CONTRE
M. Goezman, juge, accusé de subornation et de faux; madame Goezman et le sieur Bertrand, accusés ; les sieurs Marin, gazetier; D'Arnalld- Baculard, conseiller d'ambassade ; et consorts.
La justice qu'on vous doit servira à purger la société d'une espèce aussi venimeuse.
(Lettres du C. de la Blache, datée de Grenoble.)
Et réponse ingénue à leurs mémoires, gazettes, lettres courantes, injures, et mille et une diffamations.
... Sunt quoque gaudia luctûs. (Ovide.) Et les chagrins aussi sont mêlés de plaisirs.
Suivant la marche ordinaire des procès, un homme accusé se défend sur les objets qui lui sont reprochés, et s'en tient là : pourvu qu'il sorte d'intrigue, qu'il ait bien ou mal dit, ses amis ne s'en soucient guère, ni lui non plus.
Il n'en est pas ainsi de ma cause, bizarre à l'excès dans toutes ses parties. Non seulement je suis forcé de plaider sur le fond des accusations, mais encore de défendre la nature même de mes défenses.
Beaucoup de gens graves, en s'expliquant sur mes écrits, ont trouvé que, dans une affaire où il allait du bonheur ou du malheur de ma vie, le sang-froid de ma conduite, la sérénité de mon âme et la gaieté de mon ton annonçaient un défaut de sensibilité peu propre à leur en inspirer pour mes malheurs. Tout sévère qu'est ce reproche, il a je ne sais quoi d'obligeant qui me touche et m'engage à me justifier.
Mais qui a dit à ces personnes qu'il y allait ici du bonheur ou du malheur de ma vie? Comment sait-on si je suis faible au point de confier mon bonheur à la fortune; ou sage assez pour le faire dépendre uniquement de moi-même? Parce qu'ils sont souvent tristes au sein de la joie, ils me reprochent d'être froid et Iran-
quille au milieu du malheur? Pourquoi mettre sur le compte de l'insensibilité ce qui peut être en moi le résultat d'une philosophie aussi noble dans ses efforts que douce en ses effets? Pour des gens très graves le reproche n'est-il pas un peu léger? Je veux bien qu'ils sachent que le courage qui fait tout braver, l'activité qui fait parer à tout, et la patience qui fait tout supporter, ne rendent pas les outrages moins sensibles, ni les chagrins moins cuisants. Mais je me fais un plaisir de leur rappeler que l'habitude du mal suffît seule pour y résigner les créatures même les plus faibles en apparence.
Les femmes, dont le commerce est si charmant, qu'elles semblent n'avoir été destinées qu'à répandre des fleurs sur notre vie, les femmes mêmes nous donnent sans cesse la douce leçon de ce courage d'instinct, de cette philosophie pratique; formées par la nature moins fortes que les hommes, et souffrant presque sans cesse, elles ont une patience, une douceur, une sérénité dans les maux qui m'a toujours fait rougir de honte, moi créature indocile, irascible, et qui prétends à l'honneur de savoir me vaincre. Moins occupées de se plaindre que de nous plaire, on les voit oublier leurs souffrances pour ne songer qu'à nos plaisirs. Il semble que notre estime et notre amour les dédommagent de tous leurs sacrifices.
Objet de mon culte en tout temps, ce sexe aimable est ici mon modèle. Il est impossible d'être plus malheureux que moi sous toutes sortes d'aspects ; mais en écrivant, je me sauve de moimême pour m'occuper de ceux qui pourront m'estimer et me plaindre si je parviens à les instruire de mes maux sans les ennuyer de leur récit.
Dès lors je suis comme Sosie; ce n'est plus le moi souffrant et malheureux qui prend la plume; c'est un autre moi courageux, ardent à réparer les pertes que la méchanceté m'a causées dans l'opinion de mes concitoyens, qui brûle d'intéresser les âmes sensibles, en peignant à grands traits l'iniquité de mes ennemis; qui s'efforce d'exciter la curiosité des indifférents en égayant un sujet aride. J'aspire à m'envelopper de la bienveillance publique, à en opposer la protection tutélaire à la haine de ceux qui me persécutent : enfin j'oublie mes maux en écrivant, et suis comme un esclave qui ne sent plus le poids de ses chaînes, à l'instant qu'il voit compter l'argent de sa rançon.
D'ailleurs je me donne les airs d'avoir aussi ma philosophie; et comme ce mémoire est moins l'examen sec et décharné d'une question rebattue, qu'une suite de réflexions sur mon état d'accus^, peu-être ne me saura-t-on pas mauvais gré de montrer ici sur quel autre fondement j'établis la paix intérieure d'un homme
si cruellement tourmenté, que cette paix paraît factice aux uns, et du moins fort extraordinaire aux autres.
Si l'Être bienfaisant qui veille à tout m'eût honoré de sa présence un jour, et m'eût dit : Je suis celui par qui tout est; sans moi, tu n'existerais point; je te douai d'un corps sain et robuste : j'y plaçai l'âme la plus active : tu sais avec quelle profusion je versai la sensibilité dans ton cœur, et la gaieté sur ton caractère : mais pénétré que je te vois du bonheur de penser, de sentir, tu serais aussi trop heureux, si quelques chagrins ne balançaient pas cet état fortuné : ainsi tu vas être accablé sous des calamités sans nombre; déchiré par mille ennemis; privé de ta liberté, de tes biens ; accusé de rapines, de faux, d'imposture, de corruption, de calomnie ; gémissant sous l'opprobre d'un procès criminel; garrotté dans les liens d'un décret; attaqué sur tous les points de ton existence par les plus absurdes on dit; et ballotté longtemps au scrutin de l'opinion publique, pour décider si tu n'es que le plus vil des hommes, ou seulement un honnête citoyen.
Je me serais prosterné, et j'aurais répondu : Être des êtres, je te dois tout, le bonheur d'exister, cle penser et de sentir ; je crois que tu nous as donné les biens et les maux en mesure égale; je crois que ta justice a tout sagement compensé pour nous; et que la variété des peines et des plaisirs, des craintes et des espérances, est le vent frais qui met le navire en branle et le fait avancer gaiement dans sa route.
S'il est écrit que je doive être exercé par toutes les traverses que ta rigueur m'annonce, tu ne veux pas apparemment que je succombe à ces chagrins,' donne-moi la force de les repousser, d'en soutenir l'excès par des compensations, et, malgré tant de maux, je ne cesserai de chanter tes louanges in cithara et deçàchordo.
Si mes malheurs doivent commencer par l'attaque imprévue d'un légataire avide sur une créance légitime, sur un acte appuyé de l'estime réciproque et de l'équité des deux contractants, accorde-moi pour adversaire un homme avare, injuste et reconnu pour tel; de sorte que les honnêtes gens puissent s'indigner que celui qui, sans droit naturel, vient d'hériter de quinze cent mille francs, m'intente un horrible procès, et veuille me dépouiller de cinquante mille écus, pour éviter de me payer quinze mille francs au nom et sur la foi de l'engagement de son bienfaiteur.
Fais qu'aveuglé par la haine il s'égare assez pour me supposer tous les crimes; et que m'accusant faussement au tribunal du public, d'avoir osé compromettre les noms les plus sacrés, il soit enfin couvert de honte, quand la nécessité de me justifier m'arrachera au silence le plus respectueux
Fais qu'il soit assez maladroit pour prouver sa liaison secrète avec mes ennemis, en écrivant contre moi dans Paris des lettres de Grenoble à celui qui l'aura aidé à me dépouiller de mes biens: de façon que je n'aie qu'à poser les faits dans leur ordre naturel pour être vengé de ce riche légataire par lui-même.
S'il est écrit qu'au milieu de cet orage je doive être outragé dans ma personne, emprisonné par une querelle particulière;... s'il est écrit que l'usurpateur de mon bien profite de ma détention pour faire juger notre procès au Parlement, et si je suis destiné de toute éternité à tomber à cette époque entre les mains d'un rapporteur inabordable; j'oserais désirer que l'autorité, qui n'est jamais formaliste sur rien, le devînt assez contre moi pour qu'il me fût interdit de sortir de prison, pour solliciter ce rapporteur, sans être suivi d'un homme public et sermenté, dont le témoignage pût servir un jour à me sauver des misérables embûches de mes ennemis, et de la fameuse liste du portier de l'hôtel Goëzman.
Si, pour les suites de ce procès, je dois être dénoncé au Parlement comme ayant voulu corrompre un juge incorruptible, et calomnier un homme incalomniable ; suprême Providence, ton serviteur est prosterné devant toi , je me soumets, fais que mon dénonciateur soit un homme de peu de cervelle, qu'il soit faux et faussaire, et puisque ce procès criminel doit être de toute iniquité comme le procès civil qui y a donné lieu, fais ô mon maître! que celui qui veut me perdre se trompe sur moi, me croie un homme sans force et s'abuse dans ses moyens.
S'il se donne un complice, que ce soit une femme de peu de sens; si elle est interrogée, qu'elle se coupe, avoue, nie ce qu'elle a avoué, y revienne encore, et pour augmenter sa confusion, fais qu'elle rejette enfin sur des signes ordinaires de jeunesse et de santé tous les égarements de son esprit malade.
Si mon dénonciateur suborne un témoin, que ce soit un homme simple et droit, que l'horreur des cachots n'empêche pas de revenir à la vérité, dont on l'aura un moment écarté.
Si Y incorruptible fait faire une déclaration à ce pauvre honnête homme, qu'il en fabrique la minute, qu'il la confie à ce témoin; qu'il change le sens de la copie qui lui reste en y commettant des faux très grossiers; qu'il n'y ait ni suite ni plan dans sa conduite, afin que tout puisse un jour servir à le confondre dans ses vues iniques, comme mon ennemi son homme de lettres, et qui écrit d'une façon si modérée.
JTelle eût été ma prière ardente ; et si tous ces points m'avaient été accordés, encouragé par tant de condescendance, j'aurais ajouté : Suprême Bonté! s'il est encore écrit que quelque intrus 4ojve s'immiscer fians cette horrible affaire et prétendre à l'honneur
de l'arranger, en sacrifiant un innocent et me jetant, moi-même dans des embarras inextricables, je désirerais que cet homme fût un esprit gauche et lourd, que sa méchanceté maladroite l'eût depuis longtemps chargé de deux choses incompatibles jusqu'à lui, la haine et le mépris public ; je demanderais surtout qu'infidèle à ses amis, ingrat envers ses protecteurs, odieux aux auteurs dans ses censures, nauséabond aux lecteurs dans ses écritures, terrible aux emprunteurs dans ses usures, colportant les livres défendus, espionnant les gens qui l'admettent, écorchant les étrangers dont il fait les affaires, désolant pour s'enrichir les malheureux libraires, il fût tel enfin dans l'opinion des hommes, qu'il suffît d'être accusé par lui pour être présumé honnête, son protégé pour être à bon droit suspecté : donne-moi Marin.
Que si cet intrus doit formerTé projet d'affaiblir un jour ma cause en subornant un témoin dans cette affaire, j'oserais demander que cet autre argousin fût un cerveau fumeux, un capitan sans caractère, girouette à tous les vents de la cupidité, pauvre hère, qui, voulant jouer dix rôles à la fois, dénué de sens pour en soutenir un seul, allât, dans la nuit d'un intrigue obscure, se brûler à toutes les chandelles, en croyant s'approcher du soleil, et qui, livré sur l'escarpolette de l'intérêt, à un balancement perpétuel, en eût la tête et le cœur étourdis au point de ne savoir ce qu'il affirme ni ce qu'il a dessein de nier : donne-moi Bertrand.
Et si quelque auteur infortuné doit servir un jour de conseiller à cette belle ambassade, j'oserais supplier ta divine providence de permettre qu'il y remplît un rôle si pitoyable, que, bouffi de colère et tout rouge de honte, il fût réduit à se faire à lui-même tous les reproches que la pitié me ferait supprimer. Heureux encore, quand une expérience de soixante-quatre ans et demi ne lui aurait pas appris à parler, que cet événement lui apprît au moins à se taire! donne-moi Baculard.
Que si, pour acnever d'exercer ma patience et me mieux tourmenter, quelque magistrat, d'un beau nom, doit se déclarer le protecteur, le conseil et le soutien de mon ennemi, j'oserais demander qu'il fût choisi entre mille, d'un caractère léger, et tel que ses imputations n'obtinssent pas plus créance contre moi que ses outrages publics ne* doivent m'ébranler ni me nuire. Je sais que mon désir est difficile à satisfaire, mais rien n'est impossible à ta puissance...
Enfin, si dans la foule des maux prêts à m'accabler, si dans la nécessité d'un procès aussi bizarre, cet ^tre bienfaisant m'eût laissé le choix du tribunal, je l'aurais supplié qu'il fût tel, que, tout près encore de la naissance de ses augustes fonctions, il pût sentir que l'exp uUjon d'un membre vicié l'honorerait plus aux
yeux de la nation que cent jugements particuliers, où les murmures des malheureux balancent toujours l'éloge que les heureux sont tentés de donner. Je l'aurais demandé ainsi, parce que j'aurais cru n'être point exposé à voir sortir de ce tribunal un jugement équivoque sous les yeux d'un peuple éclairé, plein de sagacité, d'esprit et de feu, et qui, toujours plus prompt à blâmer qu'à prodiguer la louange, rendrait chaque magistrat attentif et sévère sur sa façon de prononcer.
Eh bien! dans mon malheur tout ce que j'aurais ardemment désiré, ne l'ai-je pas obtenu? L'acharnement de mes ennemis les a rendus peu redoutables; leur nombre les a livrés au défaut de liaison, si nécessaire en tout projet; la haine les a conduits à l'aveuglement; chacun de leurs efforts pour m'arrêter n'a fait qu'accélérer ma marche et hâter ma justification.
Combien de fois m'étais-je dit, pendant ces temps de trouble : je n'aurai pas la faiblesse de me faire un besoin de l'estime universelle, plus que je n'ai l'orgueil de croire la mienne utile à tout le monde. Avouons-le de bonne foi, force n'est pas bonheur : il faut une vertu plus qu'humaine pour être heureux étant mésestimé; mais je n'en ai que mieux goûté depuis combien l'estime publique est douce à recueillir. Aujourd'hui, je sens toute la fermeté de mon cœur s'amollir, se fondre de reconnaissance et de plaisir au plus léger éloge que j'entends faire de mon courage et de mon honnêteté.
Si j'ajoute à cela les offres multipliées de secours et de services d'une foule d'honnêtes gens, et les consolations particulières de l'amitié, vous conviendrez que l'exemple vivant d'une heureuse compensation du mal par le bien est ici joint aux enseignements de la plus douce philosophie.
Quant au procès que je défends, indépendamment de la justice de ma cause, sur laquelle se fonde ma sécurité, je ne vois ici qu'un événement qui, tout bizarre qu'il est, mériterait peu d'arrêter les regards, sans la qualité, la quantité de mes ennemis, et sans mon courage à repousser leurs traits. Mais pour obtenir la justice que j'attends, je ne dois pas me lasser de discuter en présence de mes juges la seule question qui me soit vraiment personnelle dans le procès soumis au jugement de la cour.
Suis-je un corrupteur, ou ne le suis-je pas?
Dans sa dénonciation, M. Goëzman a dit foimeuement que j'étais un corrupteur. Cette pièce est la seule contre laquelle j'aie & m'élever aujourd'hui, puisque c'est sur elle seule que le procès
est établi ; mais le dénonciateur y déclare positivement qu'il n'est instruit du fait dont il m'accuse que par le témoignage de sa femme.
Laissons donc la dénonciation de côté, pour ne plus nous occuper que de ce témoignage, unique et frêle appui d'un procès beaucoup trop fameux.
Mais la dame interrogée déclare à son tour : « Que jamais Lejay ne lui a laissé d'argent pour corrompre son mari, qu'on sait bien être incorruptible, et qu'il ne lui marchandait que des audiences ». C'est ainsi qu'en donnant dans son récolement le démenti le plus ferme à sa déclaration concertée, et à la dénonciation qui en est le fruit, cette dame a anéanti encore une fois l'accusation de corruption portée contre moi; et tout est dit à cet égard, à moins qu'on ne trouve à la ranimer par les charges mêmes du procès.
Mais les interrogatoires de Lejay démentent la dénonciation du mari, et renforcent le récolement de la femme.
Mais les interrogatoires de Bertrand, mais ces mémoires, qu'il faut mettre en ligne de compte aujourd'hui, parce que, sortant d'une plume ennemie, ils doivent en être crus toutes les fois qu'ils s'expliquent en ma faveur ; ces interrogatoires, ces mémoires, en un mot tout ce qui nous est venu de la part du sacristain, confirment que jamais je n'ai voulu corrompre M. Goëzman l'incorruptible, et qu'on n'a jamais parlé, à lui, sacristain, que d'entrevues et d'audiences.
