer de l'Ecriture contre Arius ,
(0 Comnu init. p. 325. — (") P. 92 , et setj.
ET DES SAIKTS PÈHES, LIV II. 63
choisit , non point saint Athanase, qui ne poussoit point de coup qui ne portât, mais le foible bras d'un athlète incapable de profiter de lavantage de sa cause. Voilà déjà un premier Irait de sa malignité. Voici la suite. Et d'abord il fait dire aux deux combattans qu'ils ne se veulent appuyer que sur l'Ecriture : moi, dit Arius, je ne dLs rieu qui n'y soit conforme; et moi, répond le faux Athaoase : J'ai appris de l'Ecriture divinement inspirée , nue le Fils de Dieu est éternel ('). Si donc ils ne prouvejit rien par l'Ecriture , à laquelle ils se rapportent, on voit qu'ils demeureront tous deux en défaut. C'est précisément ce que M. Gimon fait arriver , puisque les faisant entrer en dispute par l'Ecriture , il les fait paroître tous deux également embarrassés ; en sorte qu'après avoir dit tout ce qu'/Zs savent de mieux , ils passent dans d autres matières ■un peu éloignées (^; , comme des gens , qui s'étant tâtés, sentent bien qu'ils ne peuvent se faire aucun mal. Tant il est vrai^ conclut notre auteur {^) , qùil est difficile de tirer des conclusions de l'Ecriture sainte , comme d'un principe clair et évident.
Tout ce jeu de M. Simon n'aboutit visiblement qu'à faire voir contre toute la théologie qu'on ne peut rien conclure des livres divins , et que ce lieu , qui est le premier d'où l'on tire les argumens théologiques, est le plus foible de tous, puisqu'on n'avance rien par ce moyen. Et quand il dit qail est difficile de tirer des conclusions de V Ecriture , comme d'un principe clair et évident , ce difficile est un terme de ménagement, par lequel il se pré- (0 P.t^. — C«) P. 94. — -^) lUd.
Gl\. défense de i.a tradition
pare une excuse contre ceux qui l'accuseroient d'af* foiblir les preuves qu'on tire de l'Ecriture contre l'hérésie arienne; mais au fond il se déclare lui» même , et malgré ses précautions, on voit qu'il n'a raconté cette dispute que pour montrer qu'on ne gagne rien avec l'Ecriture contre ceux qui nient la Trinité.
Ainsi , par les soins de M. Simon , les ennemis de ce mystère sont à couvert des preuves de l'Ecriture. Il a voulu faire ce plaisir aux sociniens. J'avoue qu'il ne leur donne pas plus d'avantage sur le catholique , que le catholique en a sur eux ; mais M. Simon n'ignore pas, et même il étale ailleurs (0 le raisonnement de ces hérétiques, qui soutiennent que pour exclure de notre créance une chose aussi obscure que la Trinité, c'est assez qu'elle ne soit pas prouvée clairement.
Il n'en demeure pas là, il fait encore revenir les deux lutteurs. Ils retournent y dit-il (2) ^ à la cliarge; mais pour avancer aussi peu qu'auparavant, puis-*qu'après avoir observé soigneusement que la dispute Ji'étoit appuyée de part et d'autre que sur des passages de l'Ecriture , et avoir fait objecter ce qu'elle a de plus fort selon notre auteur, il en conclut (5) que cela fait voir^ que si Von ne joint une tradition constante à cette méthode j, il est difficile de trouver la religion clairement et distinctement dan<;les livres sacrés , comme Von en peut juger par tout ce qui vient d'être rapporté. ^
De cette sorte la tradition ne paroît ici qu'afîn de faire passer la proposition : qu'en matière de dogme
(«) P. 8G5, etc. — (>) P. 94- — C^) P- 97.
de
de foi , et en particulier sur la foi de la Trinité, on n'avance rien par l'F^criture ; et c'est pourquoi l'auteur ajoute (0 : Mais après tout, bien que la plupart des raisons d'Athanase prises de T Ecriture fussent pressantes , Arius rien demeure point convaincu : ce qui n'a d'autre but que de faire voir , que l'effet des preuves de l'Ecriture est après tout , de laisser chacun dans son opinion , sans qu'il y ait dans ces preuves de quoi convaincre un arien.