MADAME MARIE LAURENT
le I 3 octobre 1879
vy peuple frissonnant, ému comme une femme! Heureux de savourer la douleur et l'effroi, Tu vins cent fois de suite applaudir notre drame Où l'âme de Hugo pleure et gémit sur toi.
Esméralda, si belle en sa parure folle Q.ue les anges des cieux la regardent marcher, Domptant les noirs truands par sa douce parole Et dévorant des yeux Phœbus, le bel archer;
Esméralda, rayon, chant, vision, chimère! Jeune fille sur qui la lumière tombait, Et qu'un bourreau vient prendre aux baisers de sa mère Pour l'unir, éperdue, avec l'affreux gibet;
Le prêtre méditant son infâme caresse, Ht le pauvre Jehan brisé comme un fruit mûr; Quasimodo tout plein de rage et de tendresse, Masse difforme, ayant en elle de l'azur;
Et les cloches d'airain chantant dans les tourelles, Pleurant, hurlant, tonnant, gémissant dans les tours D'où s'enfuit à l'aurore un vol de tourterelles, Et disant tes ardeurs, tes labeurs, tes amours;
Tu ne te lassais pas de ce drame qui t'aime, Et qui semble un miroir magique où tu te vois, O peuple! car Hugo le songeur, c'est toi-même, Et ton espoir immense a passé dans sa voix.
C'est lui qui te console et c'est lui qui t'enseigne : Sans le courber le temps a blanchi ses cheveux. Peuple ! on n'a jamais pu te blesser sans qu'il saigne. Et quand ton pain devient amer, il dit: J'en veux!
Lui, le chanteur divin, béni par les érables
Et les chênes touffus dans la noire forêt.
Il dit: Laissez venir à moi les misérables!
Et son front calme et doux comme un lys apparaît.
Il vient coller sa lèvre à toute âme tuée;
Il vient, plein de pitié, de ferveur et d'émoi,
Relever le laquais et la prostituée,
Et dire au mendiant: Mon frère, embrasse-moi.
134 LESAXGDELACOUPE
O Job mourant! sa bouche a baisé ton ulcère, Et cependant un jour, parmi les deuils amers, L'exil noir l'emporta dans son horrible serre Et le laissa, pensif, au bord des sombres mers.
Il méditait, privé de la douce patrie; Et, lui que cette France a connu triomphant, Il ne pouvait plus même, en son idolâtrie. S'agenouiller dans l'herbe où dormait son enfant!
Près de lui cependant, invisible et farouche, Némésis au courroux redoutable et serein. Epouvantant les flots du souffle de sa bouche. Crispait ses doigts sanglants sur la lyre d'airain.
Mais le jour où la Guerre entoura nos murailles. Où le vaillant Paris, agonisant enfin, Succombait, et sentit le vide en ses entrailles. Il revint, il voulut comme nous avoir faim!
Q.uand sur nous le Carnage enfla son aile noire, Quand Paris désolé, grand comme un Ilion, Proie auguste, servit de pâture à l'Histoire, On revit parmi nous sa face de lion.
Et puis enfin l'aurore éclata sur nos cimes ! Le rêve affreux s'enfuit, par le vent emporté, Et frémissants encor, de nouveau nous revîmes Fleurir la poésie avec la liberté.
Lli SANG DE LA COUl'E I35
Et ce fut une joie immense, un pur délire, Et sur la scène, hier morne et déserte, hélas! Reparurent divins, avec leur chant de lyre, Hernani, Marion Dclorme, et toi, Ruy Blas!
Et nous-mcmes, dont l'âme à la Muse se livre. Apportant nos efforts, nos coeurs, nos humbles voix. Nous avons évoqué le drame et le grand livre Que tu viens d'applaudir pour la centième fois !
O peuple, que la foi, la vertu, la bravoure Charment, quand ton Orphée avec ses rimes d'or Te prodigue l'ivresse adorable, savoure Cette ambroisie, et toi, poëte, chante encor!
Homère d'un héros divin, plus grand qu'Achille, Sous le tragique azur empli d'astres et d'yeux Chante ! et console encor ton Prométhée, Eschyle, Sur le rocher sanglant où l'insultent les Dieux!
Parle ! grand exilé que la souffrance attire Et qui ne consens pas à la Fatalité, Vaincu prodigieux sacré par le martyre, Génie entré vivant dans l'immortalité!
136 LESANGDELACOUPE
LE
Jugement de Paris
Les Noces de Pélce.
Le Chœur.
O ŒVRS du dieu de Claros, chantez en chœur. Les Dieux Pleins de joie ont quitté l'Ouranos radieux
Pour les grands monts de Thessalie.
Tressez vos chants divins, sœurs du dieu de Claros 1 Le Nysien joyeux avec le chaste Eros,
La joie avec l'amour s'allie.
Éris .
Des sommets que baigne le jour Délaissant la splendeur austère, L'Olympe descend sur la terre; Astrée heureuse est de retour.
Moi seule, sans que nul me voie, J'écoute leurs longs cris de joie, Et de rage mon front flamboie Comme les leurs brillent d'amour.
O mon âme, foyer de haine!
Entr'ouvre-toi sans clameur vaine.
Et contre les cœurs purs déchaîne Quelque insatiable vautour !
Le Chœur .
Tous sont venus unis pour une même fête, Depuis Hèra d'Argos, qui règne sur le faîte,
Jusqu'à la blanche Dioné.
Pallas contre la pourpre échange la cuirasse, Et l'invincible Ares, le dur guerrier de Thrace,
Adoucit son front sillonné.
C'est qu'embrassant l'épouse à sa couche appelée, Vaincu par le Désir, l'indomptable Pelée,
Le petit-fîls du dieu des airs Voit triompher Cypris de son dédain farouche, Et dormira ce soir dans une même couche
Avec Thétis aux cheveux verts.
13b LE SANG UH LA COUPE
Pelée, élevant sa coupe.
Je bois, sous l'ardente prunelle De Zeus, porte-sceptre, aux enfants D'Ouranos, rois et triomphants, A toute la troupe immortelle!
Z eus .
Recevez mes suprêmes dons.
A toi, prince des Myrmidons, Les combats que nous décidons; A toi, Thétis, la mer rebelle, Les abîmes du flot béant, Le pouvoir de mettre au néant Les colères du flot géant...
Eris, jetant la pomme d'or.
Et cette pomme à la plus belle I
Les Déesses, à Zeus.
C'est à moi, c'est à moi d'avoir le fruit doré. Sur ma tempe d'ivoire et mon bras adoré
La lumière rit et se joue.
L'or serre avec amour mes cheveux bien plantés, Et la pourpre divine aux plis ensanglantés
N'a jamais fait pâlir ma joue.
L'archer Éros lui-même loue Mes cheveux touffus qu'il dénoue.
Mon teint harmonieux doucement coloré
Et mes pieds blancs qui sur le sable Font une empreinte insaisissable.
C'est à moi, c'est à moi d'avoir le fruit doré.
Cyprts .
Dans la nuit où le sang d'Ouranos abhorré
Souilla l'Océan vaste, Où Thétis dans ses bras, qu'en naissant j'honorai,
Me porta jeune et chaste.
Vers Cypre aux bords charniants, que baignent de grands flots,
J'abordai solitaire.
Et tu vis sous mes pas le doux printemps éclos
Quand je touchai la terre.
Tu vis dans ces beaux lieux, d'où l'épouvante fuit
Sans que tu t'en irrites, Paraître le riant Éros, fils de la Nuit,
Et les blanches Charités.
Et tu me dis : Leurs fronts sont semblables au tien,
Ne t'éloigne pas d'elles.
Sois Déesse! et reçois pour guide et pour soutien
Ces trois divins modèles.
La forme est ton empire, et tu conserveras
La ligne humble et féconde.
Et tu tordras sans cesse, en élevant les bras.
Tes cheveux sur le monde 1
Pallas .
O mon père, Cypris est née au sein de l'onde
Vierge de pas humains, Mais moi, je m'élançai de ta tête profonde.
Un glaive dans les mains,
Et je t'aidai pendant la guerre difficile
Contre les durs géants, A les précipiter sous les monts de Sicile
Pleins de gouffres béants.
