‹ Œuvres; revues sur les manuscrits originaux et les éditions les plus correctesChapitre 83 sur 321 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Pour justifier les saints Pères, on Jait voir l'ignorance et le mauvais goût de leur censeur dans sa critique sur Origène et sur sednt Athanase,

Mais afin qu'en découvrant le venin qui est répandu dans tout son livre , je donne aussi l'antidote pour s'en préserver, deux choses me persuadent que M. Simon, l'aristarque de notre siècle, qui porte son jugement sur tous les auteurs, est sans goût comme sans savoir dans la langue grecque. L'une est ce qu'il dit d'Origène , l'autre ce qu'il prononce sur saint x\thanase.

Sur Origène : // n est pas 'vrai, dit-il (0 , comme t assure Erasm.e , que la diction d'Origène soit claire ,- elle est au contraire embarrassée et obscure. Je crois qu'il est le premier qui ait donné ces qualités au style d'Origène, et qui ajoute qu'ow ne peut point en donner une plus fausse idée, que d'assurer, comme fait Erasme, qu'il ne les a pas. C'est être sans réflexion et sans sentiment que de n'êtie pas touché de la netteté du style d'Origène dans ses livres contre Celse. La Philocalie , qui est un extrait des ouvrages de ce docte auteur, est de même goût

aa** DÉFENSE DE LA TRADITION

et de même caractère. Saint Jérôme, qui a traduit quatorze de ses homélies sur Ezéchiel, dit qu'il tâchera de conserver dans sa version la simplicité du discours de cet auteur , qui est son propre caractère (0. Son discours sur l'oraison, son exhortation au martyre , et ce qu'a donné au public le savant évêque d'Avranches, ne dégénère point de cet esprit. Mais , dit notre auteur , si Erasme avoit lu en grec les commentaires d'Origene sur saint Jean , il nenauroit pas parlé comme il a fait. C'est, en vérité, à M. Simon une pitoyable critique que d'excepter contre un jugement qu'Erasme porte en général , un livre particulier , qui n'étoit pas encore public de son temps , et qui pourroit après tout n'avoir pas été si travaillé ni de même perfection que les autres. Mais ici M. Simon se trompe encore. On n'a qu'à lire quelques tomes du Commentaire de saint Jean, par exemple, le treizième et les suivans, où l'évangile de la Samaritaine est traité, pour voir si Origène y est embarrassé dans son style , ou obscur dans sa diction. Il peut y avoir du plus ou du moins; mais enfin, un si bel esprit ne se dément jamais tout-à-fait ; et on ne sait où M. Simon a pris cette différence du Commentaire sur saint Jean d'avec les autres. Il y eût eu plus de sens et une meilleure critique à distinguer avec saint Jérôme parmi les ouvrages d'Origene , ses homélies , ses tomes et ses traités dogmatiques, dont le style est différent comme le dessein. Quoi qu'il en soit, il doit suffire à Erasme d'avoir bien jugé des ouvrages qu'il a vus. Si sur cela il a prononcé que la diction d'Origene

(») Prolog, in Ejiech.

est nette dans les matières obscures , que son discours est coulant , ou pour me servir de ses propres termes, çuil aisance , quil marche bien et ne charge pas les oreilles de paroles qui lesJaligUentj les deux premiers caractères , qui sont la netteté et la fluidité' du discours, conviennent partout à Origène; la brièveté' n'est pas e'gale. En ge'ne'ral , elle est assez rare dans les Pères grecs. Origène l'a bien su trouver en certains endroits , et assez pour donner lieu à Erasme de dire, qu'il e'toit court quand il le falloit -, car il ne le faut pas toujours , et dans des matières aussi importantes que celles de la religion, souvent il n'est pas permis de serrer le style. C'est autre chose de ratiiner trop dans les pensées, qui est le vice d'Origène , autre chose d'être emi^arrasse' dans son expression.

Si donc M. Simon avoit dit qu'Origène peut bien penser trop subtilement , être trop fécond dans ses conceptions , trop étendu dans ses vues , et par-là , en plusieurs endroits, dissemblable de lui-même: s'il avoit su distinguer l'obscurité des matières , qui n'étoient pas encore assez démêlées , d'avec l'obscurité du style , il auroit parlé plus juste sur ce grand auteur. On ne peut douter qu'Erasme n'en ait mieux connu que lui le caractère; et pendant que nous en sommes sur ces deux censeurs , faisons-leur justice et disons, qu'ils entrent tous deux dans la théologie plus avant qu'il ne convient à des critiques ; et pour ce qui est de leur art , si Erasme a raison en cet endroit , constamment il décide mal en beaucoup d'autres. Mais M. Simon, qui s'imagine être quelque chose, parce qu'il s élève au-dessus d'Erasme en le

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reprenant, se montre trop vain; et sur le sujet d'Origène aussi injuste qu'ignorant.

