DEUXIÈME LECTURE
Dans ma dernière lecture j’ai appelé votre attention sur un sujet d’un grand intérêt, l’élévation des classes laborieuses. Nous avons considéré d’abord en quoi consiste cette élévation; secondement, les objections qu’on peut lui opposer ; troisièmement , les circonstances qui la favorisent en ce moment , et qui nous font espérer qu’elle s’effectuera de plus en plus. En traitant le premier point, j’ai commencé par établir en quoi ne consiste pas l’élévation des classes ouvrières, puis j’ai montré positivement ce qu’elle était , en quoi elle consiste. Je n’ai pas le temps de revenir sur le chemin que nous avons fait ensemble, je m’en fie à votre mémoire. Resserré en d’étroites limites , je me suis borné à l’élévation intellectuelle que l’ouvrier doit se proposer; cependant j’ai indiqué les perfectionnements moraux , religieux, sociaux , qui intéressent sa véritable dignité. J’ai fait observer que l’ouvrier devait être un homme d’étude et de réflexion , un penseur, aussi bien qu’un travailleur, et j’ai montré comment les occupations particulières, le travail manuel de chaque jour justifiaient cette vérité. Je vais considérer maintenant les objections qui s’olîrent à beaucoup d’esprits , quand on considère de cette façon la destinée de l’ouvrier. Ce sera là notre seconde partie.
On objecte d’abord que la classe ouvrière n’a pas à sa disposition beaucoup de livres, ni beaucoup de temps à consacrer à la lecture; comment peut-elle donc acquérir la force de pensée et les grandes idées dont
nous avons parlé lu dernière fois? Cette objection vient de l’erreur générale qui nous fait confondre le progrès intellectuel et la science des livres. On paraît croire qu’il y a une espèce de magie dans une page imprimée , que les caractères d’imprimerie donnent plus de science qu’on n’en peut tirer d’autres sources. La lecture est considérée comme la route royale qui conduit à l’éminence intellectuelle. J’avais laissé de côté ce préjugé dans mes premières considérations, mais il est tellement enraciné .qu’il faut bien s’en occuper. Je n’essaierai pas de détruire cette objection en dépréciant les livres. De bons livres sont plus qu’un trésor pour ceux qui les entendent ; ils sont le souffle des grandes âmes du temps passé. Le génie qu'ils nous conservent n’est pas un génie embaumé comme on l'a dit quelquefois; c’est un génie vivant d’une vie immortelle. Mais nous n’avons pas besoin de beaucoup de livres pour” atteindre le grand but de la lecture. Peu valent mieux que beaucoup, et quelques heures consacrées à étudier sincèrement ce peu de livres suffiront pour animer la pensée et enrichir l’esprit. Les plus grands hommes n’ont pas vécu dans les livres. Washington, on l’a souvent dit, n’était pas grand liseur. La science recueillie dans les livres a moins de valeur que les vérités dont nous sommes redevables à l’expérience et à la réflexion. Et vraiment les connaissances [qu’on tire aujourd’hui de la lecture, étant acquises sans effort de l’esprit, sans réflexion, sans épreuve, sont plutôt l’apparence du savoir que le savoir lui-même. Des événements qui poussent l’esprit vers des pensées sérieuses et l’énergique application de ses ressources font bien davantage pour notre éducation que la plupart de
nos études d’aujourd’hui. Parmi les livres que nous lisons, il en est peu qui méritent d’ôtre lus; la plupart n’ont pas de principe de vie ; la preuve en est qu’ils meurent l’année même de leur naissance. Ce ne sont pas des penseurs qui les ont écrits , comment pourraient-ils donc -éveiller la pensée? Une grande partie de nos lectures est inutile, je dirais presque pernicieuse. J’aurais du chagrin de voir nos ouvriers échanger leur travail pour les lectures de nos jeunes demoiselles et de nos jeunes messieurs , qui considèrent l’intelligence comme leur ayant été donnée pour s'amuser, qui lisent comme ils font des visites, pour se distraire, qui ne discutent aucune grande vérité et ne portent aucune attention aux sujets qui traversent leur esprit. Avec cette indifférence pour ce qui fait la dignité de l’intelligence, et cette dissipation de l’esprit dans des lectures superficielles, je ne vois pas de quel front ils peuvent se dire supérieurs aux ouvriers qui tout au moins entendent une chose à fond, c’est-à-dire leur besogne, et qui font quelque chose d’utile pour eux-mômes et pour leurs semblables. La grande utilité des livres, c’est d’exciter en nous la pensée; c’est de nous porter vers les questions qui ont occupé les grands hommes pendant des siècles, c’est d’exercer le jugement , l’imagination et le sentiment; c’est de nous inspirer une vie morale, prise d’esprits plus élevés que le nôtre , et ce bienfait des livres est à la portée de ceux qui n’ont que peu de loisir pour la retraite et pour l’étude.