Enfin toutes les dépositions renforcent ces aveux non suspects; tous les témoins conviennent que c'est avec la plus grande répugnance que je me suis prêté à payer des audiences dans le temps de ma vie où j'avais le plus besoin d'argent et le moins de facultés pécuniaires.
Que reste-t-il donc au soutien de cette corruption dont on a fait tant de bruit? Plus rien, qu'un adminicule de présomption fondé sur l'énorme prix de deux mille écus pour une audience : mais le plus simple exposé va faire évanouir de nouveau ce fantôme.
Je demandais à grands cris des audiences, et n'avais, comme je l'ai dit, pas plus d'espoir de les obtenir que d'argent pour les acheter. Un ami m'offre cent louis, et les confie à la prudence de ma sœur, qui, parcimonieuse pour mes intérêts, parla d'abord de vingt-cinq louis, finit par en livrer cinquante, et s'en fût tenue là, si le sieur Bertrand, très magnifique agent d'audiences, à qui rien ne coûtait, en fouillant dans ma bourse, pour me donner une preuve de zèle, n'eût été de son chef reprendre à Lejay les cinquante louis, ne fût revenu dire à ma sœur, quand on fait un préçent, il faut le faire honnête, et ne lui eût par cette phrase arraché
les autres cinquante louis. D'où l'on voit que, sans Bertrand, le -porte-parole, et son zèle magnifique, le libraire eût peut-être obtenu l'audience au prix des premiers cinquante louis, et que les autres cinquante m'eussent servi à en solliciter une seconde en cas de besoin.
Mais la première audience acquise au prix de cent louis, il devint impossible d'aller au rabais pour la seconde. On n'offre pas une aigrette de verre à qui l'on a donné des boucles de brillants. Le prix des premières bontés d'une femme est au moins le taux de celles qui les suivent : c'est l'usage. Ainsi le défaut d'argent m'ayant forcé de recourir aux bijoux, comme c'est encore l'usage, le lendemain de l'audience je remis au capitan une montre valant cent autres louis, pour arracher une seconde audience.
Quant aux quinze louis exigés pour le secrétaire, ils ne sont en cette qualité sur le compte d'aucune audience ; et l'on voit maintenant par quelle gradation d'incidents la seule audience que j'aie obtenue, estimée d'abord par mes amis moins de cinquante louis, peut avoir l'air, en embrouillant les choses, d'avoir été payée deux mille écus.
L'audience du rapporteur ainsi rappelée à sa première estimation, le soupçon de corruption, fondé sur l'énormité de son prix, tombe de soi-même, et remarquez que ce n'était encore là qu'une présomption qui, en affaire criminelle, est sans force; il serait superflu de s'y arrêter plus longtemps.
Mais a-t-on fait de ma part une convention avec Mme Goëzman de me rendre mes cent louis si je ne gagnais pas ma cause? Personne au procès n'a déposé d'un pareil fait : l'unique Mme Goëzman, en qualité de seul contradicteur, eût pu fonder ce reproche. Mais loin d'articuler qu'elle ait fait aucun pacte à cet égard avec Lejay, le seul aussi qui lui ait parlé, toutes ses défenses se réduisent à nier qu'elle ait reçu l'argent, et à dire qu'on l'a glissé furtivement dans son carton de fleurs : ainsi le soupçon, qu'en donnant de l'or j'aie pu avoir l'intention de corrompre mon rapporteur, n'est ici qu'une vaine fumée, dissipée, comme on voit, par tous les vents de l'horizon; et c'est ainsi que des détails insipidement nécessaires deviennent, malgré mes soins, nécessairement insipides, au grand dommage de l'indulgent lecteur.
Reste enfin pour dernière ressource à la haine, en faveur de la corruption, la misérable et fausse allégation de M. Goëzman, qui prétend m'avoir donné deux audiences en un jour, et deux autres à deux de mes amis, et qui s'essouffle à faire entendre que quatre audiences accordées sans intérêt, en trois jours, doivent faire soupçonner que mes sacrifices d'argent avaient un autre objet. En amendant cju'il prouve les cjuatre audiences, je lui soutiens? moi.
que je n'en ai reçu qu'une. Mais malgré le témoignage d'un homme public et assermenté, du sieur Santerre, mon gardien, qui ne me quittait pas, la contradiction sur un fait aussi grave étant positive entre M. Goëzman et moi, la cour n'a pas négligé d'acquérir les lumières qu'une confrontation, indiquée par la loi, devait répandre sur l'affaire en général et sur ce point en particulier. Elle apprendra bientôt comment, à cette occasion, mon digne rapporteur est sorti des mains de son humble client.
Les faits sont ainsi posés, discutés, approfondis, et les témoins, les accusés, les contradicteurs mêmes, détruisant à l'envi le système absurde de la corruption établi contre moi par M. Goëzman, il faut en revenir à cette autre question.
Lorsque le malheur des affaires jette un infortuné sous la dépendance d'un pareil juge, que doit-il faire? Refuser de l'or! on ne l'aborde pas autrement. En donner, et se plaindre de la vexation! on peut se voir à l'instant accusé, décrété, prêt à périr. Entre ces deux extrémités, quel parti prendre? Voilà le vrai problème, mais,. en bonne justice, je ne me crois pas plus obligé de le résoudre, que de relever sérieusement le reproche singulier de séduction que me fait Mme Goëzman, dans son supplément divisé par première, seconde et troisième atrocité, et le reproche plus singulier encore que beaucoup de gens me font de n'y avoir pas répondu dans mon dernier mémoire.
« Vous avez osé (c'est Mme Goëzman qui parle) en présence du commissaire, du greffier, etc., me dire que je vous aurais, si je voulais, l'obligation de n'être point enfermée par mon mari. Vous avez poussé l'impudence plus loin encore, vous avez osé ajouter (pourquoi suis-je forcée de rapporter des propos aussi insolents qu'ils sont humiliants pour moi?), vous avez osé ajouter, dis-je, que vous finiriez par vous faire écouter ; que vos soins ne me déplairaient pas un jour; que... je n'ose achever, je n'ose vous qualifier. »
Fi donc, des points!... 11 fallait oser, madame; il fallait achever; il fallait me qualifier. Que voulez-vous donc dire avec vos points?... vous mettez là de jolies réticences dans vos mémoires... Je répondais à toutes vos injures par des compliments généraux, qu'il paraît qu'un amour-propre éveillé vous a fait prendre du bon ou du mauvais côté, comme il vous plaira l'entendre ; mais des points.. . vous me feriez une belle réputation ! quelle femme honnête voudrait jamais m'admettre, si je ne détruisais pas l'impression que vous donnez ici de mon cavalier respect pour les dames? Quelle femme oserait se croire en sûreté chez elle avec moi quand elle penserait que la femme de mon ennemi même, agitée, furibonde, et, critique à part, dénuée de ces grâces touchantes, de cette douceur oui
QUATRIÈME MEMOIRE A CONSULTER Mi
fait le charme de son sexe, en plein greffe et devant le juge et le greffier, a couru des risques avec moi d'un genre à exiger des points...; et qu'elle se croit en droit de me traduire aujourd'hui en justice comme un audacieux effronté, moi qui n'étais devant elle alors qu'un très, très, très modeste confronté : je m'en souviens bien.
« Il est atroce, dites-vous, que ce séducteur préparé au combat (le joli choix d'expressions!) jette un coup d'oeil de compassion sur une femme timide (la peste! quelle timidité !), qu'il triomphe de l'avoir fait rougir, lui qui ne rougit jamais. » Oh! pour cela, madame, c'est bien pure malice à vous de dire que je ne rougis jamais, moi qui, sans reproche, ai eu la bonté de baisser, les yeux pour vous deux ou trois fois, pendant que le greffier lisait les décentes raisons que vous aviez données de votre défaut de mémoire. A la vérité je ne rougissais pas, mais je faisais plus; je voulais rougir pour vous en donner l'exemple : et je ne doute pas que M. de Chazal n'ait rendu compte. à la cour du ton doux et poli dont j'ai répondu aux mâles injures d'une femme faible, et peu faite, par son inexpérience, pour entrer en lice avec un séductear adroit.
En vérité, madame, vous avez de si singulières expressions, qu'on dirait que vous y entendez finesse. « Une femme faible et peu faite, par son inexpérience, pour entrer en lice avec un séducteur adroit! » Mais c'est que, loin d'être une femme faible, vous étiez, madame, à ces confrontations, la femme forte, la véritable femme forte, provoquant, injuriant, maudissant et parlant, parlant, parlant... Quant à votre inexpérience pour entrer en lice, voilà sur quoi, par exemple, il m'est impossible de prononcer, moi qui me suis toujours tenu dans le plus respectueux éloignement de la lice. Avec un séducteur adroit. Il ne tiendrait qu'à moi de prendre encore cela pour un compliment, et de le rapporter à ce qu'on appelle proprement la séduction d'une femme : car si vous l'entendez du côté de l'argent, que moi, séducteur adroit, vous ai envoyé par l'adroit séducteur Bertrand, qui l'a remis à l'adroit séducteur Lejay, qui l'a remis, comme on sait, très adroitement dans votre carton de fleurs, vous m'avouerez qu'il n'y a pas là de quoi se vanter d'une merveilleuse adresse en fait de séduction.
Quoi qu'il en soit, un seul exemple va mettre la cour en état de juger lequel des deux contendants est sorti de son caractère à ces confrontations. Il était dix heures du soir, nous touchions à la fin de la jpremière séance : « Homme atroce, me dîtes-vous (et j'en tremble encore), on vient de faire la lecture de mes interrogatoires, et vous remettez à demain à y répondre, pour avoir apparemment le temps de disposer vos méchancetés; mais je vous déclare, misérable, que si vous ne faites pas sur le champ, et sans
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y être préparé, une interpellation, vous n'y serez plus admis demain malin. »
Aussi surpris de cette fière provocation que du ton brave qui l'accompagnait : « Eh! d'où savez-vous, madame, que je suis un homme atroce, un misérable? Je n'ai jamais eu l'honneur, avant ce moment-ci, de me rencontrer avec vous. — Je le sais d'où je le sais; je Vai entendu dire. — A M. de la Blache, sans doute? — A tout le monde cet hiver au bal de l'Opéra. — Il était donc bien mal composé? En vous voyant, madame, je sens qu'il y avait mille choses plus agréables à dire ; et vous avouerez qu'on vous a tenu là de tristes propos de bal. Quoi qu'il en soit, vous voulez absolument une interpellation avant de nous quitter? Il faut vous satisfaire. Je vous interpelle donc, madame, de nous dire à l'instant, sans réfléchir et sans y être préparée, pourquoi vous accusez dans tous vos interrogatoires être âgée de trente ans, quand votre visage, qui vous contredit, n'en montre que dix-huit? » Je vous fis alors une profonde révérence pour sortir. »
Malgré la colère que vous en montrez aujourd'hui, avouez-le, madame, cette atrocité vous offensa si peu, que, prenant votre éventail et votre manteau, vous me priâtes de vous donner la main pour rejoindre votre voiture : sans y chercher d'autre conséquence, je vous la présentais poliment, lorsque M. Frémyn, le meilleur des hommes, mais le plus inexorable des greffiers, nous fît apercevoir que nous ne devions pas descendre du Palais ensemble avec cet air d'intelligence peu décent pour l'occasion. Alors, vous saluant de nouveau, je vous dis : « Eh bien ! madame, suis-je aussi atroce qu'on a voulu vous le faire entendre? — Eh mais! vous êtes au moins bien malin. — Laissez donc, madame, les injures grossières aux hommes, elles gâtent toujours la jolie bouche des femmes. » Un doux sourire, à ce compliment, rendit à la vôtre sa forme agréable, que l'humeur avait un peu altérée ; et nous nous quittâmes.
Il faut pourtant convenir que tout cela n'est ni si meuHrier m si atroce que Mme Goëzman voudrait le faire entendre : et sur la vérité de ces faits, sur la frivolité des reproches de cette dame, j'invoque le témoignage du grave M. Frémyn : et sans le peu d'importance du sujet, j'oserais bien invoquer celui de M. de Chazal lui-même.
Et comme il faut que la bizarrerie éclate dans toutes les parties de ce fameux procès, après avoir eu besoin de très grands efforts, en me défendant, pour détruire l'importance d'une corruption qui n'a jamais existé, pour atténuer celle d'une séduction à laquelle je n'ai jamais songé, je me vois forcé d'en employer de plus grands encore pour établir l'importance du crime de faux dans l'acte de
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biptême, sur lequel j'ai dénoncé publiquement M. Goëzman, et pour montrer la liaison intime de cette dénonciation avec mes défenses.
A entendre quelques personnes, je suis un méchant homme, instrument servile de je ne sais quelle haine, qui veut, dit-on, perdre M. Goëzman; et, pour accréditer ces bruits, on feint d'oublier que ce n'est pas moi qui ai fomenté la querelle, que je n'ai point attaqué M. Goëzman; on feint d'oublier que je suis accusé de corruption, de calomnie, et décrété depuis huit mois sur le dénoncé de ce magistrat ; que c'est lui qui m'a forcé de me défendre, quoique j'eusse dit à M. de Sartines, à M. le premier président, et plus nettement encore au vertueux conciliateur Marin, que j'invitais mon rapporteur à me laisser tranquille, parce que, s'il s'obstinait à m'attaquer, je lui opposerais un courage sur lequel il ne comptait guère : on feint d'oublier que le propos de M. Goëzman, très public alors, était qu'il me poursuivrait jusqu'aux enfers; à quoi je répliquai : « Puisqu'il le veut absolument, voyons donc lequel des deux y laissera l'autre ».
Maintenant que l'action est bien engagée, on me voit porter en parant, serrer la mesure et gagner du terrain sur l'adversaire; pour m'inculper, on invoque à son secours la commisération publique : vexât censura columbas; tout ce qu'il a fait n'est, dit-on, que peccadilles; subornation de témoins, minutation d'écrits, faux dans les déclarations, dénonciation calomnieuse au Parlement, tout cela n'est rien : dat veniam corvis.
Forcé de prouver à mon tour les faux de ses déclarations, ou de succomber, je montre que tel est son usage.
Ehl comment l'aurait-ii négligé pour perdre un ennemi, lui qui n'a pas craint de commettre un faux au premier chef contre un malheureux enfant dont il s'était rendu le protecteur déclaré I Telle est l'analogie, la liaison intime et nécessaire entre le faux de mon rapporteur dans l'acte baptistaire, et le faux de mon rapporteur dans notre procès.
Mais ce faux du baptême est, dit-on, purement matériel, une misère qui ne mérite pas qu'on s'y arrête un moment : dat veniam corvis.
Laissons de côté ces jugements légers, ces absolutions cavalières, et montrons aux citoyens, justement alarmés de voir au Parlement un pareil magistrat, que le faux du baptême est un des plus graves qui puissent se commettre contre la société *.
1. Croirait-on qu'on a poussé la démence jusqu'à faire l'apologie de ce faux dans une misérable gazette à la main, en date du 30 janvier dernier? Aucune peine ne peut être prononcée contre un pareil nouvelliste; le bain froid et la saignée est la traitement qui lui convient.
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Quoique je le sente vivement, ma plume inégale et profane est peu propre à peindre l'irrévérence de celui qui, dans le saint lieu, se joue du premier et du plus grand des sacrements : j'aurai le respect de m'en taire : mais la double austérité d'une partie de nus juges, prêtres et magistrats, n'a pas besoin d'être inspirée pour s'armer contre une pareille profanation Et le délit de M. Goëzman n'attaquant point le salut de l'enfant, mais son état civil, c'est ce dernier point seulement que je me permettrai de discuter.
Pour rendre le baptême aussi utile à l'homme qu'il est indispensable au chrétien, la politique a joint à l'acte religieux le plus nécessaire au salut de tous l'acte civil le plus important à l'existence de chacun : le point de législation qui a confié au dépôt public le nom, l'âge et l'état des citoyens, est si utile et si grand, qu'il eût sans doute mérité d'appartenir au christianisme; mais, il faut être vrai, nous en devons la reconnaissance au plus sage des païens, au grand Marc-Aurèle, qui le premier ordonna que le nom, l'âge, et l'état des citoyens, attestés par des témoins, auxquels répondent nos parrains et marraines, fussent inscrits à l'heure de la naissance sur un registre public ; qui fit déposer à livre de vie dans le temple de Saturne, et qui en confia la garde aux prêtres du père de tous les dieux, du dieu du temps et de la durée, du dieu enfin dont l'idée se rapproche le plus de la majesté que nous reconnaissons à l'Être suprême.