Seule, parmi mes soeurs de la guerre alarmées,
Tu sais ce que je vaux.
Et comme je contiens les phalanges armées
Et le frein des chevaux.
Q.uand le combat frémit, tu sais si je balance,
Ou si dans les sillons, 1
Les pieds sur les mourants, je verse avec ma lance Le sang des bataillons.
Tu sais si, chérissant ma science rigide
Et ma virginité.
Je les préserve encor de mon horrible égide
Ainsi que ma beauté!
Hèra.
De nous tous les grands Dieux, toi le plus redouté
Sur les célestes cimes.
Toi qui, sûr de la force et de l'impunité,
Accumules les crimes.
Lli SA KG DE LA COUPE I4I
Kroniôii! oses-tu, sans donner leur essor ^ Aux suprêmes injures,
Ip Hésiter à présent, et retourner encor Le fer dans mes blessures?
Moi, reine des humains, moi du maître des Dieux
Et la sœur et l'épouse, Je subis des mépris qui font horreur aux cieux :
Mais, ô fureur jalouse !
Peut-être qu'à la fin mon cœur qui saigne, hélas !
Et ma rage obsédée Trouveront le moyen de réduire Pallas
Comme Philomédée,
Celle qui le défend, et celle qui l'aida Dans ses amours indignes.
Et qui mit dans sa voix, pour égarer Léda, Le divin chant des cygnes !
Z eus .
Au sommet de l'Ida, sous de pauvres habits, Le fils d'un roi puissant fait paître ses brebis, Et couché parmi l'herbe épaisse, au pied d'un hêtre. Il enfle ses pipeaux ainsi qu'un dieu champêtre.
Là tantôt du regard il compte ses taureaux, Ou, soucieux, rêvant la gloire des héros. Il écoute gémir les eaux du fleuve Anaure Dont les flots argentés rendent un bruit sonore.
Il gravit les sommets dès que le jour a lui. Hermès, fils de Maïa, tu vas voler vers lui, Rapide, et franchissant les cieux à tire-d'ailes, Et tu lui rediras ces paroles fidèles :
Pasteur aimé de Pan, ô Paris, fils de roi ! Laisse là tes brebis et calme ton effroi. De l'Olympe neigeux trois Déesses sublimes Ont pour ton jugement quitté les hautes cimes.
Pèse en tes mains les flots de leurs cheveux tremblants ; Regarde leurs bras ; vois quels pieds sont les plus blancs, Et quel sein virginal montre, par sa courbure. Sous le riche péplos la forme la plus pure.
Compare la blancheur des dents et la façon Dont les sourcils égaux, plantés à l'unisson. S'arrondissent en arc, puis offre à la plus belle Ce fruit d'or, qu'elle estime un prix bien doux pour elle.
Le Chœur .
Comme le lait divin de la Mère immortelle Sur l'univers entier tombe de sa mamelle
Et va tout féconder au loin.
Ainsi le roi des Dieux sur nous avec largesse Répand dans ses discours sa féconde sagesse
due nous recueillons avec soin.
La querelle à présent reste entre les trois reines. Hèra montre aux amours des splendeurs souveraines,
Pallas, belle comme les soirs, A des regards d'azur dont nul cœur ne se sauve, Et Cypris, secouant sa chevelure fauve,
Met des éclairs dans ses yeux noirs.
Eris.
Ainsi que les magiciennes
Composent d'amcres liqueurs
En poussant des clameurs obscènes,
Ainsi j'ai des poisons vainqueurs.
C'est toujours le vieux sang rebelle
Qui gonfle ma rude mamelle.
Plein de ma haine, ardent comme elle.
Ah ! je brave les Dieux moqueurs
Quand je vois, malgré leurs outrages.
S'amasser de jalouses rages.
Et quand j'ai longtemps dans les coeurs
Epanché mon cœur plein d'orages!
Le Ch œ u r .
Tressez vos chants divins, sœurs du dieu de Claros! Le Nysien joyeux avec le chaste Éros,
La joie avec l'amour s'allie.
Thétis aux cheveux verts est épouse, et les Dieux Ont quitté sans regrets l'Ouranos radieux
Pour les grands monts de Thessalie !
Les trois Déesses, précédées par Hermès, traversent les airs dans des chars rayonnants.
Le Chœur, sur la terre.
Quelle clarté nouvelle illumine les cieux
Fulgurants, et nous force à baisser la paupière?
Des feux épanouis éblouissent nos yeux.
Le roi Zeus est-il las de nos temples de pierre,
Et fait-il pour ses fils un temple de soleil?
Les grands Dieux ont-ils vu briller à leur réveil
Un astre né d'hier qui veut trouver sa route,
D'un vol si furieux qu'il épouvantera
Les vieux flambeaux épars dans l'éternelle voûte?
Est-ce un sanglant prodige? ou la belle Hèra
A-t-elle fait encore, en secouant ses voiles,
D'une goutte de lait un chœur dansant d'étoiles?
Hermès .
Déesses! pressez vos coursiers I Il ne faut pas que vous laissiez La Nuit arriver la première.
Laissez fuir vos chars de lumière !
Si le plaisir a peu d'instants, Les heures comptent les tristesses.
Pressez vos coursiers, ô Déesses !
Les Heures ont courbé le Temps.
Laissez fuir vos chars éclatants !
Chœur des Hommes.
Ce feu ne meurtrira que la terre où nous sommes ! duels que soient ces éclairs dont s'embrase le ciel, Nous serons la victime offerte sur l'autel. L'aube d'un jour flital s'allume pour les hommes, Car rien ne peut troubler l'Olympe radieux, Et nous portons la joie et la haine des Dieux. La race d'Ouranos frappe la race humaine. Ainsi les cieux, par qui nous sommes éblouis, Scintillèrent, vêtus de rayons inouïs, Le matin de ce jour où le fils de Clymène, Au milieu des clameurs de la terre en sanglots, Funeste et foudroyé, s'abima dans les flots.
Hèra.
Aglaïa, Thalie, Euphrosyne, Vous qui savez donner le regard qui fascine, S'il est vrai, sur l'Olympe aux ombrages dormants, Q.u'un jour je vous conçus dans des baisers charmants,
Plus rapides cent fois que la flèche des Thraces
Qui vole avec des sifflements, Et que le vautour fauve et les corbeaux voraces,
Venez, et volez sur mes traces!
Chœur des Femmes.
Jadis, comme aujourd'hui, les cieux que nous voyons
Scintillèrent, brillants de pourpre et de rayons,
Et montrèrent aux yeux des splendeurs inconnues.
Les hommes étonnés se demandaient entre eux
Si la foudre aux cent voix se forgeait dans les nues,
Ou si, défaits après des combats désastreux,
D'autres Titans mouraient dans les flammes célestes.
Ce fut le jour, ô jour à jamais abhorré !
Où succombant, hélas ! à des conseils funestes,
La mère de Bacchos, sur son lit vénéré
Duquel, avant le jour, on avait vu descendre
Un dieu tout rayonnant, tomba réduite en cendre.
Pallas .
Volez, ô mes coursiers sans frein. Habitués au bruit des boucliers d'airain, Vous qui, lorsque la Guerre éblouissait confuse, Écrasiez sous vos pieds les artisans de ruse !
Brillez comme autrefois, armes que je suspends
A mon égide, et toi, Méduse, Pour me faire plus belle emplis d'éclairs rampants
Tes cheveux qui sont des serpents!
Llî SAN' G Dli LA COUl'E I47
Le Chœur .
Phœbos a-t-il encore à quelque téméraire
Confié pour un jour son char d'or et d'onyx?
A-t-il promis d'avance et juré par le Styx?
D'autres Nymphes en pleurs par un chant funéraire
Vont-elles consoler une autre ombre, et va-t-on
Voir tomber dans les flots un nouveau Phaëton?
Pour une autre rivale aimante et préférée,
La déesse d'Argos, comme pour Sémélé,
A-t-elle empli de haine une feinte dorée;
Et le roi Zeus, du haut de son nuage ailé.
Vient-il chercher encore, épouvantant nos âmes,
Une amante aux beaux yeux qui mourra dans les flammes ?
Hermès .
Déesses, pressez vos coursiers!