Ceux qui désespèrent des classes ouvrières parce qu’elles ne peuvent pas vivre dans les bibliothèques, ne doivent pas oublier que les plus grandes sources de vérité, de lumière , d’élévation d’esprit , ne sont pas les
bibliothèques , mais notre expérience intérieure et extérieure. La vie humaine, avec ses joies et ses douleurs , ses peines et ses consolations, ses crimes et ses vertus , ses besoins pressants , ses changements solennels, sa responsabilité toujours menaçante ; quelle bibliothèque ! et qui ne peut y lire ? Chaque homme est un volume qui mérite d’étre étudié. Les livres les plus répandus sont ceux qui nous donnent des tableaux de la vie humaine; combien l’original est-il plus instructif, si nous savions l’entendre ! L’ouvrier a toujours cette page ouverte devant lui , et , bien plus , il écrit chaque jour un volume plus rempli d’instruction que toutes les compositions humaines, je parle de sa propre vie. Nul chef-d’œuvre du génie ne peut nous en apprendro autant que la voix intérieure qui nous parle dans le secret de notre âme , dans le travail de nos passions, dans les opérations de notre intelligence, dans les rétributions qui attendent nos bonnes et nos mauvaises actions, dans notre mécontentement du présent, dans les pensées spontanées et les aspirations qui forment une part de toute biographie humaine. L’étude propre de notre histoire depuis notre enfance , de toutes les phases de notre développement , des bonnes et des mauvaises influences qui nous environnent, de nos changements de sentiment et de résolution , et du grand courant qui nous pousse vers le bonheur ou le malheur à venir; c’est là certes un travail qui peut nous procurer une noble science; et qui de nous n’a pas accès à cette source de vérité éternelle ? Est-ce que l’ouvrier ne peut pas étudier et comprendre les pages qu’il écrit dans son cœur ?
En faisant ces remarques, j’ai voulu détruire l’erreur
dans laquelle tombent les ouvriers eux-mêmes , quand ils pensent qu’ils ne peuvent rien faire pour acquérir la force et la plénitude de pensée, et cela faute de livres. Parlons maintenant de préjugés qu’on rencontre plus souvent dans les autres classes.
Un préjugé trop commun , c’est qu’on ne doit pas pousser le peuple à étudier, à développer son esprit, parce que quelques privilégiés ont été destinés par Dieu même à penser pour la foule. « La Providence, diton, élève des esprits supérieurs, dont la mission est de découvrir la vérité pour le reste de la race. La pensée et le travail manuel n’ont pas été faits pour marcher ensemble. La division du travail est une grande loi de la nature. Un homme sert la société avec sa tête, un autre avec ses bras. Que chaque classe reste fidèle à sa besogne. » Je proteste contre de telles doctrines. Il n’y a ni individu , ni classe, à qui je reconnaisse un tel monopole Qui donc nous montrera le brevet que Dieu lui a donné afin de penser pour ses frères , de former l’intelligence passive des masses, d’y graver sa propre image comme sur de la cire? Pourquoi donc une poignée d’hommes ne réclamerait-elle pas le monopole de la lumière et de l’air, de la vue et de la respiration, aussi bien que de la pensée? Est-ce que l’intelligence n’est pas un don aussi universel que les organes de la vue et de la respiration? Est-ce que la vérité n’est pas aussi libéralement répandue que l’atmosphère ou les rayons du soleil? Pouvons-nous supposer que les plus nobles dons de Dieu, l’intelligence, l’imagination, la puissance morale , n’aient été accordés que pour servir aux besoins de la vie animale ? Que Dieu ait refusé à la masse le moyen de développement , c’est-à-dire
l’action ? Qu’il l’ait créé pour s’épuiser en un pénible labeur? Le peuple n’a-t-il été fait que pour tourner au monstre , pour développer seulement quelques organes et quelques facultés , et laisser languir et s’étioler tout le reste, ou bien a-t-il été créé pour développer toutes ses facultés , surtout les meilleures et celles qui caractérisent le mieux l’humanité ? Non , l’homme , même le plus obscur, n’est pas tout entier dans ses bras, ses os et ses muscles ; l’esprit est plus essentiel à la nature humaine, et plus résistant que les membres; et cet homme-là resterait mort? La pensée n’est-elle donc pas le droit et le devoir de tous? La vérité n’est-elle pas l’aliment naturel de l’ûme aussi bien que le grain est la nourriture du corps ? Est-ce que l’esprit n’est pas fait pour la pensée aussi manifestement que l’œil pour la lumière et l’oreille pour le son? Qui donc ose lui refuser son action naturelle , sou élément naturel et sa joie ? Sans doute quelques uns sont mieux doués que le reste, et destinés de préférence à une vie d’études ; mais l’œuvre de ces hommes n’est pas de penser pour les autres ; elle est au contraire de les aider à penser avec plus de vigueur et d'effet. Les grands esprits ont pour mission de faire grandir les autres : ils doivent user de leur supériorité, non pour plier le peuple à un vasselage intellectuel , non pour établir sur lui une tyrannie spirituelle, mais pour le réveiller de sa léthargie et lui apprendre à juger par lui-même. La vie et la lumière qui jaillissent dans uneàme doivent être répandues partout. De toutes les trahisons contre l’humanité, il n’y en a pas de plus criminelle que d’employer une grande intelligence à opprimer l’esprit de frères moins heureusement partagés.