J'ignore en quel siècle l'Église chrétienne adopta cet usage précieux à l'humanité; mais il faut croire que ce fut assez tard, puisque îe baptême ne se donna longtemps qu'aux adultes, suivant l'avis de Tertullien et de quelques Pères de l'Église ; et souvent même à l'heure de la mort, par la persuasion que ce sacrement, effaçant le péché originel, devait aussi laver de tous les autres péchés. Avant la réunion du procès-verbal au sacrement, chacun de ces actes séparés était également respectable aux hommes; la politique et la religion gagnèrent à les réunir, l'une de la sûreté pour les citoyens, l'autre de la considération pour ses ministres. Il paraît même que la double utilité dont ces derniers se sont rendus aux hommes par cette réunion, est le vrai fondement de la distance que l'opinion met entre les prêtres séculiers, chargés du dépôt de tous les actes importants de la vie, et les réguliers, qui ne sont chargés de rien.
Si donc l'utilité fait tout le mérite des hommes et des choses, qu'on juge de quelle majesté devint le baptême lorsque les deux points fondamentaux de tout bonheur furent rassemblés en un seul et même acte; sans le baptême on resta nul en ce monde, et l'on fut perdu pour jamais dans l'autre; et c'est de cet acte si
aaim, si grand, si révéré, si nécessaire, que M. Goëzman; homme éclairé, jurisconsulte, criminaliste, conseiller de grand'chambre du premier Parlement de la nation, fait un badinage perfide et sacrilège ; il s'avance au temple de Dieu pour présenter au christianisme un nouveau-né, à la société un nouveau citoyen ; il s'agit pour ce magistrat de constater légalement qu'un tel est fils d'un tel; le père ne sait pas écrire, il ne peut rien pour assurer l'état civil de son enfant; la marraine est fille mineure, sa signature est sans force aux yeux de la loi ; reste pour unique ressource au malheureux enfant l'attestation de son parrain ; lui seul peut donner la sanction à son état; et ce faux protecteur ne rougit pas d'y signer un faux nom ; au double faux d'un faux domicile, il joint le triple faux d'un faux état; et par cet acte légalement barbare et peu sensé, celui qui devait assurer l'existence d'un citoyen se fait un jeu de la compromettre. Dans l'état où il met les choses, si cet enfant veut un jour appartenir à quelqu'un, il faut qu'un arrêt de la cour invoquant la notoriété, le réhabilite dans ses droits : sans cela, comment héritera-t-il? comment signera-t-il en sûreté un tel, fils d'un tel, puisque, grâce à l'honnête de Louis- Valentin Goëzman, conseiller au Parlement, quai Saint-Paul, Louis du Gravier, bourgeois de Paris, rue de Lions, n'est qu'un être idéal et fantastique, qui ne peut constater l'état civil d'aucun être existant et réel?
Voilà le délit, voilà le crime, voilà l'état de celui qui l'a commis. L'importance du cas, du lieu et de la personne est établie : en dénonçant le faux, j'en ai prouvé la liaison, l'intimité, l'identité, l'inhérence à la cause que je défends. J'ai montré de plus qu'il n'a pas tenu à ce funeste magistrat que je ne fusse écrasé sous le poids d'une accusation criminelle. J'ai démontré que la suggestion, la subordination, le faux, la cabale et l'intrigue ont été, sans scrupule, employés contre moi. Et dans ce combat à outrance, où il faut qu'un des deux périsse, des gens légers me blâment d'oser unir la dague à l'épée contre un ennemi sans pudeur, qui me poursuit avec la flamme et le fer!
Jugeurs aussi légers que tranchants! je voudrais vous voir au point de balancer le plus pressant intérêt par de petites considérations; je voudrais vous voir en tête un adversaire aussi violemment soutenu que le mien ; à sa puissance formidable opposant votre dénûment, et votre isolation à ses entours; n'ayant pour tout soutien que la bonté de votre cause, et votre courage à la défendre; et ranimant votre cœur par le seul espoir que le Parlement prononcera sur les choses, et non sur les personnes, qu'il jugera leur délit sans avoir égard à leur crédit.
Aucun autre homme ne pouvait dénoncer M. Goëzman pour ce
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fait, sans peut-être encourir le mépris qu'on garde aux vils délateurs; mais, moi! jeté loin de mon rang par la violence, n'ai-je pas dû le regagner à tout prix, même en expulsant du sien mon injuste adversaire? Tel de vous ose me blâmer, qui frémirait d'être obligé de se défendre à ma place, et qui, pour perdre l'ennemi, peut-être accueillerait mille moyens offerts, que ma délicatesse m'a fait rejeter jusqu'à ce jour.
Mais quel intérêt ce magistrat avait-il à commettre un pareil délit? Qui a pu le pousser à cet acte insensé? — Faut-il l'avouer, messieurs? sottise et défaut d'âme; deux vices également opposés à la dignité d'un magistrat.
La sottise nous jette en des embarras dont le défaut d'âme ne sait nous dégager que par des voies malhonnêtes.
Dans l'affaire qui me regarde, M. Goëzman, instruit de la faiblesse de sa femme, n'avait qu'à remettre au libraire, ou même garder, les quinze louis, à son choix, mais se taire sur cet événement; peut-être aurait-on tenu quelques propos ; il n'en eût été ni plus ni moins pour sa réputation : mais il ne sait, pour se tirer d'affaire, que suborner Lejay, fabriquer des déclarations, me dénoncer au Parlement, entamer un procès ridicule, et le soutenir par des moyens infâmes : sottise et défaut d'âme.
Ce qui lui est arrivé là pour quinze louis lui fût également arrivé pour quinze francs. C'est justement l'histoire du baptême : il pouvait dire à cette petite fille Capelle, qu'il entretenait à huit louis par mois : « Tu conçois bien, mon enfant, qu'il ne convient pas à un grave magistrat qui, pour te plaire, a mis un mur de séparation entre sa femme et lui, mais dont la liaison avec toi doit être ignorée, d'aller courir le risque de voir publier un pareil compérage à la fin de 1772 : fais tenir cet enfant par qui tu voudras : j'en serai, pour t'obliger, le parrain honoraire : voilà deux louis pour les frais de gèsine et de baptême, et je prendrai soin du fillot ». Tel est le manteau dont la prudence au moins devait couvrir sa faiblesse.
Au lieu de cela (voici la sottise), mon rapporteur ne sait autre chose que d'aller in fiocchi, habit noir boutonné, cheveux longs bien poudrés, gants blancs et bouquet à la main, menant sur le poing sa commère à l'église, et là, pour accorder la décence et le plaisir (voici le défaut d'âme), mon rapporteur signe un faux nom, prend un faux état, donne un faux domicile, ôte l'existence à son filleul, et s'en revient gaiement bourrer de bonbons la commère, s'attabler au souper de famille et faire à l'accouchée des promesses pour l'enfant, dont il est bien sûr d'éluder l'effet à' son gré quand sa fringalle amoureuse sera passée : et vous, ses bons amis, l'on est assez curieux de voir comment vous vous y prendez pour excuser ses honnêtes plaisirs.
Sera-ce sur sa jeunesse? il a quarante-quatre ans passés; sur son ignorance? il se dit le du Cange du siècle; sur la frivolité de son état? il est conseiller de grand'chambre ; sur la considération due à sa place? il l'a dégradée publiquement; sur la légèreté d'un pareil faux? je viens de prouver qu'il n'en est point de plus grave ; sera-ce sur son crédit? il s'est trop mal conduit pour en conserver; sur le scandale de sa condamnation? il l'a provoquée lui-même à grands cris : enfin sur l'honneur de la magistrature? il est bien prouvé que cet honneur consiste à se défaire d'un homme qui l'a déshonorée.
Vous serez sans doute assez embarrassés à le tirer de là, à moins que le comte de la Blache n'ait encore une lettre de Grenoble toute prête au service de son rapporteur ; car ce n'est pas assez de parler ici; la parole se perd avec l'haleine et se dissipe dans l'air, mais la plume ! la plume légère du comte de la Blache serait, je l'avoue, d'un très grand poids dans cette affaire. Ce juge, dirait-on, a fort bien jugé pour ce plaideur; à son tour, ce plaideur a fort bien plaidé pour ce juge; tout cela est dans l'ordre; entre les gens vertueux, la vie n'est qu'un commerce de bienfaits et de gratitude le plus touchant du monde.
Mais si vous êtes embarrassés, voici quelqu'un qui ne l'est pas moins que vous. C'est le grand Bertrand, qui depuis une heure là, le cou tendu, l'œil en arrêt, la bouche ouverte, attendant son article, inquiet s'il arrivera bientôt; et ce n'est pas sans sujet : en bonne guerre, il est dû réponse ferme et franche à son dernier mémoire; il ne l'attendra plus.
J'ai beau vouloir garder mon sérieux en parcourant ses écrits, le rire me prend dès la première page, et voilà ma gravité partie. N'est-ce pas aussi la plus plaisante chose du monde que ce grand sacristain, qui ne prend jamais ses épigraphes que dans son bréviaire à deux colonnes, parce que le français est à côté du latin, n'est-il pas, dis-je, bien plaisant qu'oubliant sa qualité de défenseur de M. Goëzman, le jour même que ce magistrat éprouve un second décret d'ajournement personnel, il s'avise de choisir pour épigraphe à son supplément un verset du psaume finissant par ces mots : Comprehcnsus est peccator, enfin le coupable est pris!
Puisqu'il n'y a pas moyen de travailler sérieusement en prenant ce mémoire par le commencement, essayons de nous remonter au grave en commençant à le lire par la fin. Le voilà retourné. Le premier objet qui me frappe à sa dernière page est un cartel bien imprimé, bien public, bien ridicule et bien lâche; mais le plus risible est que le grand -cousin, craignant que son nom ne m'imprimât pas assez de terreur, a fait choix d'un compagnon d'arme»
qui prend le nom. de Donnadieu. L'envoi d'un cartel signé Donnadieu! il y a de quoi faire expirer d'angoisses.
Mais consolez-vous, mes amis, ce n'est pas le véritable Donnadieu tenant une académie d'armes à Paris, homme estimable, qui a trop de sens pour signer une bêtise, et trop d'honneur pour être le second d'une lâcheté. Cet autre Donnadieu, mes amis, est une espèce d'avocat, sauf l'honneur de la profession.
Deux chiens, dit-on, naquirent d'une même lice, et furent nommés César. En grandissant, l'un devint chasseur valeureux, élancé, giboyant, guerroyant, et retint le nom de César par excellence ; l'autre écourté, trapu, fidèle au garde-manger, toujours sale, aboyant, écorniflant, avalant : et notre maître La Fontaine nous apprend que ce César de chien fut surnommé Laridon par les cuisiniers. Ainsi le second de Bertrand le duelliste s'appelle Donnadieu de Nopprat, pour le distinguer du Donnadieu par excellence.
Mais ce cartel m'a moins étonné qu'il ne m'a réjoui; je m'y attendais. Mme Goëzman, dans la première page de son supplément, chaussant l'éperon, passant le baudrier de son" suisse au sacristain, et lui donnant l'accolade, en avait fait son chevalier Bertrand. « Un bras vigoureux, disait-elle en me menaçant, vient d'arracher son masque, un homme vient de déchirer le voile. Je me repose sur son courage... », et enfin elle nous apprend que ce chevalier de bal, qui arrache des masques et déchire des voiles, est le sieur Dairolles. Étonnez-vous après cela de le voir, le jour du décret du mari, prendre pour devise, comprchensus est peccator, porter les couleurs de sa dame, imprimer le placard et jeter la mitaine 1
Si tout cartel imprimé n'était pas une lâche forfanterie, et si lâche, que le Parlement, qui a lu comme moi celui du cousin, n'a pas seulement daigné charger le ministère public d'en informer; si lâche, que M. le .procureur général a bien voulu me faire la grâce de ne mettre aucune importance à cette Bertrandade renforcée, si ce cartel, dis-je, eût mérité quelque réponse, voici quelle eût été la mienne : Quand un guerrier a le courage de sauter seul à bord d'une galère pleine de chevaliers, ce n'est pas pour s'amuser à y faire le coup de poing avec les lépreux de la chiourme. De même ici, me trouvant en tête une foule d'ennemis croisés, fourrés, dignitaires; ayant le choix des combattants, irai-je exprès me commettre avec les argousins de la troupe, ou brûler une amorce de préférence avec le sacristain de la compagnie, tant en son nom que comme trompette de Marin-la-Gazette, et chevalier de la dame aux quinze louis.
Mais de quoi s'agit-il enfin? car il faut faire justice à tout le monde.
ÎJans mon troisième mémoire, j'avais répondu à la demande de quelques avances que le sieur Bertrand avait malhonnêtement réclamées : « Vous avez depuis un an à moi deux effets de cent louis chacun ; vous vous payerez dessus, etc. »
Le sieur Bertrand, faisant de l'indigné dans son supplément, commence par nier mes deux effets de cent louis, en répondant : « Peut-on pousser l'impudence plus loin? Le cœur serré par l'inspection de ces lignes, etc. » Sa réponse est fort longue, on y reviendra; puis soutenant sa dénégation de la provocation la plus généreuse, il rappelle la page de mon second mémoire, où j'ai dit :
« Si la haine qui me poursuit a quelquefois altéré mon caractère, que celui que j'ai pu offenser dise de moi que je suis un homme malhonnête, j'y consens, mais qu'il ne dise pas que je suis un malhonnête homme; car je jure que je le prendrai à partie si je puis le découvrir, et le forcerai parla voie la plus courte à prouver son dire ou à se rétracter publiquement : » à quoi il répond sans hésiter, page dernière : « Eh bien! monsieur de Beaumarchais, vous êtes un homme malhonnête et un malhonnête homme, et certainement vous ne prendrez pas la voie la plus courte. — Eh pourquoi donc, cousin, ne la prendrai-je pas? c'est pourtant ce que je vais faire à l'instant. »
Il est vrai que pour forcer Bertrand Y honnête homme à se rétracter, je n'ai pas fait battre la caisse à sa porte pour effets égarés, comme un gaillard ressentiment eût pu me l'inspirer. Il est vrai que je n'ai pas dénoncé le cartel de Bertrand le généreux au ministère public, comme beaucoup d'honnêtes gens, qui ne voient pas si clair que moi dans les affaires, s'empressaient de me le conseiller. Il est encore vrai que je n'ai pas sanglé un coup d'épée dans la cuisse à Bertrand le vaillant, faute d'avoir trouvé chez lui du cœur à percer, comme quelques plaisants l'ont répandu dans le monde Mars il n'en a pas marché plus raide un instant pour cela; car dès le lendemain, prenant pour héraut d'armes le brave huissier qui défend mes meubles, j'ai fait sommer à mon tour le capitan, par un cartel timbré, de se rendre en champ clos dans la salle des consuls de Paris, où maître Benoît, mon procureur et le sieur Mention, qui lui avait remis mes deux effets de cent louis, il y a plus d'un an, l'ont vainement attendu deux jours de suite.
En ennemi prudent, le chevalier Bertrand a laissé prendre deux défauts contre lui; mais au troisième cartel, sentant bien que, faute de répondre, on allait le condamner à me payer la somme de deux cents louis, il est venu enfin aux consuls en haute personne ; et là, le sieur Mention ayant réclamé les deux effets de cent louis qu'il lui avait remis de ma part, en tel temps, pour en
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poursuivre le | Benoit Fayant sommé de déclarer
s'il conrenait avoir reçu lesdits effets, ou s'il persistait à les nier comme il Tarait fait dans son mémoire, alors de ce ton de confrérie, avec lequel, en mentant le jour de son interrogatoire aux pieds de la cour, il avait pris le ciel et le crucifix à témoin de la vérité de ses discours, emporté par l'enthousiasme de sa dernière production, il dit: « Ennemi du mensonge et de l'artifice... pu ma candeur et ma sincérité me faire des protecteurs de mes Qu'un bomme de bien est malheureux d'être livré à la fureur d'un pervers! » — Mais les deux cents louis de M. de Beaumarchais?
— Un homme audacieux marche à la lueur d'un flambeau qui l'égaré, il court après une chimère et veut entraîner un (grand) innocent dans l'abîme où sa haine va le plonger. — Eniendezvons par là que le sieur de Beaumarchais ne vous ait pas remis les deux effets qu'O redemande? — 11 n'a connu ni la honte et les périls des moyens dont il se serrait, et sa méchanceté a ressemblé au tonnerre, qui ne cesse d'être à craindre que lorsqu ;. tombé. — Oui, mais tout cela ne nous apprend pas si vous avex ou non les deux effets de cent louis? — Le plus lâche des hommes ose avec un front d'airain attaquer et mon cœur, et mon esprit, et mon âme. Il assure avec impudence des faits faux et défigurés ».