Plus vite que les blancs ramiers Et que notre rose courrière, Laissez fuir vos chars de lumière!
Tandis qu'en vos cœurs palpitants La colère met ses ivresses.
Pressez vos coursiers, ô Déesses!
Avec l'Euros et les autans Laissez fuir vos chars éclatants!
Chœur des Femmes.
Q.uand Sémélé portait Bacchos dans ses entrailles. Furieuse, et rêvant de promptes représailles,
Hèra sentit la rage emplir son cœur jaloux. Sur son lit solitaire elle versa des larmes, Et par ces mots amers exhala son courroux ; Quoi 1 ce n'est point assez d'avoir vu tous mes charmes Haïs et dédaignés pour des baisers mortels! Non contente à la fin d'outrager mes autels, Et d'attirer à soi, lorsque la nuit scintille, L'amour de Zeus qui fuit loin de mes bras tremblants. Ma rivale en reçoit un gage dans ses flancs! Mais, ô Kronos, Titan rusé, je suis ta fille!
Elle dit. Aussitôt elle ride son front Comme s'il eût des ans subi le rude affront. De rares cheveux gris elle ombrage sa tempe, Et fuit vers Sémélé dans un nuage d'or. Sérieuse, courbée, et portant une lampe. Parlant à mots comptés d'une voix ferme encor. Elle avait tout l'aspect de la sage nourrice Béroë, qui porta Sémélé dans ses bras.
Hélas! dit-elle, enfant, redoute un artifice. Bientôt, le cœur gonflé de pleurs, tu gémiras, Car souvent un mortel, le mensonge à la bouche, Est monté comme dieu sur une chaste couche.
Si l'amant de tes nuits est le Dieu des humains, Q.u'il vienne à toi, brillant des clartés qu'il étale Aux genoux dédaigneux de Hèra ta rivale, Ceint d'éclairs et terrible, avec la foudre aux mains.
Ce discours éveilla l'orgueil de la Thébaine.
En flattant de la main ses longs cheveux d'ébcne,
Le roi Zeus se lia par un fatal serment.
Et quand, rouge d'éclairs, il vint, céleste amant,
Dans son triomphe heureux que l'univers acclame,
La mortelle, livrée à ses destins écrits,
Sentit son fol espoir expirer dans la flamme
Et sa vie à l'Orcos fuir avec de grands cris.
Cy pris .
Au-dessus des mers et des syrtes.
De Cypre bien aimée, où fleurissent les myrtes, Venez, fendez la nue et l'air étincelant, Colombelles de neige au plumage tremblant!
Et vous aussi, venez, mes fils aux blondes ailes. Que le cœur cherche en se troublant!
Pour le berger qui vaut tous les amants rebelles Rendez-moi belle entre ks belles!
Chœur des Hoviuies .
Phaëton, outragé par le dédain moqueur D'Epaphos, et blessé par lui dans son cher cœur, Alla, par les conseils de Clymène sa mère, Jusques aux palais d'or de Phœbos-Apollon. Le dieu lui confia, malgré sa crainte amère, Son char et ses chevaux au souffle d'aquilon. Et, dès qu'à l'Orient s'enfuirent les étoiles, Que dans les vastes cieux, de sa beauté surpris,
L'Aurore, rougissant de paraître sans voiles, Montra son front semblable à des rosiers fleuris, Le mortel, ignorant où l'entraînaient ses fraudes, Lança le char divin constellé d'émeraudes.
Bientôt, habitués à de plus fortes mains, Les chevaux du Soleil s'écartent de la route, Phaëton, étranger aux célestes chemins.
Tressaille, et de terreur son âme s'emplit toute. Il voit les monts s'ouvrir, les fleuves se sécher, Les forêts devenir un immense bûcher, Et comme des flambeaux se consumer les astres. Alors la Terre énorme, en proie à ces désastres, Supplia Zeus vengeur dans les cieux étoiles, Déplorable, et montrant sa tête flamboyante, Son vaste sein tari, ses grands cheveux brûlés. Et ses os de rochers fondus en lave ardente.
Zeus irrité lança du haut du ciel vermeil Sa foudre sur le chnr enflammé du Soleil. Laissant derrière lui des sillons de lumière, Phaëton s'abîma dans le vaste Eridan.
Telle du vaste azur tombe au fleuve Océan Une étoile, ravie à sa splendeur première. Sur un lit de roseaux le cadavre meurtri Fut lavé par les mains des tristes Hélïndes Avec les eaux du ciel et les pleurs des Hyades. Phœbos en fut ému ; de leur front tout flétri
Des rameaux verdoyants jaillirent avec force Et leur sein virginal s'environna d'écorce.
Hermès .
Déesses, pressez vos coursiers !
Comme la flamme des trépieds Que le vent torde leur crinière!
Laissez fuir vos chars de lumière!
Qu'ils soient comme les feux ardents, Frères des foudres vengeresses!
Pressez vos coursiers, ô Déesses; Comme la flamme aux mille dents Laissez fuir vos chars éclatants!
Le Chœur. ■
D'une goutte de lait un chœur dansant d'étoiles Est-il sorti superbe et la couronne au front, Comme lorsque Hèra, secouant ses grands voiles, Argenta ce chemin que tous les Dieux suivront, Et fit, en épanchant ses mamelles sacrées, Des mers de diamant dans les mers azurées? On dirait que les Dieux, retirés dans leurs camps. Se sont fait un rempart avec mille volcans. Pourtant sur leurs autels ceints de fleurs et de lierre, Le sang versé ruisselle avec des vers pieux. Quelle clarté nouvelle illumine les cieux Fulgurants, et nous force à baisser la paupière?
Les Nymphes et les Naïades du fleuve entourent Paris endormi sur le mont Ida.
Chœur des Nymphes et des Naïades.
Sommeille, ô bel enfant, et que le dieu voilé
Égare tes yeux bleus dans un rêve étoile !
Vêtu d'un sombre azur, comme le ciel nocturne,
Qu'il verse autour de toi les trésors de son urne.
Et te fasse entrevoir sur ces coteaux penchants
L'Olympe, débordé de lumière et de chants.
Sommeille 1 pour sourire à ta beauté fatale,
J'ai quitté les fraîcheurs de mon onde natale,
Et renoncé, tandis que le jour brille encor,
A tresser mes cheveux pareils au sable d'or.
Car la Nymphe du fleuve et des grottes profondes
T'aime avant les grands bois et la fraîcheur des ondes.
Lorsque ta mère Hécube, avec un doux espoir, Te portait dans son sein, un songe lui fit voir Un flambeau sortir d'elle et mettre en feu l'Asie. Et, sitôt que du jour tu goûtas l'ambroisie. Tu fus dans ces grands bois, par tes frères jaloux, Exposé sans défense aux morsures des loups. Mais moi, dans ma pitié, sur des tapis de mousse J'ai recueilli d'abord ton enfance humble et douce; Et, tu le sais, berger, plus tard, quand tu revins, Heureuse, et frappant l'herbe avec mes pieds divins. J'ai, la robe flottante et le front ceint de lierre. Conduit sous ces grands bois ma danse régulière.
Puisque je veille ainsi, comme sur des trésors. Sur ta calme beauté, dors, ô bel enfant! dors. Que le vague Morphée en songe t'émerveille! Mais sa paupière s'ouvre, ô mes sœurs, il s'éveille : Comme au sortir d'un rêve, il pâlit, et ses yeux. Levés languissamment vers l'abîme des cieux. Semblent y contempler des formes inconnues, duels chars éblouissants sortent du sein des nues? Quelles divinités quittent le ciel serein? C'est la sage Hèra, Pallas au cœur d'airain, Dont le lourd bouclier brille parmi les ombres, Et Cypris aux yeux noirs, amante des nuits sombres.
Paris .
Mes sœurs, vous qui dansez au fond des bois épais, Ou qui cherchez dans l'ombre une amoureuse paix,
Cependant que les flots, que votre voix étonne, Disent aux durs rochers leur ennui monotone. Fuyez au bois ! fuyez sous les ruisseaux d'argent ! Moi, sur le bord du fleuve, en berger diligent. J'assemble les troupeaux de brebis et de chèvres. Charmés par les doux chants qui coulent de vos lèvres, Parmi l'herbe des prés où je les ai conduits. Car les Dieux n'aiment pas que nos regards, séduits Par les rayons brûlants dont leur couronne est ceinte. Affrontent leurs regards et leur majesté sainte!