Ceux qui considèrent le peuple comme n’étant pas né pour penser prétendent qu’après tout il ne peut pas apprendre grand chose, et que cela même lui fait plus de mal que de bien. « Peu de savoir, nous dit-on, » est chose dangereuse. Les demi- connaissances sont » pires que l’ignorance. » Le peuple, ajoute-t-on, ne peut aller au fond de rien , et en le stimulant à réfléchir, on obtiendra pour résultat une bande dangereuse de demi-penseurs. A cet argument, je réponds d'abord qu’il a l’inconvénient de trop prouver; car s’il est juste il prouve que personne ne doit penser. Quel est celui, demanderai-je, qui peut aller jusqu’au fond des choses? Quel est l’homme dont le savoir n’est pas petit, dont les connaissances ne sont pas faibles? Qui d’entre nous a pénétré dans les profondeurs d’une seule production de la nature, ou d’un seul événement de l’histoire ? Qui d’entre nous n’est pas arrêté par les mystères d’un grain de sable ? Combien est resserrée la carrière de l’intelligence la plus large? Mais parce que notre science est faible, n’a-t-elle aucune valeur? Faut-il que nous méprisions les leçons que nous avons trouvées dans le livre de la création, dans le cercle étroit de l’expcrience humaine, parce qu’autour de nous s’étend un univers infini que nous n’avons pas le moyen d’explorer, et dans lequel la terre , le soleil et les planètes ne sont qu’un point? Nous devrions nous rappeler que le connu, quelque faible qu’il soit, est en harmonie avec l’inconnu infini, et c’est un pas qui y conduit. Nous devrions nous rappeler aussi que les vérités les plus importantes peuvent sortir du milieu d’un cercle de connaissances très bornées. Dieu se révèle dans le plus petit de ses ouvrages aussi bien que dans le plus grand.
On peut étudier les principes de la nature humaine dans une famille mieux que dans l’histoire du monde. Le fini est une manifestation de l’infini. Les grandes idées dont j’ai parlé sont donc à la portée de tout homme qui a soif de la vérité et qui la cherche dans la simplicité de son cœur, J’ajouterai seulement que les ouvriers ne sont pas maintenant condamnés à des connaissances si faibles qu’elles méritent le dédain. Il en est beaucoup parmi eux qui en savent plus du monde extérieur que tous les philosophes de l’antiquité , et le Christianisme leur a découvert les mystères du monde spirituel que les roiset les prophètes n’eurent pas le privilège de comprendre. Doivent-ils donc être condamnés à l’inaction intellectuelle comme incapables d’une pensée utile ?
On dit quelquefois que le peuple peut penser aux affaires ordinaires de la vie, mais non à des objets plus élevés, surtout à la religion. 11 faut, dit-on, la recevoir sur parole ; et généralement les hommes ne peuvent en juger par eux-mômes. Mais c’est précisément le dernier sujet sur lequel l’individu devrait se soumettre aux idées d’autrui. Est-il rien où il ait un plus grand intérêt ? Est-il rien qui doive animer et occuper davantage son esprit et son cœur ? Est-il rien où il ait des moyens plus faciles de juger par lui-même? Est-il rien, comme le prouve l’histoire, où il coure plus de chances d’être égaré par ceux qui se chargent de penser pour lui? La religion est un sujet ouvert à tous les esprits. Ses grandes vérités ont leur fondement dans l’âme même, et leurs preuves nous entourent de*toutes parts. Dieu n’a pas enfermé le témoignage de son existence dans un petit nombre de livres, écrits en lan-
gue étrangère , et mis sous clef dans les bibliothèques des Académies et des philosophes ; mais il a écrit son nom dans les cieux et sur la terre , sur le plus petit des animaux et la moindre des plantes ; sa parole , enseignée par Jésus-Christ , n’a point été donnée aux scribes et aux légistes, mais elle a été enseignée aux pauvres, au peuple, sur les montagnes , dans les rues, aux bords de la mer.
Qu’on ne vienne pas me dire qu’aujourd’hui le peuple reçoit de fait la religion sur la parole d’autrui. Je répondrai qu’une foi ainsi reçue me semble de peu de prix. La partie précieuse, vive, efficace de la foi du pauvre, c’est celle dont il voit la conformité avec la raison, et dont il sent l’excellence ; celle qu’approuvent son intelligence , sa conscience et son cœur ; celle qui répond aux profonds besoins de son ùme, et dont il trouve la preuve dans l’expérience qu’il a du monde et de luimême. Toutes les autres parties de sa croyance, celles qu’il reçoit avec une confiance aveugle , et où il ne voit pas les signes de la vérité et de la divinité , lui font peu ou point de bien. Trop souvent elles lui font du mal , eu troublant la simplicité de sa raison , en substituant les fictions et les systèmes artificiels des théologiens aux vrais préceptes d’amour, de justice , d’humilité et de confiance filiale en Dieu. Tant qu’on a supposé que la religion servait au monde par le frein qu’elle imposait, par les craintes qu’elle éveillait; tant qu’on en a fait une part de la police, il a paru naturel de s’appuyer sur l’autorité et la tradition comme moyens de propagation religieuse, et désirable d’étouffer la réflexion et l’examen. Mais maintenant que nous avons appris que la vraie fonction de la religion est d’exciter des senti-
ments nobles et purs, et (l’unir l’homme à Dieu par un hommage raisonnable et un amour éclairé, il y a quelque chose de monstrueux à mettre la religion au-dessus de la pensée et de l’étude du genre humain.