— Quoi ï monsieur, vous niez que vous ayez les deux effets de cent louis? ■— Comment juge-t-on des motifs des hommes? par leurs actions? Prenez le flambeau de la haine, et portez-le dans U replis de ma vie, je vous défie de me trouver en défaut. — II n'est ici besoin de haine ni de flambeau pour prouver que vous retenez deux effets de cent louis qui ne vous appartiennent pas. — Est-ce là la marche de l'innocence? agit-elle ainsi par des souterrains et des détours, et se permet-elle d'aussi bas artifices La vérité n'a-t-elle pas toujours présidé a tout ce que j'ai dit ; la probité à tout ce que j'ai fait? — Mais il n'y a pas plus de vérité à nier des billets au porteur, quand on les a reçus, qu'il n'y a de probité à les garder. — Ainsi les méchants rejettent sur le compte d'un homme de bien les perfidies dont ils se rendent coupables. — Vous voudriez faire croire à ces messieurs que je ne les ai pas remis! Quel homme êtes-vous donc? — Me voici en peu de mots tel que je suis. Je m'abandonne à la pente naturelle de mon caractère; la droiture en est la base..., et je sais que la candeur de mon âme est incorruptible. »
Alors le sieur Mention, se fâchant tout de bon, rappelant tous les faits et discours relatifs à la remise des deux effets, lui dit : moi-même qui vous lésai portés chez vous; et si vous les nivous accuse en mon nom d'en imposer à la justice . — magistrats que vous outragez par l'audace avec laquelle vous
Comptez sur leur indulgence, respectent les lois, les mœurs, l'intérêt public; ils puniront le calomniateur. — « Calomniateur vousmême ; et je sais bien le moyen de vous forcer à nous rendre nos deux effets de cent louis. — Écoutez, monsieur , votre façon de penser est celle d'un homme qui ne connaît pas le prix de la candeur, de l'honnêteté et de la pudeur; de cette pureté, de cette innocence, de cette droiture d'intention enfin, qui toutes réunies forment un si bel ensemble qu'il ne peut s'exprimer que par le mot de vertu : ainsi ce que vous dites ne me fait aucune sensation. »
Alors Me Gornaut, procureur du sieur Bertrand, prenant la parole, dit tout haut : « Messieurs, mon client embrouille les choses fort mal à propos; j'ai les deux billets au porteur, appartenant au sieur de Beaumarchais, qui m'ont été remis par ledit sieur Bertrand; et j'offre de les rendre à l'instant, si l'on me paye les frais de poursuites que j'ai faites sur ces billets contre leur débiteur, au nom et par ordre dudit sieur Bertrand. — Mais pourquoi donc, dit le sieur Mention, les a-t-il niés si crûment, si malhonnêtement dans son dernier mémoire? — Messieurs, reprit Bertrand, je ne les. ai pas niés tout à fait dans ce mémoire ; il est vrai que je me suis écrié sur leur demande : « Peut-on pousser l'impudence plus loin ! n Mais ce n'est pas là une négation formelle, et si vous vous donnez la peine de lire vous-même, messieurs, vous verrez que non seuleT ment ma réponse est équivoque, mais encore amphigourique. »
Voici l'équivoque. « Peut-on pousser l'impudence plus loin! Le cœur serré par la seule inspection de ces lignes, je suis forcé à en détourner les yeux pour conserver la présence d'esprit nécessaire à la continuation de mon récit. »
Voici l'amphigouri. « 0 vérité! tout se tait à ton nom; je n'entends que ta voix : c'est une satisfaction, une sérénité dont l'âme jouit après t'avoir prononcée. Sauve-moi, pendant le cours de ma vie, les occasions de feindre et de dissimuler... Il me semble qu'on ne peut pas être malheureux lorsqu'on a toujours été vrai ». — Vous avez raison, cela est très amphigourique; mais tout le monde n'en a pas moins cru qu'une pareille logomachie était un démenti formel donné par un esprit tortu, mais compagnon d'un cœur droit et indigné. Pourquoi donc avez-vous induit le public en erreur sur ce fait important? — « Messieurs, j'ai cru que tous les hommes aimaient le bien, qu'ils ne se défiaient pas du mal, et qu'ils ne soupçonneraient jamais le vice. »
M.iis si la demande juridique n'eût pas été appuyée de preuves testimoniales <-nissi fortes, le sieur de Beaumarchais, n'ayant pas de reconnaissance de vous, non seulement on croirait encore que je ne vous avais pas remis les deux effets de cent louis, mais il y a grande apparence que vous les auriez gardés, puisque vous
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avez laissé prendre deux défauts avant de répondre à la demandé qu'il vous en faisait juridiquement. — «Je sais, messieurs, que je ne suis pas exempt de faiblesses; mais jamais je ne serai ni fourbe, ni faux, ni vicieux; et puisque je suis convaincu devant la justice, par mon procureur même, d'avoir reçu les deux billets au porteur, je vais les rendre, en faisant mes petites réserves pour les petites sommes, petits frais, petits courtages, et les autres menus gains qui peuvent m'être dus par le sieur de Beaumarchais. » Et a l'instant est sorti le jugement dont voici l'extrait.
Les juges et consuls, etc. Salut... Savoir faisons qu'entre le sieur Caron de Beaumarchais, etc., demandeur et comparant par Benoist, fondé de procuration, et assisté de Jacques-Pierre-Mention, d'une part; et le sieur Bertrand Dairolles, etc., défendeur et comparant en personne, de l'autre. PaF le demandeur (Beaumarchais) a été dit qu'il aurait fait assigner le défendeur à comparoir, etc., pour se voir condamner, et par corps, à rendre et remettre au demandeur deux efîets de 2,333 livres chacun, à lui confiés par le demandeur pour lui en procurer le payement... sinon, etc. Et par le défendeur (Bertrand) a été dit... qu'il nous représente lesdits billets, etc. A quoi, par ledit demandeur a été répliqué qu'il requiert acte de ce qu'encore le défendeur ayant, dans le supplément de son mémoire, répondu, en éludant le point de fait de la remise et de la possession desdits billets; il convient actuellement devant nous que lesdits billets lui ont été remis; en conséquence, il requiert que lesdits billets lui soient rendus, etc. Nous, parties ouïes, lecture faite, avons donné et donnons acte... de la remise à l'instant faite au demandeur, ès-mains du sieur Mention, son secrétaire, des deux billets dont il est question, etc. Mandons à nos huissiers audienciers, etc. Donné à Paris, le mercredi 12e jour de janvier 1774. Signé, scellé, etc.
Voilà comment, prenant à partie celui qui m'avait dit que fêtais un malhonnête homme, je Vai forcé par la voie la plus courte à se rétracter publiquement : voilà comment, sans coup férir, j'ai mis à fin, par ma sagesse et prud'homie, la fameuse aventure du cartel du grand Bertrand, trompette de Marin-la-Gazette, et soi-disant chevalier de la dame aux quinze louis.
Parturient montes, nascetur ridiculus mus.
Ces deux maudits effets de cent louis étaient précisément nichés dans la moitié paralysée de la cervelle du grand cousin : il ne s'en souvenait plus. Je ne parlerai pas ici de quelques autres oublis du même genre, parce qu'ils me sont étrangers, et ne sont encore livrés qu'à l'œil vigilant de la police.
Il est certain que toutes les affaires d'éclat commencent par être dites à l'oreille de M. de Sartines, juge et conseil de paix dans la
tapitale: mais lorsque l'espèce de dictature qu'il exerce toujours avec succès sur les objets pressants a cessé; lorsque le ministère de confiance a fait place à la rigueur des formes juridiques, bien des gens vont citant à tort et à travers ce que M. de Sartines a dit et fait pour arrêter les progrès du mal : certains de n'être pas démentis par ce magistrat, que des considérations majeures ou l'intérêt des familles empêchent toujours de s'expliquer, et dont la discrétion reconnue serait la première vertu, si son zèle pour le bien public ne méritait pas un éloge encore plus distingué : ce qui rend toutes ces citations indécentes et malhonnêtes. Et c'est moins l'oubli de Bertrand qui me suggère cette observation, que l'interrogatoire de M. Goëzman, où cet autre accusé, pour se couvrir d'un nom respecté, cite sans cesse de M. de Sartines. Mais quel rapport peut-il y avoir entre le magistrat vigilant dont le cabinet est ouvert à toute la France, et M. Goëzman, qui renfermait la clef du sien au fond de la bourse de sa femme? J'aurai lieu de relever vertement cette licence de citer, lorsque je rendrai compte de ma confrontation avec M. Goëzman *.
Quant au sieur Bertrand, je n'ai plus à le poursuivre que comme faux témoin, alimenté, suborné, soudoyé par Marin, et autres personnes respectables, pour oublier la vérité ; car s'il ne se souvenait pas qu'il eût à moi deux billets très réels, en revanche il se souvient fort bien que j'ai reçu de M. Goëzman, le samedi 3 avril au matin, une audience qui n'a jamais existé, sur laquelle il a offert son faux témoignage à ce magistrat, chez lui, chez Marin et chez M. le président de Nicolaï, s'il faut en croire M. Goëzman à son interrogatoire. Ce qui prouve de plus en plus que la conduite du cousin tient à l'état singulier de son cerveau, miroir fidèle de tout ce qui lui sert, faux ouvrai, mais absorbant parfait de tout ce qui peut lui nuire.
L'interrogatoire de M. Goëzman prouve encore ce que j'ai dit plusieurs fois, que ces messieurs s'assemblent très souvent pour aviser aux moyens de me perdre. Pour le seul faux témoignage de Bertrand, je vois déjà trois assemblées; chez M. Goëzman, où était Bertrand et autres personnes respectables; chez Marin, où se trouvèrent M. Goëzman, Bertrand et autres personnes respectables; chez M. de Nicolaï, où se trouvèrent Bertrand, M. Goëzman et autres personnes respectables; tous lesquels ont fait preuve de leur bonne intention pour moi.
Le jour même que le supplément du sieur Bertrand parut, le hasard nous rassembla au greffe criminel : lui, moi, Lejay et
1. Cette confrontation eût été le sujet d'un cinquième mémoire. Le jugement inter» Tint trop tôt. Ce mémoire ne fut point fait.
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Mme Goëzman, que j'aurais dû nommer la première : mais eft ce moment aucun de nous ne songeait h rire de la mine de son voisin; occupés tous de l'interrogatoire que nous allions subir aux pieds de la cour, chacun pensait à son affaire; et ce n'était pas sans raison.
Quelques personnes regardent cet acte important comme une chose de forme, uniquement autorisée par l'usage; mais donner l'usage pour motif d'une action est bien expliquer comment on a continué, mais non pourquoi l'on a commencé à l'adopter.
Ce seul mot l'usage annonce que le motif qui fait interroger le millième accusé devant la cour est le même par lequel on interrogea le premier qui le fut ainsi : reste donc toujours pour base de cet interrogatoire l'importance dont il est dans une instruction criminelle, et son influence majeure sur le jugement qui le suit de près; et cette importance est telle, qu'un des premiers magistrats du parlement m'a confié que, dans une affaire aussi grave que difficile, son opinion ne s'était décidée qu'à cette époque du procès.
Si donc la publicité d'un tel interrogatoire devant tous les juges est un bien, en quel sens une plus grande publicité pourrait-elle être un mal? N'est-il pas égal aux magistrats, qui sont froids sur la question à juger, qu'on ignore ou connaisse ce qu'ils ont demandé? L'accusé seul est intéressé qu'on sache ou ne sache pas ce qu'il a répondu. Mais comme il n'y a que la sottise ou l'hypocrisie qui aient intérêt à cacher leurs démarches, et que je tâche d'éviter l'une autant que je déteste l'autre, je dirai comment on m'a interrogé, comment j'ai répondu, tout ce que j'ai dit, bien ou mal; ne voulant pas plus déguiser mes torts dans ce procès, que ce qui peut paraître louable dans ma conduite.
Le gazetier d'Utrecht, qui se donne des libertés en tout genre sur cette affaire, et qui tient ses articles Paris de Marin, suppose dans sa gazette du 17 janvier une conversation entre M. le premier président et moi, et croit me donner pour un audacieux personnage en publiant une de mes prétendues réponses à ce magistrat.
Certainement, si quelque homme en place, m'honorant de ses conseils, m'avait dit (ce que le gazetier met dans la bouche de M. le premier président) : « Quel besoin avez-vous d'instruire le public en cette affaire? est-il votre juge? et quel autre intérêt metil à tout ceci que celui d'une vaine curiosité? » je n'aurais pas cru m'écarter de mon devoir en lui répondant avec modestie : « Celte affaire, monsieur, intéresse un membre du Parlement; et je ne ferai point à mon siècle l'injure de le croire assez avili pour être indifférent sur ce qui touche ses magistrats. La nation, à la vérité, n'est pas assise sur les bancs de ceux qui prononceront, mais son oeil majestueux plane sur l'assemblée. C'est donc toujours un très
grand bien de l'instruire : car si elle n'est jamais le juge des particuliers, elle est en tous temps le juge des juges; et, loin que cette assertion que j'ai déjà osé imprimer en d'autres termes, soit un manque de respect à la magistrature, je sens vivement qu'elle doit être aussi chère aux bons magistrats que redoutable aux mauvais.
Eh! quel homme aisé voudrait, pour le plus modique honoraire, faire le métier de se lever à cinq heures pour aller au Palais tous les jours s'occuper, sous des formes prescrites, d'intérêts qui ne sont jamais les siens; d'éprouver sans cesse l'ennui de l'importunité, le dégoût des sollicitations, le bavardage des plaideurs, la monotonie des audiences, la fatigue des délibérations, et la contention d'esprit nécessaire aux prononcés des arrêts, s'il ne se croyait pas payé de cette vie laborieuse et pénible par l'estime et la considération publique? et cette estime, monsieur, est-elle autre chose qu'un jugement qui n'est même aussi flatteur pour les bons magistrats qu'en raison de sa rigueur excessive contre les mauvais?
Peut-être serait-il à désirer que la jurisprudence criminelle de France eût adopté l'usage anglais d'instruire publiquement les procès criminels. ,
Le seul mal qui pût en résulter serait de soustraire quelquefois un coupable au châtiment mérité; mais combien d'innocents l'usage contraire a-t-il fait périr! Dans l'ordre civil, sauver un coupable est un léger inconvénient; supplicier un innocent fait frémir la nature : c'est le plus effrayant des malheurs. »
Je ne pousserai pas plus loin ce parallèle : il n'est pas de mon ressort. Peut-être un jour oserai-je exposer avec respect le fruit de mes réflexions à cet égard, persuadé que chaque citoyen doit à l'État le tribut de ses vues patriotiques, en échange de la protection que le prince lui accorde et des agréments dont la société le fait jouir.
Voilà quelle eût été ma réponse. Le gazetier Marin peut bien envenimer, engourdir tout ce qu'il touche ; c'est une torpille : mon devoir à moi, c'est de rendre à mes idées le vrai sens, quand l'ignorance ou la malignité les ont défigurées.
Posant donc pour principe que le plus ou moins de publicité de l'interrogatoire aux pieds de la cour importe à l'accusé seulement, deux autres considérations d'un grand poids à mes yeux me déterminent à suivre mon projet à cet égard.
1° Je dois aux officiers qui ont assisté à l'instruction de ce procès d'anéantir l'imputation, que mes adversaires leur ont faite dans leurs défenses, de m'en avoir communiqué les pièces pour écrire les miennes. Et rien n'y est plus propre que de donner au Parlement qui m'a interrogé c*tte preuve de la fidélité de ma mémoire.
&§ô Beaumarchais
2° J'aime à rendre à la cour l'hommage public de ï'étonnement où cet interrogatoire m'a jeté. Mille bruits scandaleux et relatifs à des affaires antérieures m'avaient fait croire que ces interrogatoires se faisaient avec un éclat, un tumulte, un désordre capable d'effrayer l'innocent le plus intrépide. Si l'on en croyait ces bruits, il semblerait que la cabale et l'intrigue attendissent ce moment pour triompher de la froide équité des bons juges et du trouble d'esprit des malheureux opprimés. Jamais, je dois le dire, .la religion, tout auguste qu'elle est dans ses cérémonies, ne m'a rien présenté de plus noble, mais en même temps de plus consolant que le ton, la forme et l'ensemble de ce majestueux interrogatoire.
Le 22 décembre donc, vers les sept heures du soir, toutes les chambres assemblées, je fus appelé pour être interrogé à la barre de la cour. En ce moment, je travaillais au greffe à un précis de l'affaire, que je voulais présenter le lendemain à tous les magistrats, lorsqu'ils entreraient au Palais pour me juger. Mon travail avait encore un objet plus intérieur, celui d'examiner le soir chez moi ce que j'avais écrit au greffe, pour juger si, dans une position si nouvelle, j'avais conservé le sang-froid nécessaire à un résumé aussi sérieux. Une des choses que j'ai le plus constamment étudiées, est de maîtriser mon âme dans les occasions fortes : le courage de se rompre ainsi m'a toujours paru l'un des plus nobles efforts dont un homme de sens pût se glorifier à ses yeux.