Hermès .
Pasteur aimé de Pan, ô Paris, fils de roi!
Laisse là tes brebis et calme ton effroi.
De l'Olympe neigeux trois déesses sublimes
Ont pour ton jugement quitté les hautes cimes.
Pèse en tes mains les ffots de leurs cheveux tremblants;
Regarde leurs bras ; vois quels pieds sont les plus blancs,
Et quel sein virginal montre, par sa courbure,
Sous le riche péplos la forme la plus pure.
Compare la blancheur des dents et la façon
Dont les sourcils égaux, plantés à l'unisson.
S'arrondissent en arc, puis off're à la plus belle
Ce fruit d'or, qu'elle estime un prix bien doux pour elle.
Hèra .
Fils de Priam, approche et viens à mon côté. Si tu m'offres le prix qu'on garde à la beauté.
LE SANG DELA cou l'E I55
Avec tous les trésors dont l'iiomme s'extasie, Je puis mettre à tes pieds les trônes de l'Asie. Règne. Après les grands Dieux on adore les rois, Car, affranchis comme eux de la pudeur des lois, Ils savent le secret des plus humbles retraites, Et trouvent pour leurs vœux toutes leurs amours prêtes. La pourpre, sur leurs corps divins et sur leurs fronts, Cache aux regards de tous le sang et les affronts. Et leur désir ailé, sans limite et sans règle, S'en va droit à son but, comme le vol de l'aigle !
Pallas.
Fou qui, pouvant prétendre à de riches butins. S'endormirait stupide au milieu des festins! Mais moi, loin de t'ofFrir la pourpre, à tort vantée. Qu'un ennemi mourant n'a pas ensanglantée. Vain effroi du vulgaire et des jeunes taureaux. Je te rendrai l'égal des plus vaillants héros. Dans les champs de bataille, horreur des pâles veuves, Où le sang débordé teint de rouge les fleuves. Sur les fronts les plus hauts j'alourdirai ton bras, J'endurcirai ton cœur, et tu t'enivreras Des clairons pleins de cris, des poudreuses mêlées Et du tressaillement des foules écroulées!
Cyp r i s .
Tombez, voiles jaloux! Vois les trésors épars Dont j'ose sans rougir enivrer tes regards.
156 LESANGDELACOUrE
Admire mes cheveux d'or pur, mon corps d'ivoire, Où, parmi les blancheurs, tressaille une ombre noire. Qu'ai-je à faire du sceptre et des lourds boucliers? Ces charmes tant chéris, si souvent suppliés, Sont des boucliers sûrs et de paisibles armes. En échange du prix qui cause tant d'alarmes, La fille que Léda conçut près des flots bleus. Dans les embra'ssements du beau cygne onduleux, Livrera sans colère à ton amour fidèle Son corps charmant, semblable au mien.
Paris laisse tomber la pomme aux pieds de Cypris,
Paris .
A la plus belle !
Cypris .
Déesses au cœur fier, habiles au mépris.
Voyez quelles beautés ont mérité le prix!
C'est toi qui sur l'Olympe, en ses cavernes basses,
Hèra ! dans des baisers charmants conçus les Grâces,
El qui les enfantas dans de grandes douleurs.
Le sang pur de ta veine a coulé dans les leurs,
Tu leur ouvres tes bras, et tu verses sur elles
L'intarissable flot des bontés maternelles.
Tu les as fait monter au Parnasse divin,
Près des Muses leurs sœurs, et pourtant, c'est en vain
Que, sur le roc sonore où les guide Euphrosyne,
Tu leur as demandé le regard qui fascine.
Et toi, qui des combats affrontes les hasards,
A quoi donc t'ont servi tes coursiers et tes dards ?
Ton front, que l'homme craint plus qu'il ne le révère.
N'a pas été lavé par des baisers de mère ;
C'est par une blessure où brilla le sang clair
Que tu jaillis du front de Zeus, comme un éclair.
Et jamais un amant, à l'aurore naissante,
N'a tordu tes cheveux dans sa main frémissante.
Il fiiut que ton orgueil descende à l'avouer :
Les hommes en retour dédaignent de louer
Celles qui, leur prenant le casque et la cuirasse,
Préparent des festins pour le corbeau vorace.
Mais celle qui chérit mes mystères vantés, Je lui donne le sens des sages voluptés. Elle boit à ma coupe, et, sur toute la terre. Apprend comme aux bosquets de Cypre et de Cythère, Où j'emplis de soupirs les ombrages discrets, Tout ce que ma ceinture enferme de secrets ! Et maintenant venez, mes fils aux blondes ailes. Et vous dont le plumage est blanc, mes colombelles ! Fuyons les cris de rage et les espoirs déçus! Fendez le sein des airs, et volez au-dessus Des bois profonds, des mers, des rochers et des syrtes Vers Cypre bien aimée, où fleurissent les myrtes!
Pallas .
O durs affronts, tombés dans des cœurs immortels! Q.ui désormais voudra, sur nos tristes autels,
Pour attirer à soi des regards plus propices, Faire couler à flots le sang des sacrifices? Hèra! viens! pour guérir notre cœur ulcéré, Dépouillons la splendeur de. notre front sacré. Cherchons l'ombre et le bruit, les promptes funérailles, Les champs tièdes encor de récentes batailles, Où, privés pour jamais du calme des tombeaux, Les héros mutilés râlent, où les corbeaux. Sombres comme l'Érèbe ou comme nos pensées, Planent sinistrement en légions pressées!
Les Déesses, précédées par Hermès, s'envolent sur leurs chars.
Le Chœur .
C'est moi, fils de Priam, qui parmi ces grands bois Ai doucement, aux sons cadencés de ma voix, Guidé tes premiers pas sur l'herbe, et quand naguères Tu parus dans les jeux, né pour les grandes guerres, Tu vainquis même Hector, qui de tous tes rivaux Était le plus habile à dompter les chevaux. Maintenant, pour juger les Déesses en larmes Choisi par le roi Zeus, ô berger, tu les charmes! Tel fut ce bel enfant que je ne verrai plus, Ganymède, enlevé sur ces monts chevelus^ Ou tel dans Naxos vint, sur la mouvante lame, Lysios florissant, au visage de femme.
Paris .
O mon Hélène! Hélène, orgueil charmant des cieux, Hst semblable à Cypris ! O flots silencieux ! O mers ! O bois profonds ! leurs cheveux clairs et sombres Sont, comme vous, baignés de lumières et d'ombres. O nuit voilée, en pleurs pour Phœbos qui s'enfuit! Torrents éclievelés qui roulez dans la nuit! O neiges des hauteurs! Temples au front d'ivoire! Tels brillent leurs pieds blancs et leur prunelle noire. Nymphes qui sur moi seul attachez vos regards, Oh! qui m'emportera vers Hélène! Quels chars? duelles mers? Quels zéphyrs, amants des cieux d'étoiles ? Quels rapides vaisseaux, ailés de blanches voiles?
Le Chœur .
Que les arbres noueux, épargnés par les ans, Tombent sous la cognée et les marteaux pesants! Qu'avec des bruits pareils à la voix des tonnerres, Roulent déracinés les chênes centenaires! Que la Dryade en pleurs torde ses bras tremblants Et saigne autour de toi la sève de ses flancs! Quand le flot frémira sous tes légers navires. Moi-même, abandonnant mes cheveux aux zéphyres, Je viendrai de ta route écarter les dangers Et pousser de mes mains tes navires légers. Thétis pour me sourire apaisera ses ondes, Et rira de me voir sous ses grottes profondes.
l6o LE SANG DE LA COUPE
En quittant le rivage aimé des matelots Où régna Dardanos, où, roulant ses grands flots, L'Ismare dans la mer jette une onde affligée, Gagne la mer de Thrace, où le cap de Pangée A l'ombre des palmiers montre, couvert de lys. Le mausolée où dort l'amoureuse Phyllis ; Autour de son tombeau, tu reverras l'enceinte Où, fatiguant les airs d'une inutile plainte, Elle appela neuf fois son jeune époux absent. Sous les arbres en fleur, son spectre pâlissant Le cherche encor parfois au milieu des arènes Et revient l'appeler pendant les nuits sereines.