Passons à un autre préjugé. On objecte que la distinction des rangs est essentielle à l’ordre social , et que cette distinction disparaîtra si l’on développe l’énergie de la pensée chez tous les hommes. Cette objection , sur laquelle on insiste beaucoup en Europe, est à peu près morte en ce pays, mais cependant il en reste encore assez pour qu’il soit bon de l’examiner. Je dirai donc qu’on fait injure à l’ordre social en supposant qu’il exige pour sa conservation que le plus grand nombre des êtres humains soit réduit à l’ignorance et à la servitude , et qu’on fait injure au Créateur en supposant qu’il établit la société sur l’abaissement systématique de la majorité de ses créatures intelligentes. Cette supposition est trop grossièrement déraisonnable , trop monstrueuse , pour demander une sérieuse réfutation. Je ne vois pas la nécessité des rangs, n pour l’ordre social ni pour toute autre fin. Certes, on doit désirer une grande diversité d’occupations et de conditions. Les hommes doivent suivre leur génie et employer leurs facultés de toutes les manières utiles et légitimes. Je ne demande pas un monde monotone. Nous ne sommes que trop monotones maintenant. L’esclavage de la mode, qui fait partie du rang, arrête continuellement la libre expansion de nos facultés. Ayons la plus grande diversité d’occupations possible. Mais cela n’implique pas qu’il faille partager la société en castes, ni que certaines personnes aient droit de s’arroger la supériorité, et de se séparer de leurs semblables, comme
si elles formaient une race à part. Les hommes peuvent se partager les différentes occupations de la vie, et cependant' conserver des rapports fraternels, s’honorer les uns les autres , entretenir un commerce d’amitié mutuelle. Sans doute , on préférera comme amis, comme société ordinaire, ceux avec lesquels on sympathise le plus. Mais cela ne fait ni une caste ni un rang. Par exemple les intelligents recherchent les intelligents; les dévots ceux qui respectent Dieu. Mais supposons que les hommes intelligents et les hommes religieux se séparent du reste de la société par quelque distinction visible , qu’ils forment une tribu particulière, qu’ils refusent d’admettre dans leurs demeures des gens d’une science ou d’une vertu inférieures, et qu’ils diminuent autant que possible les occasions de rapprochement; est-ce que la société ne se lèverait pas comme un seul homme contre cette insolente exclusion ? Et si l’intelligence et la piété ne peuvent pas former une caste, sur quel motif s’appuieront ceux qui , pour tracer autour d’eux-mémes des lignes de démarcation , et se constituer classe supérieure, n’ont d’autre distinction que la fortune, un habit plus élégant, de plus riches équipages, de plus belles demeures? Que quelques uns soient plus riches que les autres , c’est chose naturelle et nécessaire qu’on ne pourrait empêcher qu’en violant le droit de façon énorme. Laissez chacun faire un libre usage de ses facultés, et il est des gens qui amasseront plus que leurs voisins. Mais être heureux ce n’est pas être supérieur, et ce n’est pas là ce qui devrait séparer les hommes. La fortune ne devrait pas assurer la plus légère considération. Les seules distinctions qu’on devrait reconnaître
sont celles de l’âme, de la fermeté de principes, de l’intégrité , de la capacité, des lumières , de l’amour de la vérité. C’est avec de pareils titres qu’on devrait être honoré et bien reçu partout. Je ne vois pas pourquoi l’honnête homme, quelque grossière que soit l’étoffe de ses vêtements , pourvu qu’ils soient propres et soignés, ne serait pas un hôte respecté dans les plus riches demeures et les plus brillantes réunions. L’individu a une valeur infiniment plus grande que les salons, que les habits, et que toute la pompe de l’univers. Il a été crée pour fouler aux pieds tout cela. Quelle insulte à l’humanité que cette déférence de notre époque pour l’habit et pour les meubles, comme si des vers à soie, des métiers, des ciseaux et des aiguilles pouvaient produire quelque chose de plus noble que l’homme ! Tout cœur généreux devrait protester contre ces distinctions fondées sur la richesse, parce c’est mettre ce qui est extérieur au-dessus de l’esprit ; parce que tout cela vient d’un orgueil méprisable et contribue, à l’alimenter; parce qu’ainsi on éloigne les frères, on brise le lien de l’humanité, on engendre la jalousie, le mépris et une malveillance mutuelle.