Mais qu'il y a loin encore d'attendre un événement, à se- voir forcé d'en soutenir le spectre ou d'y figurer soi-même ! En approchant du lieu de la séance, un grand bruit de voix confuses me frappait sans m'émouvoir; mais j'avoue qu'en y entrant, un mot latin prononcé plusieurs fois à haute voix par le greffier qui me devançait, et le profond silence qui suivit ce mot, m'en imposa excessivement, Adest, adest. Il est présent, voici l'accusé, renfermez vos sentiments sur son compte; adest, ce mot me sonnera longtemps à l'oreille. A l'instant, je fus conduit à la barre de la cour.
A l'aspect d'une salle qui ressemble à un temple, au peu de lumières qui la rendaient auguste et sombre, à la majesté d'une assemblée de soixante magistrats uniformément vêtus, et tous les yeux fixés sur moi, je fus saisi du plus profond respect; et (fautil avouer une faiblesse) la seule bougie qui fût sûr une table où s'appuyait M. Doë de Gombault, rapporteur, éclairant le visage d'un conseiller au Parlement accoté sur la même table, de M. Gin, en un mot, je le crus, par la place où je le voyais, chargé spécialement de m'interroger, et je me sentis le cœur subitement resserré, comme si une goutte de sang figé fût tombée dessus et eût arrêté le mouvement. Je me rappelle bien que, surmontant cette faiblesse par une secousse interne assez violente, je crus-n 'avoir porté mon
âme qu'au degré de l'équilibre ; mais j'ai eu lieu de juger depuis, en în'examinant mieux, qu'elle avait été jetée fort loin au delà du but. Mais je m'étais trompé sur M. Gin; ce fut M. le premier président qui îu'interrogea sur mon nom, sur mon âge et mes qualités; son air de bonté, le son d'une voix qui jusqu'alors ne m'avait fait entendre que des choses obligeantes, me rendit une partie de ma sérénité.
« N'avez-vous pas eu, continua-t-il, un procès contre le comte de la Blache, sur le délibéré duquel M.. Goëzman étant nommé votre rapporteur, vous avez cherché à le voir chez lui par plusieurs courses réitérées? »
Ma réponse ayant un peu d'étendue, M. le premier président me dit : « Soyez concis, monsieur, répondez oui ou non à tout ce qu'on vous demande. » Alors il me fît deux ou trois questions fort simples qui n'exigeaient de moi aucune explication, et je me renfermai dans l'ordre qu'il m'avait prescrit; mais ce magistrat m'ayant interrogé d'une manière plus composée, et l'ardeur de répondre m'écartant du profond respect dû à M. le premier président, et plus occupé du fond de mes idées que de la manière de les rendre, j'articulai vivement : « Monsieur, la question n'est pas A>ien posée pour que je réponde oui ou non. »
À l'instant, il s'éleva un murmure de défaveur contre moi, qui me punit de mon indiscrétion ; je sentis ma faute, et, voulant m'en relever sur-le-champ : « Si mon expression, messieurs, paraît déplacée à la cour, je la supplie de considérer que je ne puis avoir ici l'intention de manquer de respecta M. le premier président; je la supplie d'avoir la bonté de s'arrêter uniquement au sens que je donne à mon idée peut-être mal rendue. Je ne puis répondre par oui ou non, comme on me l'a ordonné, qu'à une question fort simple, et non lorsqu'elle est complexe comme celle-ci. M. le premier président me demande : « N'avez-vous pas remis ou fait « remettre à Lejay une somme de cent louis, pour être présentée « à Mme Goëzman, dans la vue de gagner le suffrage de son « mari? » Si je dis oui, j'avoue la corruption; si je dis non, je nie le sacrifice. Or, je supplie la cour de me pardonner si j'observe que sur des interrogats de cette nature il m'est impossible de me renfermer dans la concision qui m'est recommandée; une réponse obscure tournerait contre moi, et la cour n'a pas intention de me tendre des pièges. »
Il est certain qu'en ce moment je n'eus que des grâces à rendre à la cour, et surtout à M. le premier président, de la bonté d'oublier l'espèce de raideur que contenait ma première réponse, et je saisis cette nouvelle occasion d'en témoigner aujourd'hui ma reconnaissance à tousles magistrats qui m'écoutaient alors.
Je divisai donc la demande, et ramenant la question à son principe : « L'accusation de corruption sur laquelle je défends, messieurs, n'est fondée que sur la dénonciation de M. Goëzman, qui n'est elle-même appuyée que sur un ouï-dire de sa femme, mais cette accusée n'a-t-elle pas déclaré, dans ses récolements et suppléments, que Lejay ne lui avait jamais demandé que des audiences? Lejay n'a-t-il pas toujours dit à ses interrogatoires que Bertrand ne l'avait chargé que de solliciter des audiences1? Celui-ci n'est-il pas convenu partout que ma sœur ne lui avait parlé que d'entrevues et d'audiences1? Mes deux sœurs, les sieurs de la Châtaigneraie, de Mircn et Santerre n'ont-ils pas tous déposé, que l'impatience qui m'avait porté malgré mes répugnances à faire un sacrifice d'argent ne venait que de l'impossibilité d'avoir autrement des audiences? Or, quand je me fonde avec droit sur la dénonciation de M. Goëzman pour l'accuser de m'avoir calomnié en me taxant de corruption, pourrait-on user de cette même pièce contre moi pour établir que j'ai voulu le corrompre?
« Les deux propositions contraires ne pouvant être vraies en même temps, prouver par toutes les pièces du procès que M. Goëzman a suborné Lejay, en suggérant, minutant et dictant ses déclarations, et m'a calomnié dans sa dénonciation, n'est-ce pas détruire le fantôme absurde, insoutenable, d'une intention de corrompre, qui, quand elle eût existé, devient nulle au procès, puisque rien au monde n'en peut fournir de preuve, légale, et qu'en affaire criminelle tout est de fait et rien de présomption? Ramenant ensuite ce plaidoyer à la question qui m'a été faite par M. le premier président , je réponds : oui, j'ai donné de l'argent pour obtenir des audiences de M. Goëzman, et non, je n'en ai pas donné pour le corrompre ; c'est aussi trop l'avilir que de supposer que j'aie cru ce magistrat corruptible, et corruptible au misérable prix de vingt-cinq ou cinquante louis que ma sœur avait jugés suffisants pour le soin dont elle était chargée. Je supplie la cour de ne point perdre de vue cette réflexion en jugeant le procès. »
Lorsque je finissais ma réponse, je me sentis violemment tiraillé par une^rampe à la jambe, qui ne me permit pas de poursuivre. Je suppliai la cour de vouloir bien suspendre un moment la séance, forcé de convenir que je souffrais incroyablement. A l'instant le ton de l'humanité, de la bonté, de l'intérêt, succéda, dans la bouche de tout le monde, à l'aus'ère majesté d'un interrogatoire; et je fus vivement touché de l'indulgence avec laquelle messieurs m'ordonnèrent unanimement de m'asseoir sur un banc des avocats, et me permirent d'étendre ma jambe douloureuse sur un autre banc. Je ne rapporte ici cette légère circonstance que pour détruire par l'exposé le plus vrai, les bruits qui se répandirent te soir même
dans Paris, qu'on m'avait fait au Palais des questions si foudroyantes, que je m'en étais trouvé mal, et avais été longtemps sans connaissance. Après un peu d'intervalle, M. le premier président reprit la parole, et me dit :
< Vous convenez donc que vous avez donné cent louis pour avoir audience?
— Oui, monseigneur.
— Vous convenez qu'une audience vous a été accordée?
— Oui, monseigneur.
— Vous convenez que Mme Goëzman vous a fait remettre volontairement les cent louis?
— Oui, monseigneur. »
A toutes ces questions, comme on voit, les réponses les plus simples de ma part.
« Mais si Mme Goëzman ne vous eût pas fait rendre vos cent louis, les eussiez-vous exigés d'elle?
— Pardon, monseigneur, si j'observe que ce que j'aurais fait est étranger à la cause, et que c'est seulement de ce quej^ai fait qu'il s'agit. Cependant voici me réponse. Je crois fermement que j'aurais eu le droit de me plaindre; car je n'avais pas demandé une audience, mais des audiences ; et j'espère que la cour, en rendant M. Goëzman partie 'au procès, voudra bien me donner l'occasion de le confondre sur la fausseté des audiences qu'il prétend que mes amis ou moi avons reçues de lui. Je n'avais donc pas demandé une seule audience, mais des audiences; et le prix de cent louis, dans mon idée, ayant plus de rapport à l'état de la personne qui m'obligeait, qu'à la nature du service qui m'était rendu, je me serais sans doute plaint à la dame du peu de délicatesse de son procédé; mais je crois pourtant que j'aurais fini par lui laisser les cent louis.
— Puisque vous lui auriez laissé les cent louis, pourquoi donc lui avez-vous redemandé les quinze louis? Il y a ici contradiction dans votre conduite.
— Il n'y en a point, monseigneur; j'aurais pu laisser les cent louis à Mme Goëzman, quoiqu'elle les eût mal acquis, parce que j'avais consenti qu'on les lui remît pour elle-même; et j'ai crû devoir lui redemander les quinze louis, parce qu'elle les avait exigés pour un secrétaire auquel ils n'ont pas été remis. L'argent manquant sa destination doit être rendu à celui qui ne l'a donné que pour un usage indiqué. Hors de cet usage prescrit, toute autre destination à lui inconnue est un vol, une escroquerie; aussi la malhonnêteté du moyen que cette dame avait employé pour s'approprier mes quinze louis me parut-elle mériter la petite leçon que je lui donnai par ma lettre du 21 avril, mais lettre secrète, et
tournée de façon à ôter à la dame l'envie de la publier; aussi n'est-ce pas ma faute si, par l'imprudence de mes ennemis, la leçon est devenue publique. En un mot, tel homme veut bien donner cent louis qui ne veut pas être dupé de quinze; et j'avoue à la cour que je suis cet homme-là. »
Après ma réponse, M. le premier président réfléchit un moment ; puis il me demanda :
« Comment ce Bertrand Dairolles, qui était votre ami, est-il devenu subitement votre ennemi?
— Monseigneur, il me semble que ceci ne touche pas le fond de la question sur laquelle je subis interrogatoire.
— J'ai droit, monsieur, de vous interroger sur la fin, sur le commencement, le fond ou les accessoires du procès, à ma volonté.
— Ce n'est pas, monseigneur, pour contester un droit très respecté que j'observe; mais seulement pour faire remarquer à la cour que, dans la partie de l'interrogatoire qui se rapporte à la corruption, je suis accusé, et qu'en tout le reste je suis accusateur; ce qui doit mettre une très grande différence dans ma façon de répondre, et me faire sortir, pour éclaircir les faits, de la concision qui m'a été prescrite, sans que la cour s'en trouve offensée.
— Répondez comme vous l'entendrez ; mais soyez bref.
— Messieurs, je n'étais point l'ami de ce Bertrand Dairolles, mais seulement sa connaissance : aujourd'hui, je ne suis point son ennemi, mais seulement son accusateur. L'amitié et l'inimitié supposent dans leur objet une importance qu'on ne peut pas attacher à l'homme dont il s'agit; créature faible et toujours entraînée par le plus misérable intérêt : froid à mon égard tant qu'il n'a pas cédé à l'impulsion de Marin : ayant fait depuis le mal sans scrupule, quand cette impulsion s'est fortifiée par je ne sais quel espoir de fortune. Avec les esprits de cette trempe on n'y fait pas tant de façons; l'appât le plus grossier les fait mordre et les tire de leur élément. Je prouverais bien, si je voulais, comment, en très peu de temps, ce Bertrand est devenu un fort malhonnête homme; mais je déclare que je n'ai pas contre lui la moindre ànimosité. Il n'y a dans tout cela que Marin qui en mérite.
— Pourquoi donc êtes-vous devenu l'ennemi de Marin, dont vous aviez été l'ami jusqu'alors?
— Monseigneur, tant que Marin ne m'a pas fait de mal, je me suis tenu à son égard dans les termes de la politesse ordinaire. Il censurait mes pièces de théâtre; il prétend aujourd'hui qu'il les corrigeait, qu'il les faisait même ; il n'y a que mes mémoires sur lesquels i\ ne prétend rien. Mais il n'y a pas là de quoi se
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brouiller; cela prouve seulement que le censeur Marin veut avoir en tout l'air d'une importance au delà de ses pouvoirs : son bonheur est de paraître tout savoir, tout faire et tout arranger. Il conseille la magistrature, il dirige les opérations du ministère, il refait les ouvrages des auteurs, il est de tous les conseils, entre dans tous les cabinets; sa fureur est d'être pour quelque chose dans tout ce qui se fait : c'est Yomnis homo, la mouche du coche, il bourdonne et tourne et sue pour les chevaux qui tirent, et se donne la gloire de tous les événements où il n'est pas prouvé qu'on l'a forcé de se taire. Dans cette querelle, il a jugé qu'il y aurait pour lui plus de profit à servir le magistrat qu'à défendre le particulier. Le parti pris par un tel homme, on sent que les moyens sont comptés pour rien. L'habitude de mal faire lui a peut-être même ôté la conscience du mal qu'il me faisait. Je ne le hais pas non plus, et si tout le monde l'estimait aussi juste que moi, il y a longtemps que pour toute peine on l'aurait réduit à l'inaction et au silence, seul vrai tourment des gens de son caractère. »
Il s'éleva dans l'assemblée un murmure qui me parut être celui d'un sourire universel.
M. le premier président, s'adressant alors à la cour, demanda si quelqu'un avait des questions à me faire, et M. Doë de Combault, rapporteur, prit la parole :
« Quel jour avez- vous remis à Lejay la montre enrichie de diamants?
— Monsieur, c'est le dimanche 4 avril, lendemain du jour où j'ai obtenu la seule audience qui m'ait été donnée.
— Prenez garde, monsieur, si ce n'est pas plutôt le samedi 3, avant l'audience obtenue; rappelez-vous bien.
— Je sens, monsieur, toute l'importance de votre question; si j'ai donné la montre avant l'audience, on peut croire que j'ai plutôt eu dessein, en accumulant les présents, d'exciter la cupidité de ceux dont je voulais gagner le suffrage, que de payer successivement des audiences; mais j'ai la mémoire très fraîche sur ce fait, la montre n'a été par moi remise à Bertrand pour être remise à Lejay, pour être remise à Mme Goëzman, que le dimanche 4 avril, à défaut de cent autres louis que je n'avais pas, et sur les difficultés que mes amis et moi aperçûmes d'obtenir une autre audience sans de nouveaux sacrifices.
— Mais le libraire déclare qu'il a reçu la montre le samedi; qu'elle a passé une nuit chez lui?
— Monsieur, le libraire a tort. Si cette montre est restée chez lui, ce que j'ignore, ce ne peut être à la rigueur que la nuit du dimanche au lundi. Je ne sais pas ce qui s'est dit de la part
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d'autrui ; mais de la mienne, messieurs, vous ne trouverez jamais d'obscurité dans mes réponses, ni de contradiction dans ma conduite. Je déclare que je n'ai remis la montre à Bertrand que le dimanche au matin. »
Alors il se fît un bruit dans rassemblée ; chacun disait : « Oui, oui, c'est le dimanche, et telle est la dernière déclaration de Lejay. »
La séance paraissait finie, lorsqu'un des messieurs des enquêtes, élevant la voix, me dit de la manière du monde la plus polie :
« Monsieur de Beaumarchais, répondez à ce que je vais vous dire : vous êtes un homme instruit, et vous connaissez les lois de la morale.
— Monsieur, la morale est le principe de toutes les actions de l'homme en société; il n'est permis à personne de les ignorer.
— Répondez donc exactement. Dans la persuasion où vous paraissez être que votre rapporteur était d'accord avec sa femme sur les sommes qui devaient vous acquérir son suffrage, si son rapport en votre faveur eût fait sortir un arrêt à votre avantage, auriez-vous cru en homme délicat pouvoir profiter du bénéfice de cet arrêt?
— Je vous demande pardon, monsieur, si j'observe que votre question, étrangère à la cause, me paraît seulement un cas de conscience. Ce n'est pas pour éluder d'y répondre que je fais cette remarque, mais seulement pour que la cour ne soit pas étonnée si je divise la question, et ne la fais rentrer dans l'espèce de celles auxquelles je ne dois répondre comme accusé qu'après y avoir répondu comme moraliste.
Si j'avais eu, monsieur, l'intention de corrompre M. Goëzman en faisant un sacrifice d'argent, il est certain que son suffrage acheté m'ayant rendu l'arrêt favorable, je n'aurais pas pu délicatement profiter du bénéfice d'un arrêt qui n'eût été, dans ce caslà, que le fruit de ma propre séduction.