Tu verras l'Achaïe et ses riches cités, Mycènes la superbe et Phthie aux champs vantés Que la limpide mer baigne comme une amante. Dès qu'à tes yeux fuiront les prés de l'Erymanthe, Sparte t'apparaîtra, Sparte où tendent tes vœux, Où les vierges, mes sœurs, dénouant leurs cheveux. Aux bords de l'Eurotas cueillent le laurier-rose. C'est là qu'abandonnée à des chagrins sans cause, Hélène, les cheveux épars sur son sein nu. Attend sans le savoir son amant inconnu. Et, dans ses longues nuits aux souff"rances sans trêves, Étreint de ses deux bras les fantômes des rêves.
Avril 1846.
LU h A N G DE I A COUPE 1 6 1
Les Voyageurs
v^* o u VERTES de haillons, deux vierges magnifiques, A la démarche svelte, au regard ingénu, Vont par les carrefours et les places publiques, Les cheveux dénoués et le sein demi-nu.
Toutes les deux font voir à la foule profonde Le fier sourire fait pour les éternités, La prunelle céleste et la crinière blonde Et le port qui convient à des divinités.
Près d'elles, et parfois leur prêtant son épaule, Les nommant tour à tour l'une et l'autre : ma sœur, Passe, le front plus pur que les neiges du pôle, Un grave adolescent en habit de chasseur.
Il les console ainsi : Courage, ô mes compagnes! Bientôt dans les parfums nos pieds seront lavés. Après tant de forêts, de champs et de campagnes, Voici Paris sans doute, et nous sommes sauvés.
Ils s'arrêtent d'abord au festin plein de flammes Où l'or, que rend vivant l'esprit des ciseleurs, Reflète follement, pour enchanter nos âmes, Le sans des noirs raisins et les lèvres des fleurs.
Là, la coupe est en feu sous les tresses fleuries, Tout s'étale à souhait pour ravir les amants : Le vin du Rhin y lutte avec les pierreries, Et la blancheur du lys avec les diamants.
Les voyageurs divins sous la splendide voûte S'avancent d'un air doux et cependant hautain En faisant voir leurs pieds tout meurtris de la route, Et disent: Donnez-nous une place au festin.
Puis ils vont au théâtre, au cher pays du rêve, Où de deux bras de lys pour une heure enlacé, Le sublime histrion, appuyé sur son glaive. S'écrie : O Juliette! avec un ton glacé.
Ils lui disent: Oh! viens, toi qui connais les charmes De la Douleur, pareille à l'orage des flots, Que nous te racontions la cause de nos larmes. Et pourquoi notre cœur est gonflé de sanglots !
Puis ils vont au dernier sanctuaire, où l'artiste. Pareil à la Pythie interrogeant l'autel, Se demande quelle est la tête noble et triste Qui mérite le marbre et le bronze immortel.
Et tous les trois, calmés alors, parce qu'ils lisent Sur les socles épars des noms mélodieux, Parlent au statuaire indécis et lui disent : Reconnais trois enfants sortis du sang des Dieux!
Mais tous ceux qu'ils avaient implorés leur répondent : Enfants, évitez-moi des efforts superflus. Nos villes cette année en orphelins abondent, Redites-moi vos noms, car je ne les sais plus.
Déjà, pour assouvir leur appétit vorace, On posait devant eux le vin et le doux miel, Mais dès qu'ils ont montré les signes de leur race En ajoutant ces mots : Nous arrivons du ciel,
Nous sommes la Beauté, l'Amour, la Poésie, On s'écrie aussitôt : Portez ailleurs vos pas. Enfants déguenillés, ô buveurs d'ambroisie, Passez votre chemin, je ne vous connais pas!
Février 1856.
Tille de la clarté, Muse aux regards vermeils,
Ouvre les yeux. Q.ue font dans l'éther les soleils?
Ils gravitent. Que fait l'Océan vaste? Il broie
Les navires de l'homme en rugissant de joie.
Et le tonnerre ? 11 gronde. Et l'aigle immense ? Il fond
Sur la brebis, du haut du ciel clair et profond.
Et l'emporte à son aire. Et le lion ? Il plante
Ses fortes dents parmi la chair vive et sanglante.
Et le doux rossignol? Blessé cruellement
Par sa fleur, il la chante avec ravissement
Et retourne au buisson d'épines. Et la rose.
Que fait-elle du flot d'ambroisie? Elle arrose
La terre de parfums et les grands coeurs d'amour.
Et le penseur? Il vient à la clarté du jour
Pour secouer devant la foule intimidée
Ton glaive de lumière, inexorable Idée!
Et le poëte auguste? Il tourne son flambeau
Vers la Beauté, sa foi, qu'on a mise au tombeau.
s A X G DE LA COUP l-
Et se penchant sur elle avec mélancolie,
Il relève en pleurant cette image avilie.
lit l'impuissant, 6 Muse? Il vit, fier de railler
Et de mentir. C'est bien, Muse, allons travailler.
Février 1S56.
BALLADES JOYEVSES
AVANT-PROPOS
]iL%~TS^ 'essaie aujourd'hui de rendre à la rWv I ^' France une des formes de po'evie les plus ^h^^ Y-oJiA essentiellement françaises qui aient existé, \ cette Ballade de François Villon que Marot garda avec un soin jaloux et que La Fontaine tâchait de ranimer, ne pouvait se décider à laisser mourir, dans un temps où, malgré la réunion des plus grands poètes, s'était perdu le sentiment du Rhythme lyrique. La Ballade a pour elle la clarté, la joie, l'harmonie chantante et rapide, et elle unit ces deux qualités maîtresses d'être facile à lire et difficile à faire ; car, bien qu'elle pose les problèmes les plus ardus de la ver-
170 AVANT-PROPOS
sification, contenus tous dans l'obligation d'écrire quatre couplets sur des rimes pareilles , que fournit à grand' peine la langue française, elle a ce mérite infini qu'une Ballade bien faite (de Villon) semble au lecteur n'avoir coûté aucun effort et avoir jailli comme une fleur.
Il n'est pas besoin de dire que la langue du x v° siècle et celle d'aujourd'hui sont absolument différentes entre elles ; or quiconque transporte des formes de poëme d'un idiome dans un autre, doit, comme Horace le fit pour les Grecs, accepter de ses devanciers toutes leurs traditions, même dans le choix des sujets. Ainsi ai-je dû agir, et cependant mon effort fût demeuré stérile si je n'eusse été de mon temps dans le cadre archaïque, et si dans la strophe aimée de Charles d'Orléans et de Villon je n'eusse fait entrer le Paris de Gavarni et de Balzac, et l'âme moderne! En un mot, j'ai voulu non évoquer la Ballade ancienne, mais la faire renaître dans une fille vivante qui lui ressemble, et créer la Ballade nouvelle. Si j'ai réussi dans mon entreprise, et plaise à Dieu qu'il en soit ainsi! j'y aurai bien peu de mérite, venant après les grands lyriques de ce siècle, qui, façonnant les esprits comme les rhythmes, nous ont à l'avance taillé et aplani le peu de besogne qu'ils nous ont laissée à achever. Pourtant, je sens en moi une sorte, de petit orgueil d'ouvrier, en venant restituer un genre de po'éme
AVANT -PROPOS I7I
sur lequel Victor Hugo n'a pas mis sa main souveraine : car, en fait de forme à renouveler, il nous a laissé si peu de chose à tenter après lui!
Pour l'intelligence même des poèmes qui suivront, il était indispensable de donner au lecteur une Histoire de la Ballade ; mais ceci est œuvre d'érudit et de savant. Avec une compétence que personne ne mettra en doute, mon excellent ami Charles Asselineau a bien voulu entreprendre ce travail si intéressant, et il me semble qu'il a définitivement élucidé et épuisé la question, dans les pages qu'on va lire.
Théodore de Banville.
Juin 1873".
^mm(^m^m^^m
Histoire de la Ballade
Charles As s k lin i- au
L en est des genres littéraires comme des livres : ils ont leurs destinées.