Il est vrai que dans les pays où la masse du peuple est ignorante et esclave, l’existence d’une classe élevée et considérée empêche cette masse de commettre des excès. On impose ainsi un sentiment de crainte respectueuse qui prévient plus ou moins l’emploi de la force ou du châtiment. Mais il est digne de remarque que ce qui maintient l’ordre dans un certain état de société peut devenir ailleurs la principale cause de mécontentement et de désordre, et cela est surtout vrai de l’a ristocratie. Dans les siècles grossiers, elle tient le peuple
dans la sujétion; mais quand il s’est élevé par degrés à une certaine conscience de ses droits et de l’égalité , le respect du rang baisse naturellement et se change en jalousie, en soupçon, en sentiment de l’injustice et en disposition à la révolte. L’institution qui contenait naguère devient alors une provocation. C’est par cette épreuve que passe aujourd’hui l’ancien monde. L’étrange prestige qui fait considérer comme étant d’une autre race celui qui porte une jarretière , un ruban , un titre, s’efface tous les jours, et la société traversera une série de révolutions calmes ou sanglantes, jusqu’à ce qu’un ordre plus naturel prenne la place de ces distinctions dont la force fut l’origine. Ainsi l’aristocratie, au lieu de donner l’ordre à la société, la bouleverse aujourd’hui, tant il est impossible que des institutions arbitraires dégradent d’une manière durable la nature humaine et renversent les principes de justice et de liberté.
Je sais qu’on dira : « que le manque de politesse dans les manières et dans les goûts fera toujours des basses classes une caste inférieure, quand bien même toutes les inégalités politiques disparaîtraient. » Je reconnais ce manque de manières chez le peuple, et j’accorde que c’est un obstacle au rapprochement , encore bien qu’on l’exagère ; mais c’est une barrière qui doit tomber, et qui tombera à mesure que l’éducation se répandra. Ce défaut n’est pas nécessairement lié à la condition humaine. Un voyageur intelligent (I) raconte qu’en Norwège, pays qui ne jouit pas de tous nos avantages, les bonnes manières et la politesse se rencontrent dans
(1) Voycï le Voyage de l.aing en Norvège.
toutes les conditions de la société, et « qu’on n’y trouve pas ce langage brusque, ces manières rudes, qui sont la marque caractéristique des classes inférieures en Angleterre. » Il n’y a pas si longtemps que les rapports de la grande société en Europe étaient souillés par la grossièreté et par la violence; mais le temps a effacé ces taches, et la même cause fait disparaître en ce moment ce qu’il y a de répulsif dans ceux qui travaillent de leurs mains. Je ne puis croire que dans aucune classe de la société des manières grossières , des conversations bruyantes, la négligence, la malpropreté, la rudesse, l’inconvenance doivent passer comme un héritage nécessaire d’une génération à l’autre. Je ne vois pas pourquoi la propreté , la politesse , l’urbanité , les manières aisées et la déférence pour les sentiments d’autrui ne deviendraient pas des habitudes chez les ouvriers. Il y a déjà chez eux un changement dans les manières. Espérons que ce changement sera une amélioration ; qu’ils n’adopteront pas de fausses idées de politesse; qu’ils échapperont à l'imitation servile de ce qui est hypocrite et sans sincérité, et ne remplaceront pas une politesse vraie, naturelle, par de vaines démonstrations. Malheureusement ils n’ont pour se former que des modèles imparfaits. Il n’y a pas qu’une seule classe qui ait besoin de réformer ses manières : il nous faut à tous un nouveau commerce de société qui nous donne la vraie politesse, qui en réunisse les deux grands éléments ! le respect de soi-même et une attention délicate aux droits et aux sentiments d’autrui , qui soit libre sans grossièreté, sérieux sans froideur , aimable et cependant animé , et dans lequel les rapports soient francs, naturels , pleins d’épanchement , sans prétention, et sans
crainte du ridicule que jettent les mauvais cœurs. Cette grande réforme qui approche, j’en suis persuadé, apportera avec elle un bonheur encore peu connu dans la société. Et d’où viendra-t-elle? Les hommes sages et désintéressés de toutes les conditions doivent y contribuer, et je ne vois pas pourquoi les classes ouvrières n'y prendraient point de part! Vraiment, lorsque je considère la simplicité de leur vie et combien leurs cœurs sont mieux ouverts à l’esprit du christianisme, je me demande si l’ûge d’or des mœurs ne commencera pas chez ceux dont on désespère maintenant à cause de leur
peu de politesse.