Mais voici pourquoi la question me paraît hors de la cause : c'est qu'un homme assez délicat pour refuser le bénéfice d'un arrêt obtenu par des voies malhonnêtes n'aurait pu l'être en même temps assez peu pour tenter de corrompre un rapporteur; et que celui qui aurait acheté le samedi le suffrage du rapporteur, ne serait pas devenu subitement assez scrupuleux pour restituer le lundi le produit de cet arrêt; mais si vous me demandez : « Monsieur, lorsque vous avez payé des audiences de votre rapporteur, si vous aviez su que le mari fût du secret, auriez-vous cru le gain du procès légitime? » En qualité d'accusé, je réponds à cette question toute simple et qui a un rapport direct au procès, que, n'ayant en effet jamais entendu payer que des audiences, quand
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j'aurais été convaincu que M. Goëzman était d'accord avec sa femme, et quand ces audiences m'auraient coûté trois, quatre, cinq cents louis, j'aurais sans scrupule profité du bénéfice d'un arrêt qui ne m'eût adjugé que le prix du plus légitime arrêté de compte, et ne m'eût fait gagner qu'un procès imperdable. J'aurais seulement trouvé les audiences du rapporteur un peu chères.
— Mais puisque vous croyez votre cause si simple, qu'elle était absolument imperdable, quel besoin pensiez-vous donc tant avoir d'instruire votre rapporteur?
— Le voici, monsieur; si j'avais pu me flatter que l'on s'occupât uniquement au Palais du fond de la question, qui, dégagée de tous les accessoires dont mon adversaire la chargeait, n'eût jamais mérité d'en former une, je n'aurais pas fait au Parlement et à mon rapporteur l'injure de croire qu'on s'arrêtât une minute aux misérables défenses de mon adversaire : mais j'avais trop éprouvé qu'en feignant de plaider au civil la discussion d'un arrêté de compte, son avocat ne plaidait en effet que des moyens d'inscription de faux : de sorte que, par cette ruse odieuse, mon ennemi gagnait de me rendre odieux, sans courir le risque des terribles condamnations à quoi s'exposent ceux qui usent de {'inscription de faux contre un acte légitime. Aussi n'était-ce pas le fond du procès que je voulais instruire chez le rapporteur; c'était les horribles impressions du comte de la Blache et de Me Gaillard que je voulais détruire1. Car que faisait à ma cause qu'il parût étonnant à M. Goëzman, comme il me le dit, que M. Duverney m'eût prêté 200,000 livres en ses billets au porteur, puisque, dans l'acte qui les atteste, je n'en demande pas le payement, et qu'ils ont été rendus et reçus en nature? Ce n'était donc que pour en tirer des inductions défavorables contre moi qu'on faisait ces objections. Et pourquoi? répondis-je à M. Goëzman : « Vous serez bien plus surpris, monsieur, si je vous prouve légament que M. Duverney m'a prêté en un seul jour 560,000 livres : de pareils services supposent un attachement sans bornes, où de grands intérêts à ménager; et l'homme qui en oblige un autre avec de tels moyens croit sans doute avoir d'excellentes raisons pour le faire? Je n'avais pas non plus besoin de prouver au procès ce prêt de 560,000 livres, puisqu'il n'en est pas question dans notre acte, et qu'elles ont été rendues longtemps avant qu'il fût rédigé.
De quoi donc s'agissait-il pour moi chez le rapporteur? de prouver qu'il y avait eu des liaisons l'intérêt et d'amitié aussi longues qu'intimes entre M. Duverney et moi, et que l'arrêté de
1. M4 Caillard, avocat, qu'il faut bien se garder de confondre avec M. Gaillard de l'Académie française, de qui nous avons des morceaux de littérature très éloquent»,
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compte le plus exact avait le fondement le plus légitime : il mô fallait plaider l'historique de ces liaisons que mon ennemi s'efforçait de faire passer pour des chimères; il m'importait de les établir par des instructions, que mon respect pour la mémoire du plus honorable citoyen ne m'avait pas permis de mettre dans la bouche de mon avocat; non qu'elles ne fussent à la gloire de mon ami, mais parce qu'elles tenaient à des considérations majeures, et qui exigeaient de ma part la plus grande circonspection : de sorte que, sans inquiétude sur la vraie question à juger (la validité d'un acte entre majeurs), je ne l'étais pas sur l'opinion que mon adversaire avait donnée de moi qui présentais cet acte : et voilà pourquoi, monsieur, il m'était aussi important d'instruire mon rapporteur qu'inutile de le corrompre : voilà pourquoi j'ai payé des audiences qu'on me refusait, et n'ai pas acheté un suffrage qui m'était dû à toute sorte de titres : tel a été le principe de ma conduite en cette affaire. »
Il semblait alors que la cour n'eût plus rien à me demander, lorsqu'un autre des messieurs des enquêtes me dit du ton le plus grave et même un peu austère :
« Monsieur de Beaumarchais, êtes-vous l'auteur d'un écrit intitulé Supplément au Mémoire à consulter, etc.?
— Je pense, monsieur, que mon aveu ne fait rien du tout pour ou contre le parti que la cour entend prendre relativement à ces mémoires.
— Répondez-moi, monsieur de Beaumarchais, d'une façon nette et sans biaiser.
— Messieurs, la cour sait bien la peine que j'ai journellement à faire signer la plus simple requête : forcé d'abord de présenter à M. le premier président une requête extrajudiciaire, pour obtenir un ordre exprès à un avocat titulaire de m'en signer une juridique, tous me refusant leur ministère contre un conseiller de la cour; on m'a vu souvent revenir jusqu'à quatre fois à la charge sans rien obtenir : et cela est au point que ma requête d'atténuation a été envoyée à tous messieurs, sans qu'elle fût signée, ce dont je leur ai demandé pardon, dans une note à la fin de mon dernier mémoire. Cette difficulté de trouver des défenseurs, sur laquelle il serait à désirer que la cour prît un parti certain (car enfin je ne suis pas ce qu'on appelle en Angleterre ex lex, hors la loi), cette difficulté, je l'ai éprouvée de même sur mes écrits, de sorte qu'à défaut de conseils, de consultants, et surtout d'une bonne plume pour me défendre, je me suis trouvé forcé d'en employer une mauvaise, qui est la mienne.
— Monsieur de Beaumarchais, êtes-vous l'auteur d'un écrit intitulé Addition au Supplément du Mémoire à consulter, etc.?
— Monsieur, si c'est un nouveau crime, vous voyez le coupable: il n'y a pas trente heures que j'y travaillais encore. »
Le magistrat cessa de parler, et M. le premier président m'ordonna de me retirer; je demandai la permission de faire une observation à la cour.
« Vous êtes ici pour répondre, et non pour observer, me dit M. le premier président.
— Monseigneur, je crois avoir rempli le vœu de la cour à cet égard, puisqu'elle cesse de m'interroger; mais cet interrogatoire lui-même étant destiné à éclaircir quelques faits du procès sur lesquels la cour était incertaine, ne puis-je en profiter pour porter la lumière sur un fait des plus graves? C'est en quoi consiste l'observation que je demande la liberté de faire à la cour.
— Je vous ai déjà dit qu'un accusé n'avait pas le droit d'observer.
— Aussi, monseigneur, n'est-ce pas comme accusé que je désire observer, mais en qualité d'accusateur; et j'ose assurer la cour que mon observation est d'une telle importance, que si l'on passait au jugement définitif de l'affaire avant de m'avoir entendu, l'arrêt ne serait peut-être pas injuste au fond, mais au moins serait-il irrégulier dans la forme. »
La cour eut la bonté de me permettre de parler.
Mon observation avait pour objet l'histoire d'un dîner, pendant lequel, selon le sieur Bertrand, quatre conseillers avaient trahi devant lui le secret du Parlement, en s'expliquant sur le parti violent que la cour entendait prendre contre Lejay, ledit Bertrand et moi, qui avions, ajoutait-on, voulu flétrir la vertu du plus intègre magistrat, M. Goëzman. J'essayai d'établir qu'il importait à l'honneur de la magistrure, autant qu'à ma propre sûreté, que ce fait fût éclairci, chaque magistrat pouvant craindre, à bon droit, qu'on ne le soupçonnât d'être un des quatre ennemis qui s'étaient expliqués aussi indiscrètement sur mon compte, et dont les voix pouvaient faire pencher contre moi la balance d'un jugement formidable. « Et cet indigne soupçon, messieurs, qui doit blesser tous les membres de cette auguste assemblée, ne peut cesser que par une addition d'information, dans laquelle le sieur Bertrand, interrogé de nouveau, sera forcé de s'expliquer : car si tout ce procès m'a été intenté sur le seul soupçon qu'un magistrat était compromis par des bruits vagues et publics, avec combien plus de raison la cour doit-elle ordonner d'informer sur une grave imputation faite devant dix témoins, contre quatre de ses membres qu'on refuse de nommer! Dans le cas où cette imputation serait calomnieuse de la part de ce Bertrand, ce qui me paraît à moi très probable, il est essentiel que la cour apprenne
par l'instigation de quel fourbe adroit un fourbe, maladroit est venu calomnier devant moi quatre magistrats, uniquement pour tâcher de m'effrayer, et me porter à quelques fausses démarches. »
Mon plaidoyer s'étendit à d'autres branches de l'affaire et je conclus, tant sur le fait de l'audience que M. Goëzman prétend m'avoir donnée le samedi matin 5 avril, que sur celui du dîner des quatre conseillers, à ce qu'il plût à la cour me permettre de lui présenter requête tendante à obtenir une addition d'information.
M. le premier président me demanda pourquoi je n'avais pas parlé de ces objets dans ma requête d'atténuation.
— Par la raison, monseigneur, que dans cette requête j'agissais comme accusé, dont je dépouille en ce moment le caractère pour revêtir à la barre de la cour celui d'accusateur. »
M. le président me dit alors, avec la plus grande bonté, que la cour verrait le cas qu'elle devait faire de mes observations, et qu'elle me permettait de lui présenter requête à ce sujet. Je témoignai ma reconnaissance et je me retirai, soutenu par le digne Me Fremyn, l'un des greffiers criminels, car ma jambe me faisait un mal excessif.
Bien persuadé que la cour ne rendrait le lendemain qu'un arrêt interlocutoire qui mettrait M. Goëzman en cause, j'abandonnai le précis que j'avais fait au greffe pour m'occuper toute la nuit de ma nouvelle requête, et j'attendis le jour avec autant de sécurité que d'impatience. Continuons mon récit : il n'y a rien de petit dans cette affaire.
Dès le matin, je fus au parquet solliciter M. le procureur général de me nommer un avocat titulaire ; tant d'importunités me paraissent fatiguer excessivement ce magistrat; mais je lui demande pardon si je ne me lasse point d'invoquer sa louable exactitude en une affaire où tout le monde me parle beaucoup de prudence et semble n'avancer que malgré soi. Enfin, je le suppliai si instamment d'enjoindre à un titulaire de signer cette nouvelle requête, que je réussis à la faire présenter aux chambres assemblées pendant qu'on était aux opinions.
Bien des gens me trouvaient imprudent de rester au Palais le jour qu'il devait sortir un jugement dans mon affaire : mais j'en appelle à tous les bons esprits, la confiance avec laquelle j'attendais ce jugement n'est-elle pas la plus haute marque de respect que je pusse donner à la cour? et plus les gens peu éclairés supposaient de cabale et d'intrigue en ce moment au Palais, plus ma confiance dans le tribunal qui me jugeait démontrait quelle opinion j'avais de son intégrité.
L'événement n'a pas tardé à justifier mes espérances. Mon
adversaire, M. Goëzman, qui la veille avait été décrété d'ajournement personnel, pour le faux commis par lui sur les registres de baptême, a été une seconde fois décrété d'ajournement personnel relativement à notre procès; et j'ai pu goûter d'avance la joie que j'aurais un jour de confondre à la confrontation celui qui n'a pas craint d'imprimer qu'il m'avait donné quatre audiences, lorsqu'il est prouvé que je n:en aurais pas même obtenu une seule sans l'or que j'y sacrifiai. Et quelle audience encore!
Mon premier soin fut de suivre M. le premier président, pour lui rendre mes actions de grâces. Je revenais, plein de mon objet, chercher mon avocat, lorsqu'à la croisière des quatre galeries du Palais je vis venir de loin une file de magistrats entourés de gardes : je me rangeai sur le côté, laissant entre ces messieurs et moi assez d'espace pour qu'il fût à l'instant rempli de gens de toute espèce attirés par la curiosité du spectacle. J'étais confondu dans la foule et sur les derniers rangs, mon chapeau à la main, très modestement, et tellement occupé de l'arrêt qui venait d'être rendu, que je ne vis aucun des magistrats qui passaient : aussi fus-je très surpris lorsque M. le président de Nicolaï, qui marchait à la tête, et déjà en avant de plus de dix pas, se retournant, dit à quelqu'un de sa suite, en me montrant du doigt et me désignant par mon nom : « Exempt, faites sortir cet homme, Beaumarchais, là; faitesle retirer, il n'est ici que pour me braver. » On sait avec quelle ardeur les subalternes exécutent de pareils ordres. « Retirez-vous, sortez, point de raisons; M. le président l'ordonne. » Un second accourt à l'appui du premier je me vois Purement poussé, pressé de sortir du geste et de la voix, et toujours au nom de M. le président; le public m'entourait : « Je ne sortirai point (dis-je aux hommes bleus), je suis ici dans la salle appartenante au roi, des tinée à servir de refuge aux plaideurs; j'y suis à ma place le jour de mon jugement, et M. le président sort de la sienne pour m'en chasser; mais je prends la nation à témoin de l'outrage qui m'est fait devant elle, et dont je vais à l'instant porter ma plainte au ministère public. »
Au lieu de me retirer, je remonte au parquet, où, suivi par la foule et tout chaud d'indignation, je dis à M. le procureur-général : « Je vous supplie, monsieur, de recevoir ma plainte; M. le président de Nicolaï, oubliant le respect qu'il doit au roi, à son propre état, au droit des citoyens, à l'auguste compagnie à la taie de laquelle il avait l'honneur de marcher, sans égard pour le temps, le lieu ni les personnes, vient de me faire outrager par les gardes de sa suite, au milieu du public que son action scandalise. » Mon plaidoyer fut aussi bouillant que rapide; et M. le procureur-général, ne pouvant refuser de m'entendre, me dit, après avoir un peu
rêvé : « Avez-vous des témoins d'un fait aussi extraordinaire? — Mille, monsieur. — Je ne puis vous empêcher de présenter votre requête à la cour : mais surtout soyez prudent. — Monsieur, il y a huit mois que je le suis; il y a huit mois que je dévore par respect les insultes publiques que me fait en toute occasion M. le président de Nicolaï; mais mon silence le fait enfin aller si loin à mon égard, qu'il n'y a plus moyen de m'en taire. »
A l'instant, je rentre dans la grand'salle, où, m'adressant à toutes les personnes qui m'environnaient, je dis : « Messieurs, il n'y a pas un de vous qui n'ait vu ce qui vient de m'arriver; j'espère que vous ne me refuserez pas d'en déposer lorsqu'il en sera question. » Plusieurs voix s'élevèrent à la fois : « Allez, allez chez vous, monsieur, vous y trouverez une liste de cent témoins. » Dès le même jour, en effet, je reçus le nom d'une foule d'honnêtes gens.
Mais M. le président de Nicolaï, pour rejeter sur moi le blâme de sa vivacité, répand, dit-on, que je lui ai tiré la langue en lui faisant la grimace.
Ehl monsieur le président, il me semble que dans mes défenses je n'ai pas trop l'air d'un grimacier, et que leur dure franchise annonce plutôt un caractère trop ferme que celui d'un plat saltimbanque. Est-ce donc entre nous une guerre de collège, où des grimaces se payent par des coups de poing? Et des intérêts si graves se traitent-ils avec d'aussi puérils moyens que ceux que vous me prêtez?
Dites, dites, monsieur, qu'outré de l'arrêt du Parlement qui venait de décréter une seconde fois votre ami M. Goëzman, et vous en prenant à moi de n'avoir pu rester dans l'assemblée pour vous y opposer, vous avez fait tomber sur un innocent toute la colère que vous causait le décret d'un coupable : et s'il faut tout avouer, monsieur, lorsque vous avez donné l'ordre à l'exempt de me chasser du Palais, où je voudrais n'être jamais entré, votre physionomie, assez douce pour l'ordinaire, était en feu ; les yeux hors de la tête, et les cheveux hérissés comme Calchas, vous aviez plutôt l'air d'un prêtre emporté qui ordonne un sacrifice, que du chef d'une compagnie respectable allant faire un acte de bienfaisance en faveur des prisonniers.
Depuis ce moment, comptant pour peu cet outrage non mérité, je ne me pressais point de réclamer mon droit de citoyen offensé, lorsque j'ai appris pour quel insolent et grimacier personnage vous voulez encore me faire passer.