Les uns s'épanouissent et se perpétuent sur le sol où ils sont nés.
D'autres, importés de l'étranger, s'implantent et prospèrent, deviennent nationaux et populaires.
Il en est d'autres encore qui n'ont qu'une saison d'un demi-siècle ou d'un quart de siècle, et qui meurent avec la génération qui les a pris en faveur. D'autres enfin ont, comme dit le Maître, leurs « pertes du Rhône », apparaissent et disparaissent selon des lois mystérieuses et fatales que la critique historique a mission de découvrir et d'expliquer. En France, où la mobilité du caractère national
soumet toutes choses à l'alternative, où le goût est infini dans ses variations et dans ses modes, ces vicissitudes sont plus fréquentes que partout ailleurs. Dans les arts une loi générale préside à ces évolutions, loi de compensation et d'équilibre entre les deux sources principales du génie français, l'imagination et la raison, ou, pour nous conformer au langage de la polémique actuelle, le bon sens et le sens artiste.
Toute l'histoire de notre littérature, notamment, roule entre ces deux termes : revanches perpétuelles de l'esprit de raisonnement sur le génie poétique, et de celui-ci sur celui-là.
Les époques artistes s'inquiètent de la langue et des formes, remontent l'instrument poétique, renouvellent le matériel des moyens d'expression.
Les époques de raisonnement démontrent, enseignent, discutent, propagent, grandes aussi dans leur inquiétude du vrai, dans leur amour expansif de l'humanité et du bien.
Lorsque, au commencement de ce siècle, on sentit la nécessité de rendre à la langue poétique l'énergie et l'éclat qu'elle avait perdus pendant cent cinquante ans de discussions et de luttes, on se retourna naturellement vers les époques de poésie florissante. On alla rechercher la tradition de l'art oubliée près des derniers lyriques, ceux de la Renaissance et du règne de Louis XII T. Le besoin de regagner de la
souplesse et de la précision fît reprendre en goût les vieux rliythmes, exercices de la rime et de la mesure. Le Sonnet, le Rondeau abandonnés après Voiture et La Fontaine reparurent ; le Triolet même retrouva des dévots. La Ballade seule fut négligée, ou plutôt fut omise, non par dédain, j'aime à le croire, mais par mégarde, ou du moins, par malentendu. On passa près d'elle sans la reconnaître.
Délaissée dès le xvii'= siècle, au temps de Molière, alors que le Rondeau et le Sonnet florissaient encore, la Ballade n'était pas seulement oubliée ; elle était méconnue. Elle n'avait eu ni un Bensserade, ni un Voiture pour illustrer son déclin. Une étrangère avait pris sa place, et l'avait si bien remplacée, qu'on ne la connaissait plus.
Clairs de lune, châteaux en ruine hérissant les monts, lacs mystérieux hantés par les Elfes, chevaliers-fantômes surgissant visière baissée dans l'oratoire des châtelaines, coursiers infernaux emportant au galop les amants parjures, amoureuses Ondines tapies dans les roseaux, spectres, apparitions, vampires, échos fallacieux, couvents profanés, chasseurs aventureux trouvés morts un matin dans la clairière, Dieu sait de quelle faveur vous avez joui de 1820 à 1835 ! Dieu sait le compte des têtes que vous avez tournées, des coeurs que vous avez fait battre, et aussi avec quelle ardeur tu as été courtisée et poursuivie de roc en roc, le long de ton vieux fleuve,
toi, Lorelei ! fée capricieuse et fugitive des bords du Rhin, Muse de la Ballade allemande! Tout fut Ballade alors: la jeune fille filant son rouet, le vieux seigneur pleurant son fils mort à la bataille, le châtiment des soldats blasphémateurs emportés par le diable, le voyageur égaré par le feu follet pendant la nuit, le sabbat des moines sacrilèges dans le cloître abandonné ! Tout s'en mêla, le piano comme la lyre, et le pinceau, et le crayon. Pas de tableau sans tour féodale et sans fantôme, pas de chant qui n'eût pour accompagnement le trap-lrap infernal, ou le tintement de la cloche maudite, ou le vol tourbillonnant des esprits. Et ni le poëte, ni le musicien, ni le peintre ne se doutaient qu'ils intronisaient un bâtard, et que ce genre nouveau, que cette importation étrangère qu'ils fêtaient avec enthousiasme, n'était au fond que la Romance.
Remarquons en passant que ces prétendues Ballades allemandes s'appellent proprement des Lieds (Lieder), mot qui se traduirait exactement en français par celui de Lai, d'où l'on a tiré Virelai, et qui caractérisa pendant le moyen-âge un genre de poésie particulier, analogue au conte ou au fabliau : Lai de la Dame de Fa'él, Lai du Rossignol, Lai d'Aristote, etc. (Voir notamment les poésies de Marie de France éditées par De Roquefort, Paris, 1832.)
Les Allemands, plus fidèles que nous à l'étymologie, ont donné le nom de Lieder à des^chansons
historiques ou légendaires, complaintes quelquefois, en stances et sans refrain, où l'on retrouve le ton et le genre des anciens Lais français du xiii' siècle.
Les Ballades de Goethe sont des Lieder; celles de Bûrger s'appellent simplement Poésies (gedichte) ; celles de Schiller sont ou des Lieder, ou des Chants (gesange). Si les uns et les autres ont quelquefois donné pour sous-titre à leurs poëmes le mot : Ballade, c'est un effet de la même confusion qui a fait attribuer vulgairement ce nom à de certaines cantilènes ou complaintes populaires, par exemple à la complainte du Juif-Errant; et c'est une fantaisie qui n'engage à rien en français.
Et voilà comment une bouffée d'air allemand poussée par les vents du Rhin est venue chez nous obscurcir une question d'étymologie et a effacé du répertoire poétique un des plus anciens genres nationaux.
Le vieux genre français protestait cependant, publiquement et en pleine lumière de lustre, chaque fois qu'au Théâtre-Français on jouait Les Femmes savantes, et que Vadius, sollicité par Philaminte de manifester son génie, toussait en déroulant son cahier: — Hum! c'est une Ballade; et je veux que tout net vous m'en,.. Pourquoi une Ballade? L'auteur le savait; le public ne le savait plus. Ce n'est pas sans raison que Molière, voulant présenter son Vadius comme le type accompli du pédant, en fait
un rimeur de Ballades, de préférence à tout autre poëme. Le Sonnet était encore trop goûté, malgré les Cotins et les Orontes, le Rondeau trop bien en cour avec Bensserade, Voiture et Sarrazin. La Ballade seule était un genre assez archaïque, assez passé de mode et suranné, comme dit Trissotin, pour agréer h un amateur de vieilleries, à un cuistre en lis, bardé de grec et de latin. Ménage, l'original présumé du personnage de Vadius, Ménage qui, en horreur du langage vulgaire, célébrait ses arnours en italien et en grec, se serait peut-être permis le français dans la Ballade; il serait même surprenant qu'il ne l'eût pas fait. Mais quel trait à ajouter à la physionomie d'un pédant, que de lui faire réciter une complainte, ou une romance! Le public du Théâtre-Français ne se le dissimulait pas; et, faute de le comprendre, il perdait une nuance du caractère comique.
Si Vadius n'eût pas été si rudement interloqué par son introducteur, ce n'est pas une romance qu'il eût récitée, ni une complainte, ni quoi que ce soit en stances d'un nombre indéterminé, de coupe et de mesure arbitraire. Il eût défilé de sa voix chevrotante trois strophes d'égale longueur et de même mesure, correctement composées sur les mêmes rimes, et les eût couronnées, en guise de bouquet, d'une demi-strophe adressée sous le titre d'Envoi à Philaminte ou à Bélise où il eût accumulé, marié et
fondu toutes les grâces de son éloquence et toutes les finesses de son esprit. Surtout il eût fait briller son adresse en ramenant heureusement à la fin de chaque strophe et de l'Envoi un même vers, refrain de ses doléances ou de son espoir. Il se fût bien gardé en outre d'entrelacer capricieusement les rimes masculines et les féminines, sachant que leur ordre est déterminé par des principes rigoureux desquels dépend la perfection de la Ballade. Voilà ce qu'aurait fait Vadius, en poëte exact et instruit des bonnes traditions; et ainsi il eût rectifié d'avance la définition du dictionnaire de l'Académie qui, au mot Ballade, n'indique ni le nombre des strophes, ni leur mesure, et qui ne parle pas de l'Envoi.