J’ai qualifié de préjugés les anciennes opinions touchant le rang et touchant la nécessité d’empécher le peuple de trop réfléchir. Eh bien ! accordons que ces opinions sont la vérité; supposons que les privilèges sont une condition de la politesse; supposons que l’âge le plus heureux fût celui de la féodalité , quand l’aristocratie était dans sa fleur et sa gloire ; quand le noble, supérieur à la loi , commettait plus de meurtres en une année que le peuple en vingt; supposons que ce qu’il y a de mieux pour l’ouvrier, c’est de vivre et de mourir dans l’ignorance et l’inertie. Accordons tout cela , et de plus , que nous avons raison de regretter le passé , il y aura toujours une chose évidente , c’est que le passé n’est plus, que le château féodal est démantelé et que les distinctions sociales s’effacent. Tout malheureux que cela soit , le peuple commence à penser, à chercher la raison de ce qu’il fait , de ce qu’il souffre, de ce qu’il croit; il demande des comptes au passé. Le vieux prestige a disparu, les vieilles idées n’existent plus. On ne peut plus maintenir les hommes dans i’a-
baisseraient avec une vaine pompe , des uniformes et des cérémonies. Vous pouvez croire que le meilleur système est celui qui fonde la société sur la compression de la multitude , mais la multitude ne se laisse plus tranquillement fouler aux pieds; elle demande avec impatience pourquoi, elle aussi, n’aurait pas sa part dans les avantages de la société. Tel est l’état des choses, et nous devons tirer le meilleur parti possible de ce que nous ne pouvons empêcher. Bien ou mal, le peuple pense; n’est-il pas important qu’il pense juste? qu’il soit animé de l’amour de la vérité , et qu’il apprenne la manière de la chercher? Qu’il soit confirmé, par une sage éducation , dans les grands principes sur lesquels reposent la société et la religion , et qu’il soit protégé contre le scepticisme et les théories extravagantes par le commerce avec des hommes éclairés et vertueux? Il est évident que dans l’état actuel' du monde, rien n’est plus important que l’amélioration sérieuse de la masse du peuple. Il n’y a de stabilité pour nous que dans l’esprit de l’homme. Tout effrayante que soit cette vérité, il faut bien nous dire que les institutions extérieures ne peuvent plus nous protéger. Des puissances plus grandes que les institutions ont commencé à agir chez nous , le jugement , l’opinion , le sentiment public , et toute espérance de stabilité qui ne repose pas sur le progrès du peuple sera trompée infailliblement.
Reste une objection plus sérieuse que toutes celles que nous avons examinées jusqu’ici. L’ouvrier, dit-on, ne peut gagner sa subsistance cl celle de sa famille que par un travail trop assidu pour lui permettre de perfectionner son esprit. La nécessité ne lui laisse ni le temps, ni la force de penser. L’économie politique ,
démontrant que la population s’accroît plus vite que les moyens de subsistance, porte sans appel contre l’ouvrier une sentence d’ignorance et de dégradation. Il ne peut vivre que pour une seule fin, celle de vivre. Il ne peut consacrer ni temps ni force à son éducation sociale, intellectuelle et morale, sans affamer sa famille, sans appauvrir la société. La nature a imposé cette dure loi à la masse du peuple, et il est inutile d’opposer à la nature nos théories et nos rêves de progrès.
Celte objection s’applique avec une grande force à l’Europe, et n’est pas sans poids dans notre pays; mais elle ne me décourage pas. Je réponds d’abord à cette objection qu’elle vient d’une source suspecte : elle vient généralement d’hommes qui sont dans l’abondance et qui ont toutes leurs aises , qui font de la fortune le premier de tous les intérêts , qui s’occupent peu de la masse de leurs semblables , qui sont tout disposés à rejeter sur autrui toutes les charges de la vie et prêts à défendre tout ordre social qui garantit leur bien-être et leurs jouissances personnelles. L’épicurien égoïste et le spéculateur qui s’enrichit trouvent toujours nécessaire l’état de chose qui entasse sur eux tous les biens et sur leur prochain tous les maux de la vie. Mais celui-là seul peut juger de ce qui est bon ou nécessaire pour le peuple, qui a de la sympathie pour ce peuple, et dont l’équité et la bienveillance se révoltent à la pensée qu’une classe d’individus ait le monopole de tous les avantages de la vie et une autre classe celui de toutes les charges. J’attends sur ce point le jugement de profonds penseurs et de philanthropes sérieux, jugement formé après une étude patiente de l’économie politique, de la nature humaine et de l’histoire de
l’humanité , et encore , une telle autorité ne me ferait prs désespérer du plus grand nombre de mes semblables.
En second lieu cette objection, quand on l’examine, n’est qu'une répétition de la vieille doctrine , que ce qui a été doit être; que l’avenir sera toujours la répétition du passé , et que la société doit toujours parcourir le sentier battu. Mp.is y a-t-il rien de plus manifeste que l’état actuel du monde est sans précédent? Que de nouvelles énergies, de nouveaux principes le travaillent? Que la science, appliquée aux arts, accomplit en ce moment une révolution surprenante? Qu’en beaucoup d’endroits la condition de l’ouvrier est grandement améliorée et que ses ressources intellectuelles sont augmentées? Que des abus, autrefois jugés essentiels à la société, et qui semblaient entremêlés à chacune de ses fibres ont été réformés? Est-ce que la grande masse des hommes en est au même point qu’il y a quelques siècles ? Une situation tellement nouvelle si elle nous inspire des craintes, ne nous sauve-t-elle pas en même temps du désespoir ? L’avenir, quel qu’il soit , ne ressemblera pas au passé. Le présent a des éléments nouveaux qui produiront un bonheur ou un malheur nouveau. Nous n’avons donc pas le droit de nous fonder sur l’immutabilité des affaires humaines, pour étouffer, autant qu’il est en notre puissance, l’espoir du progrès social.
