ACTE I, SCÈNE IV il
figaro. — Tout juste autant qu'il en faut pour n'être point pendu.
le comte. — Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux...
figaro. — C'est faire à la fois le bien public et particulier : chef-d'œuvre de morale, en vérité, monseigneur!
le comte. — Tu- dis que la crainte des galants lui fait fermer sa porte?
tigaro. — A tout le monde : s'il pouvait la calfeutrer...
le comte. — Ah! diable, tant pis! Aurais-tu de l'accès chez lui?
figaro. — Si j'en ai! Primo la maison que j'occupe appartient au docteur, qui m'y loge gratis.
le comte. —Ah! ah!
figaro. — Oui. Et moi, en reconnaissance, je lui promets dix pistoles d'or par an, gratis aussi.
le comte, impatienté. — Tu es son locataire?
figaro. — De plus, son barbier, son chirurgien, son apothicaire ; il ne se donne pas dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit de la main de votre serviteur.
le comte l'embrasse. — Ah ! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon dieu tutélaire.
figaro. — Peste! comme l'utilité vous a bientôt rapproché les distances! parlez-moi des gens passionnés!
le comte. — Heureux Figaro ! tu vas voir ma Rosine! tu vas la voir! Conçois-tu ton bonheur?
figaro. — C'est bien là un propos d'amant! Est-ce que je l'adore, moi? Puissiez-vous prendre ma place!
le comte. — Ah! si l'on pouvait écarter les surveillants!
figaro. — C'est à quoi je rêvais.
le comte. — Pour douze heures seulement.
figaro. — En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à l'intérêt d'autrui.
le comte. — Sans doute. Eh bien?
figaro, rêvant. — Je cherche dans ma tête si la pharmacie ne fournirait pas quelques petits moyens innocents...
le comte. — Scélérat!
figaro. — Est-ce que je veux leur nuire? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il ne s'agit que de les traiter ensemble.
le comte. — Mais ce médecin peut prendre un soupçon.
figaro. — Il faut marcher si vite, que le soupçon n'ait pas le temps de naître : il me vient une idée. Le régiment de Royal- Infant arrive en cette ville.
le comte. — Le colonel est de mes amis.
figaro. — Bon. Présentez-vous chez le docteur ep habit 4e
cavalier, avec un billet de logement; il faudra bien qu'il vous héberge; et moi, je me charge du reste.
le comte. — Excellent!
figaro. — Il ne serait môme pas mal que vous eussiez l'air entre deux vins...
le comte. — A quoi bon?
FIGARO, — Est le mener un peu lestement sous cette apparence déraisonnable.
. le comte. — A quoi bon?
FIGARO. — Pour qu'il ne prenne aucun ombrage et vous croie plus pressé de dormir que d'intriguer chez lui.
le comte. — Supérieurement vu! Mais que n'y vas-tu, toi?
FIGARO. — Ah oui! moi! Nous serons bien heureux s'il ne vous reconnaît pas, vous qu'il n'a jamais vu. Et comment vous introduire après?
le comte. — Tu as raison.
figaro. — C'est que vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage difficile. Cavalier... pris de vin...
le comte. — Tu te moques de moi. (Prenant un ton ivre.) N'est-ce point ici la maison du docteur Bartholo, mon ami?
figaro. — Pas mal, en vérité; vos jambes seulement-un peu plus avinées. (D'un ion plus ivre.) N'est-ce pas ici la maison..
le comte. — Fi donc, tu as l'ivresse du peuple.
figaro. — C'est la bonne; c'est celle du plaisir.
le comte. — La porte s'ouvre.
figaro. — C'est notre homme : éloignons-nous jusqu'à ce qu'il soit parti.