Il va sans dire que cette Ballade supposée n'eût eu d'autre ridicule que celui de son auteur, de même que le Sonnet du carrosse ne fait rire qu'aux dépens de Trissotin.
La Ballade est donc un genre spécial, ayant sa forme propre, ses lois fixes et inviolables. C'est de plus un genre national, né du sol, non moins que le Rondeau né gaulois, ni que le Sonnet, invention des vieux trouvères, rapporté, et non apporté, de Florence par Du Bellay. Peut-être même est-elle l'aînée de l'un et de l'autre?
Le premier traité de poétique imprimé en français, celui de Henri de Croï, publié par Antoine
l8o HISTOIRE DE LA BALLADE
Vérard, en 1495 *, en donne les règles précises qui n'ont pas varié depuis. Ces règles sont les mêmes que nous avons rappelées tout à l'heure, pour les faire appliquer au pédant Vadius. Pourtant le précepteur du XV' siècle est autrement explicite et autrement minutieux que nous ne l'avons été. Il reconnaît d'abord trois espèces ou trois variétés de Ballades, Ballade commune, Ballade balladante et Ballade fratrisée. De ces trois variétés la Ballade commune est le type. C'est par celle-là qu'il commence, et c'est sous ce nom qu'il développe les règles compliquées qu'une monographie ne saurait se dispenser de citer, au moins en résumé :
« Ballade commune doict avoir refrain et trois couplets et Envoy de Prince, duquel refrain se tire toute la substance de la Ballade... Et doit chacun couplet par rigueur d'examen avoir autant de lignes que le refrain contient de syllabes. Si le refrain a huit syllabes, la Ballade doit être formée de vers huictains. Si le refrain a neuf syllabes, les couplets seront de neuf lignes, etc. » Ce n'est pas tout : de même que l'étendue du refrain gouverne l'étendue de la strophe, de même le plus ou moins de longueur de la strophe régit et modifie la correspondance et l'entrelacement des rimes : dans la strophe de huit
* L'Art et Science de RHÉTORiauE pour faire Rigmes et Ballades. Paris, imp. par Antoine Vérard, m-^° gothique. Réimprimé par Crapelet en 1832.
HISTOIRE DE LA BALLADE l8l
vers, les rimes sont simplement croisées; dans celle de neuf vers, et au delà, les quatre premiers vers seulement sont en rimes croisées, le reste, suivant le précepte de Henri de Croï, doit se régler ainsi qu'il suit : « Les cinquième, sixième et huitième vers sont de pareilles terminaisons, différentes aux premières, et le septième et le neuvième pareils et distingués à tous autres. » Dans la strophe de dix vers, « le cinquième rimera avec le quatrième ; les sixième, septième et neuvième sont de pareille terminaison; le huitième et le dixième égaux en consonnance. » Enfin, « si le refrain a six syllabes, les couplets seront de o«:^c lignes, les quatre premières se croisant, la cinquième et la sixième pareilles en rimes; les septième, huitième et dixième égales en consonnance, les neuvième et onzième de pareille termination. — Et est aussi à noter que tout renvoi a son refrain pareil comme les autres couplets ; mais il ne contient que cinq lignes au plus, et prend ses terminaisons selon les dernières lignes desdits couplets. » J'omets, pour ne pas compliquer davantage cet écheveau de menus préceptes, les indications relatives aux Ballades balladantes, fratrisées et redoublées, qui toutes dérivent de la Ballade commune. Les curieux les pourront aller chercher dans le livre d'Henri de Croï, heureusement réimprimé, comme je l'ai dit en note, au commencement de ce siècle. On peut néanmoins juger de l'importance de la
Ballade au xv* siècle par l'étendue qui lui est accordée dans un traité de poétique où le Rondeau n'est encore que le Rondeau simple, le Rondel de Charles d'Orléans, et où le Sonnet n'est même pas nommé.
Le Sonnet en effet n'a eu tout son lustre qu'au siècle suivant; et ce n'est guère qu'à la fin du xv° siècle que le Rondeau a reçu sa forme définitive. La Ballade les a précédés l'un et l'autre de deux cents ans dans la gloire. Le xiv* siècle fut sa période d'éclat et d'honneur. Elle est alors le genre préféré et adopté, le genre des genres, le patron classique et populaire de l'inspiration poétique. On faisait des rimes sous le titre de Livre des cent ballades, signées de noms divers et quelquefois illustres. L'un de ces recueils, signalé par M. Paulin Paris*, porte les noms de Jean de Werchin, sénéchal de Hainaut, Philippe d'Artois, Jean Boucicaut, Duc d'Orléans, Duc de Berry, La Trémouille, Bucy, le bâtard de Coucy, etc. Au moment où Antoine Vérard imprimait VArt et Science de rhétorique, la Ballade avait déjà ses illustrateurs, Jean de Lescurel, Guillaunie de Machault, Jean Froissart l'historien, Eustache Deschamps, Christine de Pisani, Alain Chartier, Charles d'Orléans, Villon, Henri Baude, Guillaume Crétin, Roger de CoUerye, auxquels devaient se
' Maiiitscrils de la Bibliothèque du Roi, t. VI.
joindre au siècle suivant Clément Marot, et plus tard Voiture, Sarrazin et La Fontaine.
Henri de Croï, il est vrai, ne dit rien de l'origine de la Ballade, et n'an nomme point l'inventeur. Mais en ces temps anciens, on le sait, il n'y a point d'inventeurs; le poëte et l'artiste s'appelaient multitude. Poëmes et cathédrales étaient l'œuvre de tous et du temps.
L'opinion commune des érudits * est que ces anciens rliythmes français. Sonnet, Rondeau, Ballade, etc., ont été mesurés, calqués sur des airs notés, airs à chanter ou à danser. Sonnets, rondes, ballets ont effectivement le même sens, de chant ou de danse. Il y a eu là quelque chose d'analogue au système poétique des Grecs et des Arabes, dont les rhythmes poétiques se ramènent tous à un certain nombre de types et de patrons, de « timbres », comme auraient dit les anciens vaudevillistes du Caveau.
C'est au reste le sentiment exprimé par Estienne Pasquier, dans ses Recherches, à propos du Sonnet, mot que les Italiens, dit-il, ont repris de notre ancien estoc: — « Ode grec et Sonnet italien ne signifient autre chose que chanson. »
* En particulier celle de M. Anatole de MontaiglDn, un des jeunes savants qui ont pénétré le plus profondément dans l'étude de notre ancienne poésie française, et dont les conseils nous ont été précieux dans le cours de ce petit travail.
Il n'est pas jusqu'à « mot » lui-même qui n'ait eu temporairement, il est vrai, le même sens, au témoignage d'Huet, évêque d'Avranches, dans ses Dissertations : — « Mot et son, dit-il, signifiaient autrefois la parole et le chant dont était composée la chanson ; mot a depuis passé au chant, témoin motet... »
On sait par trop d'exemples que les anciens rhythmes, devenus plus tard purement littéraires, se chantaient primitivement. Gérard de Nerval a déjà relevé le passage du Roman comique, où une servante d'auberge chante en lavant sa vaisselle une Ode du « vieux Ronsard ». Colletet, dans son Art poétique, cite un Sonnet d'Ollivier de Magny dont « toute la cour du roy Henry second fist tant d'estime, que tous les musiciens de son tems, jusqu'à Rolland de Lassus, travaillèrent à le mettre en musique, et le chantèrent mille fois avec un grand applaudissement du Roy et des princes. »
Saint-Amand, dans le petit traité historique qui précède les Nobles Triolets, opine que ce nom leur a été donné autant parce qu'ils se chantaient à trois (en trio), selon la vieille mode du théâtre, qu'à cause du vers qui s'y répète trois fois.
Y eût-il de l'équivoque sur ce point au sujet du Triolet, ou du Sonnet même, il ne saurait y en avoir pour la Ballade dont le nom dénonce trop clairement l'origine : ballets, danses.