On peut tirer non seulement de l’histoire du monde, mais encore de l’expérience particulière de ce pays, une autre réponse à cette objection que la nécessité des travaux manuels exclue le progrès. Ici les classes ou*
vrières se sont élevées et s’élèvent encore intellectuel*
lement , et cependant rien n’annonce qu’on y meure de faim et que nous soyons en voie de devenir le peuple le plus pauvre de la terre. Ce qu’il y a de plus intéressant à considérer dans notre pays, c’est la condition des ouvriers. Rien , chez nous , ne mérite autant l’attention du voyageur que la force de pensée et de caractère , et le respect de soi - même produits chez le peuple par notre histoire et nos institutions. Nos riches sont comme les riches des pays étrangers, quoique ayant, du moins nous l’espérons, des mœurs plus pures ; mais la grande masse qui travaille laisse bien loin derrière elle les ouvriers des autres nations. Aucun observateur bienveillant ne peut causer avec nos travailleurs, sans être frappé et charmé des preuves qu’ils donnent d’une intelligence saine et forte, et de principes solides. Et qui donc est autorisé à limiter ce progrès? Dans toute amélioration, les premiers pas sont les plus difficiles. La difficulté, c’est d’éveiller l’àme de l’homme et non de la maintenir en action. Toute lumière, toute énergie nouvellement acquise mène à de nouveaux progrès.
On peut faire encore une autre réponse : comme nulle société n’a encore entrepris sérieusement l’éducation de tous ses membres, personne ne connaît les limites du possible. Nul essai n’a encore été fait pour déterminer jusqu’à quel point on peut fournir d’une manière libérale aux besoins du corps et de l’esprit de l'ouvrier. La science sociale la plus élevée est encore dans l’enfance. Nulle part les grands esprits n’ont sérieusement , solennellement entrepris de résoudre ce problème: comment peut-on relever la majorité des hommes? L’expérience reste à faire. Bien plus.
nulle part le peuple n’a compris clairement la véritable idée de progrès , et n’a résolu fermement , solennellement de la réaliser. Cette grande pensée cependant s’éveille insensiblement, et il en sortira des miracles. C’est en lui-même que le peuple doit trouver son salut. Tant qu’un ressort de son âme n’aura pas été touché, on ne peut rien pour lui ; cela fait , le succès est assuré. Le peuple , comme le prouve l’histoire , peut faire des prodiges, quand il est dominé par une grande idée. En des moments de crise, que n’a-t-il pas fait, que n’a-t-il pas souffert pour la religion et la patrie. L’idée de son élévation ne fait que commencer à naître en lui, et l’on ne peut prédire quelle en sera l’énergie. Une idée de cette espèce, s’il la saisit clairement , lui inspirera une nouvelle vie. Sous cette impulsion , il trouvera du temps, de la force pour sa noble vocation et ne se régénérera pas seulement luimême, mais la société avec lui.
Encore une fois, quand je considère l’énergie , la puissance de l’esprit, je ne suis pas découragé par l’objection qui condamne l’ouvrier à la misère et le pays à l’épuisement , si le pauvre consacre un peu de son temps et de son énergie à cultiver sa pensée. La plus grande force de l’univers, c’est l’Esprit. C’est lui qui a créé les cieux et la terre. Il a changé le désert en une terre féconde , et réuni les pays éloignés en les faisant servir mutuellement à leurs besoins. Ce n’est pas à la force brutale , à l’effort matériel , c’est à l’art . au talent , à l’action intellectuelle et morale que l’homme doit de dominer le monde. C’est l’Esprit qui a conquis la matière. Craindre donc d’appauvrir, de ruiner le peuple en éveillant son intelligence, c’est avoir peur
d’une ombre. Je pense au contraire qu’avec le développement de l’intelligence et de la moralité la société verra croître sa puissance de production, que l’industrie sera plus féconde, qu’une économie plus sage amassera de nouvelles richesses , qu’on découvrira dans les arts et dans la nature des ressources auxquelles on n'a pas encore songé. Je crois que la vie deviendra plus aisée , à mesure que le peuple deviendra plus éclairé, plus juste, plus résolu et qu’il se respectera davantage. On peut mesurer les forces de la nature et celles du corps, mais non les forces de l’ûme, et il n’est au pouvoir de personne de prédire quels seront les résultats d’un accroissement dans l’énergie de l’esprit. Une société pareille renversera les obstacles qu’on suppose invincibles et s’en fera des ressources. Le dehors se moule sur le dedans. La puissance d’un peuple est dans son esprit; si cet esprit se fortifie, s’agrandit , il mettra les objets extérieurs en harmonie avec lui-même. Autour de lui il créera un monde nouveau en rapport avec ses besoins. Si cependant je me trompe dans cette croyance, si, en assurant au peuple du temps et des moyens de progrès, on devrait rendre le travail et le capital moins productifs , je n’en dirais pas moins : sacrifiez la richesse , mais ne sacrifiez pas l’esprit.
