OLIVIER. ALAIN, CLOTILDE
CLOTILDE, à Alain.
Ah! cousin, Ainsi qu'aux cours d'amour du pays toulousain, Berceau du doux langage à la rime sonore, Vous voici donc avec l'archet et la mandore ! Vous nous avez déjà montré, beau jouvencel, Ce vitrail où l'on voit saint George et ce missel Où sont peints les bergers et la Vierge Marie. A présent, dites-nous de vos vers, je vous prie.
Olivier m"a vanté les expertes façons
Dont vous savez rimer et dire des chansons.
ALAIN, s'incline, et chaule en s'ascompagnant sur sa viole.
VILLAXELLE.
J'ai perdu /-• cœur de ma mie, Le tiers dimanche de l'Aven!; Désormais je n'aimerai mie.
De ses yeux la douce alchimie A: ait fait de moi son servant; J'ai perdu le cœur de ma mie.
Plus gente que Déidamie, Elle avait l'esprit à Vivent; Désormais je n'aimerai mie.
Dédaignant ma plainte gémie, Elle me fuit dorénavant ; J'ai perdu te cœur de ma mit.
Ainsi que du pain qu'on émir, Elle a jeté ma jcie au vent ; Désormais je n'aimerai mie.
Ame triste et face blêmit, Je pleure, et j'y rêve souvent;
J'ai perdu l: cœur de m.i mie, Désormais je n'aimerai mie.
CIOTIIDC.
Ah! mon gentil cousin, la villanelle est tendre, Elle touche, et j'ai pris grand plaisir à l'entendre.
ALAIN, avec ::ne nuance de tristesse.
C'est beaucoup de bonté, madame; merci bien!
J'étais faible, on m'a fait peintre et musicien :
De poésie et d'art ma vie est occupée.
Mais mon frère est fort, lui ! c'est un homme d'épée !
Hier au soir vous prêtiez l'oreille à ses récits
D'Anglais exterminés et de Gallois occis...
Et vos yeux s'allumaient de joie et de colère!...
Eh bien ! puisque tous deux nous tâchons à vous plaire,
Lesquels préférez-vous, — répondez sans détour, —
De ses hauts faits de guerre, ou de mes chants d'amour?
CLOtilde, tendant ses mains aux deux frères. Ne soyez point jaloux, chers amis que vous êtes: J'aime autant les vaillants que j'aime les poètes.
olivier, à Alain.
Ne parle pas ainsi, petit frère : on dirait
t 5 -2 LA CC ERRE DE CENT AXS.
Que tu souffres toujours de ton même regret.
Ne sais-tu pas que si. de par mon droit d'aînesse,
J'ai dû jusqu'à présent écarter ta jeunesse
Du pénible métier des armes, que je suis,
C'est que tu n'étais pas, hélas! comme je suis;
C'est que ton corps d'enfant, si frêle et si débile.
A manier le fer te rendait malhabile?
N'y songe plus. Tu n'es pas fait pour guerroyer.
Sois un grand clerc; deviens un illustre ouvrier;
Ecris sur le vélin, en de savantes rimes,
Des preux du temps présent les loyales escrimes,
Et, donnant le laurier à ces héros obscurs,
Fais resplendir leurs noms dans les siècles future.
Mon Olivier, tu veux consoler ma faiblesse. Merci!... Mais je descends d'une antique noblesse, Et moi, le dernier fils de pères si fameux, Je ne combattrais pas pour mon pays comme eux ! Et dans quels temps encore, à quelle heure suprême ? Quand la France vaincue et doutant d'elle-même A signé, — souvenir terrible qui nous point ! — Sous la main de l'Anglais qui lui broyait le poing. Ce traité que sa haine à j.im;:is désavoue
Et dont nous gardons tous la honte sur la joue!
O Brétigny! traité fatal! Ils nous ont pris
Dix provinces; ils sont à dix jours de Paris;
On doit trois millions d'écus d'or; ils sont maîtres
Chez nous, sur le vieux sol où dorment nos ancêtres!
Et, seul, ne faisant rien pour venger nos revers,
Moi, je peins une image et je chante des vers !
OLIVIER
Alain !
ALAIN, avec une exaltation croissante.
Mon père est mort à Poitiers; mes trois frères, Malgré la trêve, épris des luttes téméraires, Aux Anglais ont encor voulu donner souci, Et les ont appelés aux champs clos sans merci! Philippe fut tué devant Dol en Bretagne; Jacques, qui fit sous toi sa première campagne, Eut l'honneur de mourir de la main de Chandos, Dans un tournoi ; Huon enfin, — c'est là son los ! — Au siège de Dinan défendit une porte : Seul contre six et sans vouloir crier main-forte, Il les occit, n'ayant pour arme qu'un épieu, Puis rendit l'âme. Ils sont à la droite de Dieu, Qui leur permit d'avoir une mort noble et prompte.
Nous restons tous les deux : toi. le seigneur, le comte,
Le chef! moi, le petit, le cadet, l'orphelin!
Emule et compagnon de Bertrand du Guesclin,
Ce terrible soldat, ce subtil capitaine,
Qui seul ose braver L'Angleterre hautaine.
Ton nom, comme le sien, est connu des Anglais !
Tandis qu'insoucieux je compose des lais
Sur avril renaissant et l'amante rêvée.
Et, pareil à l'aiglon, dernier de la couvée,
Alors que mes aînés ont tous pris leur essor,
Je reste au nid, tremblant et sans plumes encor !...
C'est vrai ! je ne peux pas ! Ah ! lorsque je contemple
Le passé de ma race entière et ton exemple,
Vois-tu ! frère, je sens ma raison s'égarer !
je souffre !...
OLIVIER, s' approchant de son frère.
Mon Alain !
ALAIN, avec desespoir.
Non! laisse-moi pleurer.
77 soit brusquement.