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ACTE V, SCENE IX

EUGÉNIE, les jeux fermés, et levant les bras. — Qu'on me laisse... qu'on

me laisse...

le comte avec feu. — Non, jamais. Écoutez-moi. Cette nuit, en vous quittant, le cœur plein d'amour pour vous, et d'admiration

pour un si noble ennemi (H montre sir Charles en se levant), j'ai COUru

me jeter aux pieds de mon oncle, et lui faire un aveu de tous mes attentats. Le repentir m'élevait au-dessus de la honte. Il a vu mes remords, ma douleur; il a lu l'acte faux qui atteste mon crime et vus vertus. Mon désespoir et mes larmes l'ont fait consentir à mon union avec vous; il serait venu lui-même ici vous l'annoncer; mais, le dirai-je? il a craint que je ne pusse jamais obtenir mon pardon. Prononcez, Eugénie, décidez de mon sort.

EUGÉNIE, d'une voix faible, lente et coupée. — C'est VOUS.'... j'ai recueilli

le peu de forces qui me restent pour vous répondre... ne m'interrompez point... Je rends grâces à la générosité de milordduc... je vous crois même .sincère en ce moment... mais l'état humiliant dans lequel vous n'avez pas craint de me plonger... l'opprobre dont vous avez couvert celle que vous deviez chérir, ont rompu tous les liens...

le co&-kE vivement. — N'achevez pas. Je puis vous être odieux; mais vous m'appartenez; mes forfaits nous ont tellement unis l'un à l'autre...

Eugénie douloureusement. — Malheureux!... qu'osez-vous rappeler?

le comte av«c feu. — J'oserai tout pour vous obtenir. Au défaut d'autres droits, je rappellerai mes crimes'pour m'en faire des titres. Oui, vous êtes à moi. Mon amour, les outrages dont vous vous plaignez, mon repentir, tout vous enchaîne et vous ôte la liberté de refuser ma main; vous n'avez plus le choix de votre place, elle est fixée au milieu de ma famille -..interrogez l'honneur; consultez vos parents ; ayez la noble fierté de sentir ce que vous vous devez.

le baron au comte. — Ce qu'elle se doit est de refuser l'offre que vous lui faites; je ne suis pas insensible à votre procédé, mais j'aime^ mieux la consoler toute ma vie du malheur de vous avoir connu, que de la livrer à celui qui a pu la tromper mne fois. Sa fermeté lui rend toute mon estime.

le comte pénétré. — Laissez-vous toucher, Eugénie; je ne survivrais pas à des refus obstinés.

EUGÉNIE veut se lever pour sortir, sa faiblesse la fait retomber assise. — Cessez

de me tourmenter par de vaines instances; le parti que j'ai pris est inébranlable; j'ai le monde en horreur.

LE COMTE regardant autour de lui, s'adresse enfin à madame Murer, — Madame,

je n'espère plus qu'en vous.

madame murer fièrement. — Je consens qu'elle vous pardonne, si vous pouvez vous pardonner à vous-même,

LE COMTE d'une voix forte et d'un ton de dignité. — VOUS avez raison;

celui qui s'est rendu si criminel est à jamais indigne de partager son sort. Vous n'ajouterez rien dont je ne sois pénétré d'avance.... (a Eugénie avec plus de chaleur.) Mais, cruelle! quand le ciel et la terre déposent contre mon indignité, aucun murmure ne se fait-il eir4endre dans ton sein, et l'être infortuné qui te devra bientôt le jour n'at-il pas des droits plus sacrés que ta résolution? C'est pour lui que j'élève une voix coupable; lui raviras-tu par une double cruauté l'état qui lui est dû? et l'amour outragé ne cèderat-il pas au cri de la nature? (En s'adressant à tous.) Barbares! si vous ne vous rendez pas à ces raisons, vous êtes tous, s'il se peut, plus inhumains, plus féroces que le monstre qui a pu outrager sa vertu,

et qui meurt de douleur à VOS pieds. (H tombe aux pieds du baron.)

Mon pèrel

LE BARON le relevant, lui serre les mains, et après un moment de silence : —

Je vous la donne.

le comte s'écrie. — Eugénie !

le baron à Eugénie. — Rendons-nous, ma fille ; celui qui se repent de bonne foi est plus loin du mal que celui qui ne le connut

jamais. (Eugénie regarde son père, laisse tomber sa main dans celle du comte, et va parler. Le comte lui coupe la parole.)

le comte par exclamation. — Elle me pardonne !

Eugénie après un soupir. — Va! tu mérites de vaincre; ta grâce est dans mon sein, et le père d'un enfant si désiré ne peut jamais m'être odieux. Ah! mon frère, ahl ma tante, la vue du contentement que je fais naître en vous me remplit de joie à mon tour.

(Madame Murer l'embrasse avec joie.)

le comte transporté. — Eugénie me pardonne, ah î la mienne est extrême, cet événement va nous rendre tous aussi heureux que vous êtes dignes de l'être, et que j'ai peu mérité de le devenir.

sir Charles au comte. — Généreux ami! que d'éloges nous vous devons!

le comte. — Je rougirais de moi si je n'avais aspiré qu'à les obtenir : le bonheur avec Eugénie, la paix avec moi-même, et l'estime des honnêtes gens, voilà le seul but auquel j'ose prétendre.

le baron avec joie. — Mes enfants, chacun de vous a fait son devoir aujourd'hui : vous en recevez la récompense. N'oubliez donc jamais qu'il n'y a de vrais biens sur la terre que dans l'exercice de la vertu.

LE COMTE baisant la main d'Eugénie avec enthousiasme. — 0 ma chère Eugénie!... (Tous se rassemblent autour d'elle, et la toile tombe.)

\.v. baron. — Je vous la donne.

(Dessin do Gravelot. — Gravure du xvme sicclo.)

LE

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