Et parce que le hasard m'a fait peu de temps après me rencontrer à quelques places de vous au parquet de la comédie italienne, vous avez dit tout haut, à la buvette du Palais, que je vous
avais de nouveau provoqué de clignotements et de grimaces, et que vous en aviez demandé justice au roi. Mais il sera prouvé, par le témoignage de tous ceux qui m'ont vu ce jour même au spectacle, que je n'y ai pas levé les yeux sur vous; et qu'à l'instant du ballet, où les bancs de devant se sont dégarnis de monde, j'ai passé sur l'un d'eux, dans la crainte que mon voisinage ne vous déplût ou ne mît quelque embarras à votre sortie.
Et comme si un homme en valait moins parce que vous l'avez beaucoup outragé, j'apprends que vous comblez par vos discours la multitude d'insultes publiques que vous m'avez faites depuis un an. Tant de partialité, de procédés si offensants, me forcent de revenir à la charge, et de supplier encore une fois le Parlement qu'il me commette un avocat titulaire pour signer ma requête en forme de plainte contre vous.
On m'assure que je ne l'obtiendrai pas; mais cela ne peut être. En posant ainsi des bornes arbitraires à tout, en étendant ou resserrant les droits de chacun au gré des considérations particulières, que resterait-il de certain? Les tribunaux ne connaîtraient plus l'étendue de leur ressort, ni les citoyens celle de leur liberté. Le désordre et la confusion servant de base à tout, le despotisme oriental serait moins dangereux qu'une pareille anarchie. Si, au lieu d'être froids sur les contestations, comme la loi dont ils sont les organes, les magistrats, plus animés de l'esprit de corps que de celui de la justice qu'ils nous doivent, foulaient aux pieds le droit des citoyens; ou le système d'une telle législation serait mauvais, ou il faudrait un tribunal supérieur aux cours souveraines auquel chaque citoyen eût droit de porter sa juste plainte.
Je mets ici de. côté mon ressentiment particulier. Toute cette affaire est devenue trop grave pour la renfermer dans les bornes individuelles. Mais est-il donc indifférent à la nation que, sous le règne d'un prince équitable, il puisse tomber dans l'esprit d'un magistrat qu'un pouvoir sans bornes est le premier droit de sa place? qu'il a celui de cabaler, d'intriguer, de solliciter ouvertement pour un de ses confrères, au mépris des ordonnances, et d'abuser du respect qu'on porte à sa simarre pour déchirer partout l'adversaire de son ami? et parce que le plus juste arrêt viendrait de décréter une seconde fois cet ami, qu'il peut abuser du moment de la plus auguste fonction pour faire outrager publiquement un citoyen par ses gardes? et surtout comment ce magistrat, à qui l'on doit supposer un cœur doux, un esprit pacifique (puisqu'il a déposé l'étendard de la guerre, qui tire son droit de la force, pour arborer le drapeau de la justice, qui ne tient son pouvoir que des lois), se trompe au point de croire qu'il peut traiter les su'ets du roi. étant président, comme il dut traiter ses enne-
mis étant colonel; porter l'esprit militaire au barreau, les abus du commandement jusque dans l'administration de la justice; enfin abuser, pour troubler l'ordre public, des moyens mêmes établis par la loi pour le faire respecter?
Mais posons la thèse en sens contraire, et supposons un moment qu'un citoyen eût été assez fou pour insulter ce magistrat dans ses fonctions. A l'instant, une punition rigoureuse eût fait un exemple éclatant du malheureux insensé. Cependant son action isolée importait-elle à la chose publique, comme la conduite d'un magistrat, entre les mains duquel sont tous les jours l'honneur, la fortune ou la vie des citoyens? Eh! comment espérer du respect pour les droits d'autrui de celui qui ne saurait pas respecter l'auguste emploi dont il serait lui-même honoré?
L'outrage du citoyen au magistrat puni sur le champ ne peut donc tirer à conséquence pour personne, au lieu que l'outrage public du magistrat au citoyen importe à toute la nation ; car, ou cette licence est l'effet de la corruption générale, ou rien n'est plus propre à l'engendrer bientôt; et si l'offense faite à un particulier paraît un petit mal en soi, l'oubli de l'ordre et de la justice de la part d'un magistrat peut devenir la source de mille abus effrayants. La nation n'est pas juge en cette affaire; mais elle s'y rend partie dans ma personne, et ma cause est celle de tous les citoyens.
Je prends avec autant de justice que de plaisir le nom de citoyen partout où je parle de moi dans cette affaire; ce nom est doux à ma bouche et flatteur à mon oreille. Hommes simples dans la société, sujets heureux d'un excellent monarque, chacun de nous, Français, a l'honneur d'être citoyen dans les tribunaux; c'est là seulement où nous pouvons soutenir les droits de l'égalité. Ils y sont même tellement respectés, que le souverain ne croit pas audessous de lui d'y soumettre les siens contre nous, et de s'y laisser condamner à notre avantage, sur tous les points qui lui seraient justement contestés. Ainsi le Dieu terrible, enveloppé d'un nuage et tempérant son éclat, ne dédaigna pas autrefois de disputer contre Moïse, et de céder même à son serviteur.
Et lorsque mon souverain, mon seul maître, mon roi, permet qu'on plaide contre lui dans les tribunaux établis par lui-même, je ne pourrais obtenir, contre un officier de ces mêmes tribunaux, la permission d'informer et d'y poursuivre la juste réparation d'un outrage public et non mérité! Oui, je l'obtiendrai par la seule force de mon droit et de mes raisons. Nous ne sommes plus dans ce siècle où l'on fit un crime à la maréchale d'Ancre d'avoir bien raisonné; dans ces temps superstitieux où l'empire de Galigaï conduisait une âme forte au jucher : je suis soumis aux lois de
mon pays : je paye avec joie le tribut de mes facultés à mon prince; en revanche il ne refusera pas sa protection pour ma personne, et sa justice pour mes droits offensés.
En tout ceci, monsieur, je suis bien lpin d'attaquer la noblesse et les dignités qui sont en vous l'enseigne des vertus de vos ancêtres; j'ose au contraire vous demander compte de cette vertu qui doit être en vous l'enseigne de la noblesse et des dignités qu'ils vous ont transmises.
Mais je m'aperçois que tant d'ardeur à vous poursuivre affligerait tout un corps respectable, et désobligerait les chefs du Parlement. Est-ce égard pour votre famille et noble et toujours chère à la nation? je partage avec eux cette honorable considération. Est-ce attachement pour votre personne? je déclare volontiers que mon respect pour vous marche à côté de ce tendre intérêt. Est-ce inquiétude pour le désagrément qui peut résulter de ma poursuite? eh bien! monsieur j'y renonce, persuadé que la haine qui vous égare en ce moment fera place à des sen ciments plus justes, quand l'événement vous aura convaincu que je ne fais ici que soutenir les .droits d'une défense légitime.
A la vérité, si j'avais l'honneur d'être M. de Nicolaï, je serais bien mécontent de ne devoir ma tranquillité qu'aux respectueux égards d'un offensé pour ma famille ou pour le vœu de ma compagnie ; et j'aurais la hauteur de vouloir réparer un tel outrage, ne fût-ce que pour enlever à mon inférieur l'honneur de l'oublier ou de me le pardonner : chacun a de l'amour-propre à sa manière; et pour moi, telle eût été ma fierté.
Pour conserver l'avantage que vous voulez bien m'abandonner, monsieur, je renonce donc avec plaisir à ma poursuite, en vous assurant qu'il n'a jamais entré un seul mouvement de haine ou de vengeance dans tout ce que j'ai fait contre vous.
Me vais plus loin à votre égard : je trouve dans un excès que vous blâmez sûrement vous-même sinon sa propre excuse, au moins l'apologie du sentiment qui vous y a conduit : et si j'ai désiré que vous ne fussiez pas mon juge, c'est qu'un ami ardent et passionné est rarement un juge impartial, et que votre amitié pour M. Goëzman pouvait tourner contre moi dans l'acte important d'un jugement, où toute abnégation de soi-même est la première loi qu'un magistrat doit; jnposer.
Si la fermeté de cet article est prise en mauvaise part, et si mes ennemis donnent ce courage de publier mes sentiments sur des points aussi délicats pour un dessein formé de dépriser pied à pied le tribunal qui doit me juger, j'opposerai ma confiance et mon respect reconnus à l'odieuse intention qui m'est ici prêtée.
J'opposerai l'éloge public que j'ai constamment fait de MM. Poe
de Gombault et de Chazal, commissaires rapporteurs de ce procès, que je ne connais que par la marche exacte et pure de leur instruction, au blâme public que je n'ai pas craint de répandre sur M. Goëzman en une occasion semblable.
A la nécessité de relever un trait peu réfléchi de M. le président de Nicolaï, j'opposerai l'action magnanime et généreuse de M. le président de la Briffe, qui, sans aucun autre motif que l'amour du bien, sacrifie sans faste à la délivrance des prisonniers les 12,000 francs dont la grandeur du roi couvre les dépenses du président qui tient la chambre des vacations. On me crierait cent fois : M. de la Briffe est l'ami de M. Goëzman, que je le supplierais encore de rester au rang de mes juges : l'amour des hommes, celui de l'ordre et celui de la justice ont tous la même base dans le cœur d'un homme vertueux.
A l'obstination que je ne puis approuver dans quelques magistrats de vouloir absolument rester parmi mes juges avec un cœur trop plein d'attachement pour mon adversaire et de haine pour moi, j'opposerai la pureté délicate avec laquelle MM. Quirot, Désirât, et plusieurs autres conseillers, se sont récusés volontairement, sur le léger soupçon que l'opinion qu'ils ont de M. Goëzman avait pu percer dans le public.
Enfin, à la chaleur avec laquelle on dit que quelques membres du Parlement voudraient disculper M. Goëzman, j'opposerai le nombre infini de magistrats généreux qui, ne faisant point consister la gloire d'un corps illustre dans le soutien d'un membre gangrené, préféreront d'en purger leur compagnie sous le risque de quelque inconvénient passager, à la faiblesse de le supporter au milieu d'eux s'il n'est pas jugé digne d'y rester.
Voilà ma profession de foi relativement à mes juges; et je ne fais point parade ici de sentiments équivoques : j'ai pesé tout avant de m'expliquer. Tout magistrat, dit-on, doit être jugé par ses pairs. Mais les officiers d'un autre Parlement sont également les pairs de M. Goëzman ; mais ses amis n'auraient pas la douleur de le condamner, et les miens peut-être auraient quelques inquiétudes de moins : loin de moi toute frayeur insultante : je fais profession ouverte de la plus grande confiance dans le Parlement de Paris : jamais le respect ne fut plus entier ni plus sainement motivé : les opinions pour et contre ici ne font vien. Voilà des faits : je leur dois la sécurité de mon attente et *e courage d'un travail aussi pénible que celui que j'ai entrepris : je leur dois la force de vaincre mes dégoûts en passant d'un objet dont la discussion élevait mon cœur, à de misérables tracasseries qui le font soulever. De tous les travaux d'Hercule, celui de nettoyer les ^tables d'Augias était le plus aisé sans doute, et n'en fut pas moins
QUATRIÈME MEMOIRE A CONSULTER 4lS
celui qui l'irrita davantage. Ramenons les choses à des comparaisons plus justes, plus voisines de ma faiblesse.
Après avoir détourné la tête et les yeux d'une médecine, repoussé vingt fois la main qui la lui présente, un enfant, malgré sa répugnance, finit pourtant par l'avaler, et même à grands flots, pour en être plus tôt quitte : et moi aussi, je suis un grand enfant : voilà je ne sais combien de fois je prends la plume pour faire l'article Marin et la remets dans l'encrier. A quoi bon ces délais? Malgré la nausée, il faut toujours y venir. Allons donc, une bonne résolution, et finissons, quitte à se rincer la bouche après en avoir parlé.
— Mais à quoi donc répliquez-vous? il n'a pas répondu à votre addition. — A quoi je réplique? N'est-ce donc rien que ses requêtes au Parlement, et ses gazettes à la main, et ses gazettes à la bouche, et les lettres infâmes qu'il fait trotter par la ville, et les articles Paris de la gazette d'Utrecht? — Mais ces nouvelles à la main, cette gazette étrangère ne sont pas de lui. — Elles en sont; et voici mes preuves.
Premièrement, l'article de ce procès y est toujours mal fait, lourdement ruminé, pesamment écrit : vous conviendrez que c'est là déjà une forte présomption contre Marin. Deuxièmement, cet article dit toujours beaucoup de mal de moi : ma preuve se renforce contre Marin. Troisièmement, l'article dit toujours du bien de Marin, vante à l'excès la noblesse et la beauté de son style, la distinction avec laquelle il remplit les places qui lui ont été confiées; la preuve est complète; il n'y a plus moyen d'en douter : c'est Marin qui a fait l'article, puisque l'article dit du bien de Marin.
Ressassons donc un peu celui de la gazette d'Utrecht, du 4 janvier, puisqu'il sert de supplément aux mémoires de Marin.
m Le sieur de Beaumarchais, .en attendant la sentence que le Parlement lui prépare » : une sentence du Parlement? c'est Marin, vous dis-je. Si notre affaire eût été consulaire, comme celle du grand cousin, il n'eût pas manqué d'écrire : en attendant l'arrêt que les consuls, etc. C'est Marin, c'est Marin, comme ce n'est pas moi.
Mais qui a dit au sieur Marin que le Parlement me préparait une sentence ? Pendant qu'il est de notoriété que je poursuis un jugement contre M. et Mme Goëzman, concussionnaires et calomniateurs, contre Marin-la-Bourse et Bertrand-la-Main-d'œuvre, l'un suborneur, et l'autre suborné. « Le sieur de B... vient de publier un troisième mémoire qui, par le fiel qui y est mêlé, mérite le nom de libelle. » Remarquez en passant que ce n'est point du tout sur les reproches mérités que je fais à M. et Mme Goëzmau
au comte de la Blache, à Bertrand, Baculard et consorts, qûë Marin se fâche contre mes mémoires ; regardant le mal d'autrui comme un songe, et ne s'occupant dans la gazette que de l'intérêt du gazetier, voyez comment il s'explique ici : « Ses mémoires méritent le nom de libelles, puisqu'il s'efforce d'y diffamer un homme de lettres (M. Marin). » Marin le gazetier, homme de lettres ! comme un facteur de la petite poste... « qui a toujours rempli avec distinction les places qui lui ont été confiées par le gouvernement. » Avec distinction ! cette distinction de Marin me rappelle un propos que le jacobin Affinati, dans son bouquin intitulé le Monde sens dessus dessous par les menées du diable, fait tenir a Dieu, parlant au pécheur Adam: « De toutes mes créatures, vous seul avez forfait. Avancez, maraud, que je vous timbre au front, que je vous distingue. »
Avancez, Marin; suivons votre article. « Quoique l'on puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu'avec mépris, il s'en est cependant vendu plus de dix mille exemplaires en deux jours. » Je n'entends pas cette phrase; elle sera toujours louche, à moins d'y restituer quelques mots oubliés à l'impression. Pour qu'elle ait le sens commun, voici comment elle a dû être faite. « Quoique l'on (ne) puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu'avec mépris (pour Marin), il s'en est cependant vendu plus de dix mille exemplaires en deux jours ». Gela est clair, voilà qui s'entend ; car le mépris que mes mémoires auraient inspiré pour moi les eût laissés moisir au grenier du libraire, au lieu que le mépris dont ils ont couvert Marin a rendu tout le monde avide de les lire; il s'en est vendu plus de dix mille en deux jours, ou bien : malgré le dégoût qu'on avait d'entendre parler de Marin dan^s ces mémoires, il s'en est cependant vendu, etc. Cette version est bonne aussi, mais les gens de lettres préfèrent la première, comme plus sûre et plus naturelle : « quoiqu'on ne puisse lire les mémoires du sieur de Beaumarchais qu'avec mépris pour Marin, il s'en est cependant vendu dix mille exemplaires en deux jours. » On y rêverait cent ans que voilà le vrai sens de la phrase, ou elle n'en a aucun. Mais pourquoi répètent-ils tous sans cesse que je fais vendre mes mémoires, et m'entends à ce sujet avec Ruault, libraire, rue de la Harpe, pour débiter mes sottises? Les ingrats qu'ils sont! ils décrent mon affaire de finance, comme s'ils n'y avaient pas un bon intérêt. Et, si je ne faisais pas vendre mes mémoires, qui donc ferait vendre les leurs? Mais le sieur Marin étant irréprochable... Vous voyez bien, lecteur, qu'il n'y a que Marin au monde qui puisse écrire de pareils contes sur Marin. « Il va le poursuivre au criminel pour obtenir une réparation éclatante de toutes les calomnies du sieur de Beaumarchais. »
Cela va bien. Marin avait déjà dit dans sa requête imprimée, qu'en le montrant au doigt j'avais insulté la majesté du trône, berné le gouvernement, injurié la magistrature, bravé les tribunaux, outragé les citoyens : car
Qui méprise Marin n'estime point son roi, Et n'a, selon Marin, ni Dieu, ni foi, ni loi.
