‹ Œuvres. ThéâtreChapitre 53 sur 191 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

De mon bonheur... Un autre !... Oui, ce jeune ouvrier...

Pourquoi pas, après tout? Vas-tu te récrier,

L'accuser d'injustice et t'indigner contre elle?

Mais, malheureux, la ~hose est toute naturelle.

A son âge, un amant, comment le rêve-t-on ?

Pareil à ce jeune homme ; et toi, triste avorton,

Qui fais sur ton chemin rire la populace,

Tu ne t'es donc jamais regardé dans la glace?

Et je n'ai rien vu, rien ! Aveugle ! Aveugle et fou :'

Allons ! va te cacher, bossu, dans quelque trou !

Elle aime ce Sandro ! Qu'ils soient heureux ensemble !

Toi, va-t'en, souffre et meurs ! Oh ! quel vide ! Il me semble

Que quelque chose en moi s'est éteint pour toujours.

A quoi bon, maintenant, prendre part au concours?

A quoi bon, maintenant, ce triomphe illusoire?

Qu'en ferais-tu, rêveur, qui ne voulais la gloire,

Hélas ! que pour lui plaire et t'en voir admirer,

Et qui n'as réussi qu'à la faire pleurer ?

Je ne concourrai pas. — Ce Sandro, dans la ville.

Est, je pense, après moi, l'homme le plus habile.

Qu'il ait le prix, afin qu'elle ne pleure plus !

Promut son violon.

Et toi pour qui j'ai fait tant d'efforts superflus,

Inutile travail qu'à présent je méprise, Ainsi que mon espoir, il faut que je te brise.

S'arrétant.

Mais quelle idée !... Oh ! Dieu ! comme mon cœur est pris!

Si quelque autre ouvrier allait avoir le prix?

S'il l'épousait?... C'est trop l'aimer! C'est ridicule !...

Non ! C'est le dévouement qui s'offre, et je recule!

Car ces deux instruments sont tout pareils; je puis

Renoncer à mon œuvre en les changeant d'étuis.

Ce Sandro n'a pas l'âme assez musicienne

Pour distinguer d'abord mon œuvre de la sienne,

Lorsque l'on essaiera les instruments là-bas...

Je lui dirai plus tard... On ne rouvrira pas

Ces boîtes: on les porte au jury tout à l'heure...

Tant pis ! Je ne veux plus que la pauvre enfant pleure ;

Et toi, mon violon, tu ne dois plus périr,

Puisque tu peux encor l'empêcher de souffrir !

Courage ! Rendons-lui ce suprême service.

Il ouvre les deux étuis, met le violon de Sandro dans l'étui rouge; puis, au moment de déposer le sien l'étui noir :

C'est pourtant un cruel et rude sacrifice !

Je n'aurais cru jamais — ô faibles cœurs humains ! —

; Ci-: ne IX. ryi

Qu'on pût tenir autant au travail de ses mains.

Et que l'âme de feu d'un artiste eût en elle

Ce foyer de tendresse émue et paternelle.

je t'aimais bien, ô cher ouvrage que je fis !

Adieu donc pour toujours, mon chef-d'œuvre, mon fils!

Je puis me pardonner ma faiblesse dernière,

Car dans ce coffre étroit et noir comme une bière,

Je crois, en te posant, tant j'ai le cœur en deuil!

Que c'est mon enfant mort que je couche au cercueil !

i7 referme brusquement î'éiui ; puis, d'une voix sourde :

C'est fait !

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