Du reste, je ne crois pas que le bien-être physique de la société en fût diminué. La diminution de richesse causée par l’attention générale que ce pays accorderait à l’éducation morale et intellectuelle aurait des effets bien différents de ceux d’une diminution causée par l’oisiveté , la débauche et l’ignorance. La production , il est vrai, serait moindre , mais le caractère et l’esprit du peuple amèneraient une répartition plus égale des pro-
duits, et le bonheur d'une société dépend bien plus de la répartition que delà somme de sa richesse. En parlant ainsi de l’avenir, je ne prétends pas au don de prophétie. Règle générale, personne ne peut clairement prédire les derniers résultats ; les résultats permanents d’un grand changement social; mais quant à ce qui nous occupe maintenant, le doute n’est pas possible. C’est de la religion que de croire à l’élévation de toutes les classes de citoyens comme au moyen le plus effectif d’assurer au pays un bonheur et une prospérité durables. En douter, c’est presque un crime.
Si cet appui nous manque ,
Les colonnes du firmament ne sont que pourriture Et la terre a sa base sur du sable mouvant.
Je sais, qu’en réponse à tout ce qui a été dit sur la possibilité de faire marcher de front l’éducation personnelle et le travail manuel, on peut opposer des faits décourageants. On dira qu’en ce pays, avec drs avantages inconnus autre part il y a pourtant un nombre considérable d’individus sur qui le fardeau du travail pèse bien lourdement , qui peuvent à peine vivre avec tous leurs efforts, et que la dureté de leur condition prive, des moyens d’éducation ; s’il en est ainsi maintenant, que sera-ce quand la population sera plus pressée ? Je reconnais qu’il y a beaucoup d’ouvriers malheureux dont la condition est peu favorable à l’éducation de l’esprit; mais cette objection perdra beaucoup de sa force quand nous examinerons les causes du mal. Nous verrons alors que l'obstacle ne vient pas d’une nécessité extérieure, d’insurmontables difficultés, mais surtout de la faute ou de l’ignorance des victimes elles-mêmes ; de sorte que
l’élévation de l’esprit et du caractère de l’ouvrier tend directement à diminuer, sinon à détruire le mal. Par conséquent, cette élévation trouve un argument dans ce qu’on lui oppose. Pour prouver la vérité de ces considérations, permettez-moi de jeter un coup d’œil sur les causes de la misère chez un grand nombre d’ouvriers ; voyons donc s’il est impossible que le travail manuel et l’éducation personnelle aillent jamais de front.
D’abord quelle part de la misère ne pouvons-nous pas attribuer à l’intempérance. Que de temps, que de force , que d’argent , le peuple ne pourrait-il pas épargner par la sobriété ? L’eau pure , ce remède à si bon marché, guérirait les plus grands maux chez tant de familles ignorantes et pauvres! Si l’argent qu’on prodigue pour les liqueurs fortes était consacré avec sagesse à l’élévation du peuple , dans quel monde nouveau nous vivrions ! L’intempérance détruit non pas seulement les économies mais la santé et l’esprit de l’ouvrier. Combien en est-il qui, en ne prenant que de l’eau au lieu de ce qu’ils appellent boire modérément, seraient étonnés de voir qu’ils ont vécu sous un nuage, dans une demi-insensibilité, et se sentiraient une énergie intellectuelle qu’ils n’ont jamais soupçonnée. Le travail les épuisçrait moins , et moins de travail deviendrait nécessaire à leur entretien; et ainsi serait écartée pour la plus grande part cette prétendue incapacité de cultiver leur noble nature. Les.classes ouvrières, plus que toutes les autres , ont intérêt au triomphe de la tempérance, et elles devraient considérer l’individu qui vit en répandant les moyens et les stimulants de l’ivrognerie, non seulement comme l’ennemi général de la race hu-
maine, mais comme le plus terrible ennemi personnel qu’elles puissent rencontrer.
En second lieu, quelle part de la misère des ouvriers ne peut-on pas attribuer au manque d’une stricte économie ? La prospérité de ce pays a produit une prodigalité qui a gagné les classes laborieuses. Ici on repousse avec dédain une nourriture qui dans beaucoup de pays serait considérée comme de luxe. Sans doute il est important que la vie de toutes les classes soit large , c’est-à-dire qu’elle comprenne tout ce qui contribue au bien-être, tout ce qui donne à nos maisons l’ordre et la propreté , tout ce qui est nécessaire pour nous assurer une vigoureuse santé. Mais combien prodiguent leurs économies pour des jouissances dont ils pourraient se passer, et se trouvent ainsi sans ressources dans les jours sombres, et sont toujours chancelants près de l’abîme du paupérisme? Ce sont ces dépenses inutiles qui rendent trop pauvre pour qu’on puisse s’occuper de son éducation. Et laissez-moi ajouter que des habitudes de dépense chez les ouvriers les plus heureux s’opposent souvent à leur propre éducation et à celle de leurs familles. Combien en est-il qui sacrifient le progrès à la bonne chère ! Combien en est-il qui le sacrifient à la vanité de paraître, au désir d’éclipser autrui, et aux habitudes de dépense qui résultent de cette insatiable passion ! Dans un pays aussi riche, dans un pays de luxe comme le nôtre, l’ouvrier court le danger de se créer des besoins artificiels, des goûts de malade ; et pour les satisfaire, il ne songe plus qu’à gagner, et vend son esprit pour l’argent. Notre prospérité sans égale n’a pas été un bien sans mélange : elle a enflammé la cupidité, rendu l’imagination malade par des