‹ Œuvres; théâtre et mémoiresChapitre 219 sur 317 · ACTE V, SCENE Vtî · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE Vtî

FIGARO, à part, s'éloigne eu se frottant la joue. — Tout n'est pas gain

non plus en écoutant.

SUZANNE, riant tout haut, de l'autre coté. — Ah! ah! ah! ah!...

LE COMTE, à la comtesse, qu'il prend pour Suzanne. — Entend-On quelque

chose à ce page? il reçoit le plus rude soufflet, et s'enfuit en éclatant de rire.

figaro, à part. — S'il s'affligeait de celui-ci...

le comte. — Comment, je ne pourrai faire un pas... (a la comtesse.) Mais laissons cette bizarrerie; elle empoisonnerait le plaisir que j'ai de te trouver dans cette salle.

LA COMTESSE, imitant le parler de Suzanne. — L'espériez-VOUS?

LE COMTE. — Après ton ingénieux billet! (il lui prend la main.) Tu

trembles?

la comtesse. — J'ai eu peur.

le comte. — Ce n'est pas pour te priver du baiser, que je l'ai

pris. (H la baise au front.)

la comtesse. — Les libertés!

FIGARO, à part. — Coquine !

Suzanne, à part. — Charmante!

LE COMTE, prend la main de sa femme. — Mais quelle peau fine et

douce, et qu'il s'en faut que la comtesse ait la main aussi belle!

la comtesse, à part. — Oh! la prévention!

le comte. — A-t-elle ce bras ferme et rondelet? ces jolis doigts pleins de grâce et d'espièglerie?

LA COMTESSE, de la voix de Suzanne. — Ainsi, l'amOUr?...

le comte. — L'amour n'est que le roman du cœur : c'est le

plaisir qui en est l'histoire; il m'amène à tes genoux.

la comtesse. — Vous ne l'aimez plus?

le comte. — Je l'aime beaucoup; mais trois ans d'union rendent l'hymen si respectable...

la comtesse. — Que vouliez-vous en elle?

le comte, la caressant. — Ce que je trouve en toi, ma beauté...

la comtesse. — Mais dites donc...

le comte. — ....Je ne sais : moins d'uniformité peut-être; plus de piquant dans les manières ; un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant; cela dit une fois, elles nous aiment, nous aiment (quand elles nous aiment!) et sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu'on est tout surpris, un beau soir, de trouver la satiété où Ton recherchait le bonheur.

la comtesse, à part. — Ah! quelle leçon!

le comte. — En vérité, Suzon, j'ai pensé mille fois que si nous poursuivons ailleurs ce plaisir qui nous fuit chez elles, c'est qu'elles

n'étudient pas assez l'art de soutenir notre goût, de se renouveler à l'amour, de ranimer, pour ainsi dire, le charme de leur possession par celui de la variété.

la comtesse, piquée. — Donc, elles doivent tout?...

le comte, riant. — Et l'homme rien! Changerons-nous la marche de la nature? Notre tâche à nous fut de les obtenir; la leur....

la comtesse. — La leur?...

le comte. — Est de nous retenir : on l'oublie trop.

la comtesse. — Ce ne sera pas moi.

le comte. — Ni moi.

FIGARO, à part. — Ni moi.

SUZANNE, à part. — Ni moi.

LE COMTE prend la main de sa femme. — Il y a de l'écho ici : parlons

plus bas. Tu n'as nul besoin d'y songer, toi que l'amour a faite et si vive et si jolie! Avec un grain de caprice, tu seras la plus agaçante maîtresse ! (u la baise au front.) Ma Suzanne, un Castillan n'a que sa parole. Voici tout l'or promis pour le rachat du droit que je n'ai plus sur le délicieux moment que tu m'accordes. Mais comme la grâce que tu daignes y mettre est sans prix, j'y joindrai ce brillant, que tu porteras pour l'amour de moi.

LA COMTESSE, une révérence. — Suzanne accepte tout.

figaro, à part. — On n'est pas plus coquine que cela. Suzanne, à part. — Voilà du bon bien qui nous arrive. LE comte, à part. — Elle est intéressée, tant mieux!

- LA COMTESSE regarde au fond. — Je Vois des flambeaux.

le comte. — Ce sont les apprêts de ta noce : entrons-nous un moment dans l'un de ces pavillons, pour les laisser passer?

la comtesse. — Sans lumière?

le comte l'entraîne doucement. — A quoi bon? nous n'avons rien à lire.

figaro, à part. — Elle y va, ma foi! je m'en doutais. (11 s'avance.)

LE COMTE grossit sa voix en se retournant. — Qui passe ici?

figaro, en colère, — Passer! on vient exprès.

LE COMTE, bas à la comtesse. — C'est Figaro!... (il s'enfuit.) LA COMTESSE. — Je VOUS Suis. (Elle entre dans le pavillon à droite, pendant que le comte se perd dans le bois, au fond.)

Page 1