Mais voici une autre ignorance, dont il se deTendra encore moins, c'est d'avoir dit de saint Atlianase , que s il navoit rien de grand et d'élevé dans ses expressions , il est fort et pressant dans ses raisonnemens. La dernière partie , qui regarde le raisonnement, est incontestable; mais pour ce qui est de l'expression , M. Simon visiblement ne sait ce qvi'il dit : rien de grand ni délevé dans ï expression. Ce n'est donc pas ici un oi^teur, à qui il arrive de tomber quelquefois : son style rampe partout , et il n'a garde de tomber, puisqu'il ne s'e'lève jamais. C'est précisément tout le contraire. Car le caractère de saint Atlianase , c'est d'être grand partout ; mais avec la proportion que demande son sujet. Sans doute que M. Simon n'aura pas lu, si ce n'est peutêtre en courant, ses admirables apologies, dont le sujet ne vise pas à la critique ; mais il faut n'avoir rien lu de ce Père, ou avoir lu les deux grands discours 'qui sont à la tête de ses ouvrages , dans l'un desquels il détruit le paganisme , et dans l'autre il établit la vérité de la religion chrétienne. C'est là qu'il traite à fond l'unité de Dieu, l'immortalité de l'ame, la conversion des gentils, la réprobation des Juifs, les miracles , les prophéties , la prédicatiion de Jésus- Christ, avec la beauté de sa morale; en un mot, tout ce qu'il y a de plus grand dans la religion ; mais l'expression suit toujours la grandeur des choses. Il est vrai qu'il ne paroît point s'élever, parce que sans se guinder ni faire d'effort, partout il se trouve égal à son sujet. Il en est de même de ses

autres

autres ouvrages qui demandent de la grandeur; et en particulier ses cinq oraisons , ou comme les appellent les anciens , ses cinq livres contre les ariens, surtout le troisième , sont des chefs-d'œuvre d'éloquence aussi bien que de savoir. Enfin, soit qu'il traite des dogmes, comme dans ces cinq oraisons, soit qu'il s'étende sur les faits, tels que sont dans ses apologies , la violence d'un Syrien , la sourde persécution de Constance , les tragédies des ariens sur le calice rompu, la profanation des autels, le bannissement du pape Libère , d'Hosius et de tant d'autres saints, le sien propre et les calomnies dont on se servoit pour rendre sa personne odieuse , on le trouve toujours le même. Un des plus grands critiques qui fut jamais, c'est Photius (0, qui admire partout non-seulement la grandeur des pensées et la netteté de l'élocution que M. Simon ne conteste pas ; mais encore dans l'expression et dans le style ^ l'élégance avec la grandeur, la noblesse, la dignité , la beauté , la force , toutes les grâces du discours , la fécondité ou l'abondance, mais sans excès , tô yôvtfu», rb àjTJptTTov , la simplicité avec la véhémence et la profondeur, c'est-à-dire , tout ce qui compose le sublime et le merveilleux ; à quoi il faut ajouter dans les matières épineuses et dialectiques, l'habileté de ce Père à laisser les termes de l'art pour prendre en vrai philosophe c'ç/yrAoffo^siç , la pureté des pensées avec tous les ornemens et la magnificence convenable (teys.XotraeïT»?, voilà ce qu'on trouvera dans Photius. Mais ces beautés ne se prouvent pas par témoins , à qui n'a pas le sentiment pour les goûter ; et je soutiens à

(•) PltoL BibL cod. CXL.

BOSSUET. v. l5

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M. Simon, le prince des critiques de nos jours , que, qui que ce soit qu'il ait copie' dans l'endroit où il a jugé de saint Athanase, il faut non-seulement être insensible à toutes les beautés du style , mais encore avoir ignoré le fond de la langue grecque, pour ne sentir pas dans ce grand homme, avec la force et la richesse de l'expression, cette noble simplicité qui fait les Démosthènes. Voilà donc sans contestation, et du commun consentement des connoisseurs, le vrai caractère de saint Athanase, à qui on voudroit donner en partage un style qui n'a rien de grand ni d'élevé , et la netteté tout au plus.

J'avoue que ce n'est pas un fort grand malheur "xle ne pas discerner les styles, ou même de ne pas savoir beaucoup le grec , quand on ne se pique pas d'y être maître, et qu'on ne prétend pas au premier rang de ceux qui savent les langues et la critique ; mais lorsqu'on se fait valoii- par une science d'un si bas ordre, jusqu'à croire par son moyen acquérir le droit de prononcer sur la foi et de mépriser les saints Pères, c'est aux prélats de l'Eglise à rabattre cet orgueil, et à montrer combien la critique est inhabile à pénétrer la théologie , puisqu'elle se trompe si grossièrement sur son propre sujet, qui est la finesse des langues et la connoissance de* styles.

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