‹ Œuvres: théâtre et poésiesChapitre 37 sur 145 · DONA LUCREZIA, DON ALPHONSE · texte numérisé non relu

DONA LUCREZIA, DON ALPHONSE

DON ALPHONSE

Que me voulez-vous, madame?

Ce que je vous veux, don Alphonse, c'est que je ne veux pas que ce jeune homme meure.

DON ALPHONSE

Il n'y a qu'un instant , vous êtes entrée chez , moi comme la tempête , irritée et pleurante , vous vous êtes plaint à moi d'un outrage fait à vous , vous avez réclamé avec injure etcris la tête du coupable , vous m'avez demandé ma parole ducale qu'il ne sortirait pas d'ici vivant, je vous l'ai loyalement octroyée, et maintenant vous ne voulez pas qu'il meure ! — Par Jésus, madame, ceci est nouveau.

DONA LUCREZIA

Je ne veux pas que ce jeune homme meure , monsieur le duc !

DON ALPHONSE

Madame , les çentilhommes aussi prouvés que moi n'ont pas coutume de laisser leur foi en gage. Vous avez ma parole, il faut que je la retire. J'ai juré que

ACTB II, PARTIE I. 85

le coupable mourrait, il mourra. Sur mon âme, vous pouvez choisir le genre de mort.

DONA LucREZiA, d'uTi olr Hant et plein de douceur.

Don Alphonse , don Alphonse , en vérité , nous disons là des folies vous et moi. Tenez, c'est vrai , je suis une femme pleine de déraison. Mon père m'a gâtée ; que voulez-vous? On a depuis mon enfance obéi à tous mes caprices. Ce que je voulais il y a un quart d'heure, je ne le veux plus à présent. Vous savez bien, don Alphonse, que j'ai toujours été ainsi. Tenez , asseyez-vous là, prés de moi, et causons un peu, tendrement , cordialement , comme mari et femme , comme deux bons amis.

DON ALPHONSE, prenant de son côté un air de galanterie.

Dona Lucrezia , vous êtes ma dame , et je suis trop heureux qu il vous plaise de m'avoir un instant à vos pieds.

(// s'assied près d'elle. )

DONA LUCREZIA

Comme cela est bon de s'entendre ! Savez-vous bien , Alphonse , que je vous aime encore comme le premier jour de mon mariage , ce jour où vous fîtes une si éblouissante entrée à Rome , entre monsieur de Valentinois , mon frère , et monsieur le cardinal Hippolyte d'Esté, le vôtre. J'étais sur le balcon des degrés de Saint-Pierre. Je me rappelle encore votre

beau cheval blanc chargé d'orfèvrerie d'or , et l'illustre mine de roi que vous aviez dessus !

DON ALPHONSE

Vous étiez vous-même bien belle, madame, et bien rayonnante sous votre dais de brocard d'argent.

DONA LUCREZIA

Oh! ne me parlez pas de moi, monseigneur, quand je vous parle de vous. Il est certain que toutes lesprincessesde l'Europe m'envient d'avoir épousé le meilleur chevalier de la chrétienté. Et moi je vous aime vraiment comme si j'avais dix-huit ans. Vous savez que je vous aime, n'est-ce pas, Alphonse ? Vous n'en doutez jamais au moins. Je suis froide quelquefois, et distraite; cela vient de mon caractère, non de mon cœur. Ecoutez , Alphonse , si votre altesse m'en grondait doucement, je me corrigerais bien vite. La bonne chose de s'aimer comme nous faisons! Donnez-moi votre main, — embrassez-moi, don Alphonse ! — En vérité , j'y songe maintenant , il est bien ridicule qu'un prince et une princesse comme vous et moi , qui sont assis côte à côte sur le plus beau trône ducal qui soit au monde , et qui s'aiment, aient été sur le point de se quereller pour un misérable petit capitaine aventurier vénitien! Il faut chasser cet homme , et n'en plus parler. Qu'il aille où il voudra , ce drôle , n'est-ce pas, Alphonse? Le lion et la lionne ne se courroucent pas d'un moucheron. — Sayez-vous, monseigneur, que si la cou-

Page 1