Mais gardez-vous bien d'en croire ce monsieur-là; à son compte, il n'y aurait pas un seul bon Français dans la capitale.
Puis ayant rappelé, d'après moi, toutes ces friperies de mémoires, de littérature, de censure, de nouvelles, d'affaires, de courtage (condamnation passée sur Yespionnage puisqu'il n'en dit mot), d'usure, d'intrigue, etc., quatre pages oVet cœtera, il avait prié la cour de lui permettre de faire informer des faits énoncés dans mes mémoires. Mais trouvant bientôt qu'il était trop dangereux pour lui de laisser informer, il s'était retranché à demander à la cour que, sans autre examen, et attendu, disait-il, que ce ne sont que des calomnies atroces, elle ordonnât que mes mémoires fussent déclarés faux et calomnieux, défenses de récidiver, et dommages-intérêts applicables à œuvres pies, etc.
Mais moi qui prétends à l'honneur de soutenir tout ce que j'ai avancé, de ces deux manières de conclure imaginées par Marin, j'ai adopté la première; et par ma requête en réponse à la sienne, j'ai supplié la cour, avec lui ou sans lui, d'ordonner qu'il fût informé sur les faits et les imputations contenues dans mon mémoire contre ledit Marin.
Pour réclamer à cet égard la vigilance du ministère public, il me suffirait de mon intérêt personnel ; mais ici l'intérêt de l'Etat et de la société doivent fixer encore plus l'attention de messieurs les gens du roi. La police, aussi exacte que patriotique en cette grave occasion, n'aura certainement point de secrets pour la cour, elle ouvrira ses registres : et c'est à la faveur des renseignements qu'on y puisera, que le Parlement et la nation seront en état de prononcer si l'intérêt public et particulier ne sont pas ici combinés le plus heureusement du monde pour démasquer le précepteur Marin, et pour renvoyer ledit précepteur à l'orgue de Ciotat (1), d'où il est descendu si mal à propos.
Et si dans les informations qu'on ferait contre l'ami Marin, qui m'a voulu faire passer pour l'auteur de la... on découvrait par hasard que l'ami était un zélé distributeur de la...! Au reste ce
1. La Ciotat, petite ville de province, où le petit Maria fredonnait, pour de petit! gage», sur un petit orgue, dans une petite paroisse.
4iè BËÀtîMAÎlCttAtS
n'aurait été qu'une des branches ordinaires de son commerce ; car il faut savoir que l'ami, confisquant par état tous les livres défendus, ne les en a toujours vendus que plus cher aux amateurs.
Quelqu'un m'arrête ici qui me dit : Prenez garde ; ce n'est pas Marin, c'est Bertrand qui, dans son mémoire, a voulu vous faire passer pour l'auteur de la... Eh! messieurs, ne savez-vous pas que les mémoires du grand cousin ne sont que des enveloppes de gazettes, et qu'ici le sacristain et l'organiste s'entendent comme larrons pour sauver le publiciste?
Ah! monsieur Marin, que vous êtes loin aujourd'hui de cet heureux temps où, la tête rase et nue, en long habit de lin, symbole de votre innocence, vous enchantiez toute la Ciotat par la gentillesse de vos fredons sur l'orgue, ou la claire mélodie de vos chants au lutrin! Si quelque prophète arabe abordant sur la côte, et vous voyant un si joli enfant... de chœur, vous eût dit : « Petit abbé, prenez bien garde à vous, mon ami, ayez toujours la crainte de Dieu devant les yeux, mon enfant ; sinon vous deviendrez un jour... » tout ce que vous êtes devenu enfin ; ne vous seriez- vous pas écrié, dans votre tunique de lin, comme un autre Joas :
Dieu, qui voyez mon trouble et mon affliction, Détournez loin de moi sa malédiction, Et ne souffrez jamais qu'elle soit accomplie; Faites que Marin meure avant qu'il vous oublie.
Il a bien changé, le Marin ! Et voyez comme le mal gagne et se propage quand on néglige de l'arrêter dans son principe 1 ce Marin qui d'abord, pour toute volupté,
Quelquefois à l'autel,
Présentait au vicaire ou V offrande ou le sel.
quitte la jaquette et les galoches, ne fait qu'un seul saut de l'orgue au préceptorat, à la censure, au secrétariat, enfin à la gazette ; et voilà mon Marin les bras retroussés jusqu'au coude, et péchant le mal en eau trouble : il en dit hautement tant qu'il veut ; il en fait sourdement tant qu'il peut; il arrête d'un, côté les réputations qu'il déchire de l'autre : censures, gazettes étrangères, nouvelles à la main, à la bouche, à la presse; journaux, petites feuilles, lettres courantes, fabriquées, supposées, distribuées, etc., etc., encore quatre pages <¥et caetera; tout est à son usage. Écrivain éloquent, censeur habile, gazetier véridique, journalier de pamphlets; s'il marche, il rampe comme un serpent; s'il s'élève, il tombe comme
un crapaud. Enfin, se traînant, gravissant, et par sauts et par bonds, toujours le ventre à terre, il a tant fait par ses journées, qu'enfin nous avons vu de nos jours le corsaire allant à Versailles, tiré à quatre chevaux sur la route, portant pour armoiries aux panneaux de son carrosse, dans un cartel en forme de buffet d'orgues, une renommée en champ de gueules, les ailes coupées, la tête en bas, raclant de la trompette marine; et pour support une figure dégoûtée, représentant l'Europe; le tout embrassé d'une soutanelle doublée de gazettes, et surmontée d'un bonnet carré, avec cette légende à la houppe : Ques-a-co, Marin?
Mais, entraîné par mon sujet je, m'aperçois que j'oublie cette gazette d'Utrecht que je commentais; puis en y songeant mieux, je m'aperçois que j'ai fort bien fait de l'oublier; tout cela est si mal pensé, si mal écrit, qu'on me saura gré de l'avoir laissé là. J'ai quelque chose de mieux sous la main; toute espèce de gazette n'est que du Marin ordinaire, au lieu que voici du Marin superflu pour les amateurs de noirceurs.
Depuis douze ou quinze jours, Marin fait courir par la ville une lettre d'un soi-disant ambassadeur adressée à lui, dans laquelle on suppose que j'ai commis en pays étranger des^ crimes dignes du dernier supplice. Les uns mettent la scène en Italie, d'autres la portent en Angleterre; les commis de Marin, les sieurs Adam et Mercier, en racontant ce prétendu délit, ont attesté devant neuf ou dix témoins, qui le certifieront, qu'à son. occasion mon procès m'avait été commencé; que si je n'eusse, pris promptement la fuite j'aurais été pendu.
Le fameux Bertrand, en faisant circuler la lettre, prétend qu'elle est signée d'un ambassadeur d'Espagne et de cinq ou six personnes de considération; c'est un triomphe, une joie, une liesse parmi ces messieurs, qui ne se conçoit pas. Chacun court, s'évertue, se rend chez Marin, qui régale tout l'enfer, taille des plumés empoisonnées, remplit les cornets de fiel, échauffe les esprits par un verre de bitume, et met les démons au travail, et de tout cela doit sortir un long et superbe article pour le mémoire de Marin, qui, à ce sujet, a déjà pris, dit-on, cent rames de papier chez Bougy, et les a envoyées à son imprimeur.
Et voilà encore les pauvres honnêtes gens de la ville qui disent, comme à la liste de la portière : « Jamais, jamais Beaumarchais ne se tirera de la lettre d'Espagne. Gela est sans réplique; voilà des faits, des témoignages, des signatures; on a écrit pour avoir les pièces justificatives, et cette anecdote est son coup de grâce. »
Mes amis s'inquiètent pour moi, s'agitent, cherchent la lettre de toutes parts. Enfin hier au soir, 12 janvier 1774, on m'en a remis une copie, et je tiens dans mes mains ce chef-d'œuvre. Avant de
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l'imprimer, j'ai commencé par déposer au greffe de la cour cette copie telle qu'on me l'a remise, et par ma requête au Parlement en réponse à celle de Marin, je supplie la cour d'ordonner qu'il soit informé sur la lettre, ainsi que sur autres faits et gestes du gazetier.
Copie exacte de l'écrit soi-disant envoyé à Marin, et qui m'a été remis de la part d'un de ses amis, qui le certifiera s'il est entendu sur ce fait.
Après toutes les horreurs que le sieur Garon a vomies contre vous, monsieur, et contre tout le monde, je crois que vous voulez le faire repentir; il a l'insolence de vous défier de parler, il faut qu'il soitr comme on dit, fou; cela m'a plus révolté que tout le reste; et comme en vous vengeant vous nous vengerez aussi, et autant pour punir un scélérat que pour faire plaisir à tant d'offensés, il faut le prendre par où il ne s'attend pas; il croit être en sûreté, parce qu'il a pu dans ce pays-ci cacher sa méchanceté sous des apparences qui le tireraient toujours de nos reproches; il .dit partout qu'il fera repentir le premier qui l'attaquera dans sa conduite; peut-être a-t-il raison pour ce qui regarde la France; mais le misérable, il ne croit pas qu'il y a des gens instruitsde ses coquineries en Espagne. Mais moi, j'y étais, tous mes amis et mes parents y sont encore, et la preuve est au bout ici. Il avait sa sœur, maîtresse du seigneur Joseph Glavio, à Madrid, garde des archives de la couronne, mon parent, qui s'en dégoûta par mauvaise conduite. Son frère vint dans l'espérance de faire épouser malgré lui sa sœur à mon parent, qui, le 24 mai 1764, rendit une plainte que le sieur Garon, dit Beaumarchais, était venu à six heures du matin, s'était fait introduire sous un faux nom chez M. Portugais, chef des bureaux d'État, où il logeait, et qu'ayant fermé la porte et présenté un pistolet, lui avait fait signer une promesse de mariage dans son lit, sous peine de le tuer s'il bronchait; c'est bien pis que ce qu'il dit de M. Goëzman. Et comme chez nous les présents sont une preuve qu'on veut épouser, il s'était fait donner des bijoux, des pièces d'or étrangères; enfin pour près de huit mille livres, comme présents de noces faits de bon gré : là-dessus il y eut ordre, sur la plainte de mon parent à M. le marquis de Robion, commandant de Madrid, de faire mettre le fripon au cachot, qui se sauva chez l'ambassadeur de France; mais quand il fallut rendre les bijoux, il dit que son laquais les avait volés, et garda tout comme un gueux, déshonoré par cette friponnerie; et puis après, pour rendre au seigneur Clavio le tour qu'il lui avait joué, il fut chercher une femme de chambre que Clavio avait entretenue avant sa sœur; il donne de l'argent à cette fille pour présenter à la justice des lettres de mon parent; il prétendit que c'étaient des promesses de mariage, et comme on est très rigoureux chez nous sur ce cas, en attendant que tout fût clair on arrêta mon parent, qui eut bientôt prouvé et fait avouer à la fille que le fripon avait remué cette corde. Enfin, pour couronner tout.
il finit par tenir la banque un soir chez l'ambassadeur de Russie, avec des cartes arrangées, et gagna près de cent mille livres la nuit; l'ambassadeur le fit chasser; on se plaignit à M. d'Ossun, qui lui ordonna de sortir de l'Espagne vite, où il laissa tout, habit, linge, pour s'en aller bien vile à cheval; il aurait été pourrir en cachot, et ce n'est pas là des contes. J'ai écrit pour avoir la preuve et lever la plainte de mon parent, qui est publique, pour faits de violence et de friponnerie; il a fait un conte différent du vrai en France; mais vous aurez plus de témoins qu'il en faut, parce qu'ayant chez lui le vrai, dans le temps qu'on a fait l'inventaire chez lui, il a voulu arracher les papiers à la justice, qui les a lus malgré lui, et tous l'ont connu pour ce qu'il est; faites-en ce qu'il vous plaira, vous ou M. Goëzman. Voilà pour le payer du baptême, qui est une chose très innocente. Une femme qui était son amie, vous entendez, là-bas, veut bien conter les choses comme lui, quand ils en parlent; mais nous avons, Dieu merci, toutes les preuves, les lettres et tout, tj vous défie : eh bien! défiez-le de se justifier sur sa coquinerie d'Espagne, sur sa sœur, et s'il ose parler, comme il ne dira que des mensonges, il sera pris : nous fondrons tous sur lui, comme pour instruire de tout contre un aussi grand imposteur, et une fois bien démasqué là-dessus, il faut qu'il s'enfuie tout le reste de sa vie. Il n'y a rien qui vaille ça, et M. Portugais et M. Lianos et M. Pachico, et autres personnes du conseil du roi, à Madrid, tous amis de mon parent, donneront leur attestation, et on fournira tout au Parlement, on peut en être sûr : s'il n'avait pas été protégé par M. d'Ossun avant que l'ambassadeur sût la vérité, jamais il n'aurait revu le jour; M. d'Ossun s'en est repenti après l'affaire du jeu. Il l'a écrit aux Dames, c'est la vraie cause secrète qu'elles n'ont plus voulu que le fripon approchât d'elles a Versailles; mais voilà ce qu'on ne dit pas tout haut : encore un petit moment, je suis avec bien de l'empressement, à votre service et celui de tous les honnêtes gens qui sont les ennemis de ce fripon-là. Monsieur,
Votre très humble et obéissant serviteur.
Voulez- vous m'envoyer votre mémoire et autres par mon laquais? Je les ferai passer à Madrid par le premier courrier; ça fera plaisir à tout le monde.
Cette misérable lettre n'est point signée, ou parce que l'original lui-même est anonyme, ou parce qu'on n'a pas voulu, en me l'envoyant, mettre le nom de celui qui l'avait écrite, dans la crainte de mes recherches. Les uns disent qu'elle est d'un ambassadeur, les autres d'un homme venu d'Espagne avec M. le comte d'Aranda; d'autres, qu'elle est signée d'un gentilhomme arrivé depuis peu. Jamais gentilhomme n'a écrit de ce style. Quoi qu'il en soit, en attendant que ce gentilhomme de cuisine ou de gazette fasse venir ses preuves d'Espagne, et les fournisse à Marin pour enguirlander son mémoire, voici ma réponse à la lettre échappée du tripot.
Quelques notions confuses d'une querelle d'éclat, que j'eus en 1764 à Madrid, ont fait sans doute espérer à mes ennemis qu'ils pourraient établir une nouvelle diffamation sur laquelle il resterait au moins des soupçons affreux contre moi, de quelque façon que j'entreprisse de m'en justifier après dix ans de silence et à quatre cents lieues de l'endroit de la scène.
Et moi, pressé de relever des faits aussi graves, je vais tout uniment ouvrir les mémoires de mon voyage en Espagne en 1764, et donner, en 1774, à ce fragment de ma vie une publicité qu'il ne devait jamais avoir.
Dans un événement aussi extraordinaire que celui dont je vais rendre compte, tout ne peut être à mon avantage, et quoi que je fasse, il me sera toujours reproché par les uns d'avoir mis trop de fierté dans ma conduite; parles autres, cette fierté sera peut-être appelée arrogance ; mais un jour mieux connu, et toutes mes actions se servant d'appui, l'on finira par trouver que je n'ai mis à celle-ci ni dureté, ni arrogance, mais seulement une fermeté d'âme que l'orgueil de bien faire a quelquefois exaltée.
S'il se mêle un peu d'amour-propre à faire le bien, cet amourpropre est de la plus noble espèce. Loin de le regarder comme un mal, et sans nous donner pour meilleurs que nous ne sommes en effet, il faut avouer que le bonheur d'être estimable tient beaucoup à l'honneur d'être estimé. Rois, sujets, grands et petits tous sont affamés de la considération publique. Heureux celui qui ne l'a jamais perdue! plus heureux mille fois celui qui, n'ayant pas mérité de la perdre, a pu enfin la recouvrer! C'est à quoi je travaille nuit et jour.
Je remercie mes ennemis de la sévère inquisition qu'ils établissent sur ma vie. Cette liberté dans les procès a au moins cela de bon, que la crainte d'être diffamé à la première querelle peut retenir dans le devoir nombre de gens dont les principes ne sont pas assez certains. Je rends grâces à ces messieurs des occasions qu'ils me fournissent sans cesse de me justifier; mais je prie le lecteur de se souvenir que, quelque extraordinaire que lui paraisse ce qu'il va lire, ma précédente réponse au comte de la Blache sur l'incroyable fait des lettres supposées de Mesdames n'offre rien de plus évident ni de plus respectable que les preuves dont j'appuierai cette étonnante narration.