CHAPITRE XXXIV
Que saint Augustin prouve par la doctrine précédente , que les anciens docteurs ont reconnu la prédestination : ce quil répond aux passages où ils l'attribuoient à la prescience.
Saijst Augustin qui a vu, dans les anciens docteurs de l'Eglise, cette doctrine sur la préventioo BossuET. V. 45
efficace et toute-puissante de la grâce (0, dans chaque action de pie'te', depuis le commencement jusqu'à la fin de la vie, en a conclu que ces saints, par exemple, saint Cyprien, saint Grégoire de Nazianze, saint Ambroise avoient enseigné la même doctrine que lui sur la prédestination; car encore qu'ils ne la nommassent pas dans les passages qu'il en rapportoit, c'étoit assez dans le fond qu'ils reconnussent cette grâce qui donnoit l'effet , et non-seulement le commencement , mais encore la persévérance , pour conclure qu'ils donnoient tout à la prédestination , dès qu'ils donnoient tout à la grâce. Sur ce fondement, il ne s'étonna jamais de ce qu'on lui objectoit des anciens. On lui disoit qu'ils mettoient une prédestination fondée sur la prescience; mais il répondoit que cela étoit très- véritable (2). Lui-même, dans cette célèbre définition de la prédestination qui n'est ignorée de personne , faisoit marcher la prescience la première. La prédestination estj disoit-il (5) ,7a prescience et la préparation des bienfaits de Dieu , par lesquels sont certainement délivrés tous ceux qui le sont. C'est donc premièrement une prescience, et c'est dans la suite la préparation d'une grâce actuellement et certainement délivrante à l'égard de tous les élus. Selon cette définition, il n'excluoit pas de la prédestination laprescience de nosbonnes œuvres, pourvu qu'on vît que nos bonnes œuvres étoient aussi celles de Dieu , par l'effet certain de la grâce qu'il préparoit pour les faire; et c'est pourquoi, en un autre endroit , il
(0 Aug. de don. pers. c. xiX, xx. — (*) De don. perses, c. xvin. — C^) Ibid.
enseigne que prédestiner, en Dieu, n'est autre chose çiie de prévoir ce quil veut faire dans les hommes; ce qui emporte la prescience de leurs bonnes œuvres, mais comme enfermées dans la préparation de sa grâce, et en cette qualité, œuvres de Dieu de la façon particulière qu'on vient d'expliquer. C'est ce qu'il explique encore ailleurs, plus clairement par ces mots : En Dieu prédestiner, dit-il (0, n'est autre chose que d'avoir disposé ses œuvres futures dans sa prescience , qui ne peut ni se tromper, ni être changée. Quand il dispose ses oeuvres futures , il dispose en même temps les nôtres qui y sont comprises ; et ainsi, la prescience de nos œuvres, comme opérées de Dieu même par des moyens infaillibles , lait la première partie de la prédestination.
Il prouve même , par un passage de saint Paul (2), que la prédestination est appelée prescience. Dieu, dit l'Apôtre (^), n'a pas rejeté son peuple qu'il a connu dans sa prescience. Saint Augustin démontre par toute la suite, que ce peuple prévu de Dieu, est le peuple prédestiné qu'il a prévu qu'il formeroit par l'efiét certain de sa grâce ; et ce Père conclut de là (4), que si quelques interprètes de l'Ecriture , en parlant de la vocation des élus, l'ont appelée une prescience^ ils ont entendu par-là la prédestination elle-même , et ont mieux aimé se servir du terme de prescience , parce qu'il étoit plus intelligible, et que d'ailleurs il ne repu gnoit pas , mais plutôt qu'il convenoit parfaitement à la doctrine de la prédestination de la grâce.
Voilà donc un beau dénouement de saint Augus-
(») De don. persev. c. xvu. — (») Ibid. xviii. — {^) Rom. xi. 2. — (4) Ibid.
tin sur la doctrine des anciens. Un grand nombre d'eux, et Clément Alexandrin, autant et plus que les autres , ont dit que la prédestination étoil fondée sur la prescience {^) , et encore sur la prescience de nos bonnes œuvres futures. Si c'est une prescience de nos bonnes œuvres, que nous devions faire , sans que Dieu nous y inclinâtpar des moyens infaillibles, ils sont contraires à saint Augustin ; mais si c'est une prescience de nos bonnes œuvres, comme faites par des moyens infaillibles préparés de Dieu , c'est précisément et rien plus ce que demande ce Père. Or est-il que visiblement ils entendent que nos bonnes oeuvres sont prévues de Dieu, comme devant être faites par des moyens infaillibles préparés de Dieu , comme il a été démontré par leurs prières et par celles de l'Eglise; par conséquent la prescience qu'ils ont établie, loin de répugner àsaint Augustin et à la prédestination qu'il a établie , y est parfaitement conforme.