HISTOIRE DE LA BALLADE iS)
C'est donc sur un air noté, connu, populaire, sur un air à danser qu'aura été réglé cet entrelacement de rimes que Boileau déclare capricieuses, lui qui pourtant trouvait de la naïveté dans la complication du Rondeau.
C'est sans doute aussi un air noté qui aura servi de modèle au Chant-Royal, contemporain de la Ballade, et qui peut-être lui a fourni l'Envoi qu'elle n'a pas à l'origine.
Lequel est l'ainé, du Chant-Royal ou de la Ballade? On serait tenté de croire que c'est le premier, si l'on ne considérait que l'Envoi. L'Envoi, — l'Envoy de Prince, comme dit de Croï, — ce gentil appendice, cette adresse respectueuse et gracieuse, semble bien en effet appartenir en,propre au Chant- Royal. C'était un hommage, un renvoi au poëte couronné du précédent concours, qui prenait le titre de Roi, et donnait la matière, le sujet du concours suivant, et non, comme on pourrait le croire d'abord, une dédicace au prince régnant, au souverain du pays.
Pourtant cette formule courtoise et galante ne pouvait-elle exister d'ailleurs? Je crois qu'on en pourrait trouver des exemples dans les chansons du XIII* siècle. Il est notamment une chanson du roi Thibaut commençant ainsi :
Chanter m'es taet, que ne m'en puis tenir,
l86 HISTOIRE DE LA BALLADE
chanson en strophes de huit vers, sans refrain, et qui se termine par une demi-strophe, dont voici le premier vers :
Dame, mercy, qui toz les biens avès.
N'est-ce pas h\ une forme d'envoi?
Henri de Croï parle du Chant-Royal, mais brièvement et comme pour mémoire, après s'être longuement étendu et complu dans son analyse de la Ballade : — « Champt Royal, dit-il, se recorde aux Puys où se donnent couronnes et chapaulx à ceux qui mieulx le sçavent le faire; et se faict à refrain, comme Ballades; mais y a cinq couplets et envoy. »
« Comme Ballîvdes, » notez cela : c'est peut-être là la marque de postériorité. Mais ne semble-t-il pas que, dans cette brève mention, Croï parle un peu ironiquement de la royauté des Puys, des couronnes et des chapeaux qu'elle confère?
Le Chant-Royal pourrait donc n'être que la Ballade développée, et l'envoi de la pièce de concours ne serait qu'une application académique d'un usage déjà admis en poésie.
Estienne Pasquier, qui ne se prononce pas sur la question de priorité, dit seulement que le Chant- Royal convient mieux aux sujets graves et pompeux, et que la Ballade a « plus de liberté. »
Eh 1 sans doute, la Ballade est libre. Elle n'est
assujettie a aucun ton, ni à aucune inspiration spéciale, ni à la majesté, ni à la pompe, ni à la tristesse, ni à la gaieté. Elle n'est point condamnée, comme la plaintive Elégie, à s'habiller de deuil et à aller pleurer les cheveux épars dans les cimetières. Rien ne l'oblige à se parer de fleurs des champs, comme l'Idylle, ni à secouer les grelots, comme la Chanson. Son caractère est dans le rhythme, et nullement dans le sentiment, ni dans le sujet. Aussi n'est-il point de ton qu'elle n'ait pris, de sentiment ou d'idée qu'elle s'interdise : tour à tour pompeuse avec Marot, guerrière avec Eustache Morel, amoureuse et mélancolique avec Charles d'Orléans, mignarde avec Froissart, ironique et badine avec Voiture et Sarrazin. Villon l'a faite à son gré, cynique dans sa peinture du logis de la Grosse Margot, pieuse et séraphique dans ce cantique à la Vierge, écrit pour sa mère, que Théophile Gautier compare aux peintures primitives des vitraux et des missels, à un lys immaculé s'élançant du cœur d'un bourbier.
Mais cette distinction d'Estienne Pasquier ne tranche-t-elle pas les deux rôles? D'un côté le genre académique, solennel, formaliste; de l'autre un produit spontané, œuvre de tous, invention populaire ou nationale, un rhythme simple et obéissant, se prêtant à tout, parlant de tout sans préjugé et sans restriction, et devenant à un moment donné la forme préférée, courante, adoptée partout, en haut et en
l88 HISTOIRE DE LA BALLADE
bas, à la cour comme à la halle. Et, je le demande, lequel des deux sera le type? Lequel aura hérité de l'autre, ou se sera modelé sur lui ? A la question ainsi posée il y a, ce me semble, une réponse facile : les académies adoptent, elles réglementent, elles consacrent, elles couronnent, mais elles n'inventent pas. L'invention naît de la multitude et de la liberté; elle n'est jamais sortie d'un concours. Et c'est pourquoi, pour donner la priorité à la Ballade sur le Chant-Royal, et pour reconnaître en elle la création primitive, le genre-mère, le type, il me suffit de ces couronnes et de ces « cbapaulx » dont Henri de Croï parle, à ce qu'il me semble, un peu du bout des lèvres.
J'ai dit que le xiv° siècle avait été pour la Ballade ce que le xvi^ fut pour le Sonnet, l'heure de l'apothéose et de la popularité.
Le XIV' siècle est une de ces époques artistes dont nous paillons en commençant, où le génie poétique progresse et se dégage en s'appuyant sur des règles précises. La poésie cesse alors d'être impersonnelle : les noms abondent. On voit des genres se créer accusant la variété des talents et la diversité de l'esprit national. En un mot, la Poésie se fait art: elle renonce à servir de forme vulgarisante, de truchement, à l'histoire, à la théologie, aux sciences naturelles; elle vit par elle-même. C'est alors que, suivant l'expression d'un historien, fleurissent ces
rhythmes gracieux et bientôt populaires, le Virelai, le Rondeau, la Ballade.
Ils poussent en effet comme fleurs après que s'est éteint le grand vent des épopées guerrières, des chansons de gestes aux longues laisses.
M. Victor Le Clerc a signalé cette évolution de la Poésie française, en parlant d'un des derniers auteurs de chroniques rimées, de Creton, qui, en 1399, racontant en vers les luttes des maisons d'York et de Lancastre, s'arrête tout à coup, saisi d'un scrupule d'historien véridique, et continue en prose le récit commencé, de peur d'altérer dans une traduction poétique le langage de ses héros :
Or vous veuil dire, sans plus rynie quérir. Du roi la prinse ; et, pour mieux accomplir Les paroles qu'ils dirent au venir
Tous deux ensemble, (Car retenus les ay bien, ce me semble) Sy les diray en prose ; car il semble Aucune fois qu'on adjoute ou assemble
Trop de langage A sa matière de quoi on faict ouvrage. Or veuille Dieu, qui nous faict à s'ymage, Pugnir tous ceulx qui fièrent tel outrage !
« C'était faire preuve de bon sens, ajoute M. Victor Le Clerc; le règne de la prose était venu pour l'histoire. » Et aussi, ajouterons-nous, l'ère de l'émancipation pour la poésie.
190 HISTOIRE Dli LA BALLADE
Q.ui le croirait? Le xvi* siècle, ce siècle artiste par excellence et le grand siècle de la poésie lyrique en France, méconnut la Ballade, ou plutôt la sacrifia. Ce fut sa première perte du Rhône.
Les poètes d'alors, enthousiastes de l'antiquité retrouvée, modelèrent leurs œuvres sur les mètres d'Horace, d'Anacréon et de Sappho. Ce fut le triomphe de l'Ode et de l'Odelette, de l'Élégie, de l'Épître et même du Poëme Épique.
Les vieux genres français furent repoussés comme gothiques; le Sonnet seul trouva grâce, à titre d'importation étrangère et par la protection de Du Bellay.
Vauquelin de la Fresnaye sonne le glas dans son Art poétique :
De ces vieux Chants Royaux décliarge le fardeau ; Ote-moi la Ballade, ôte-moi le Rondeau ! Q.ne ta Muse jamais ne soit embesognée Qii'aux vers dont la façon à toi s'est enseignée ..
Q.u'entendait-il cependant par cet enseignement spontané?
C'est, à la violence près, l'arrêt plus tard édicté par Des Préaux dans son code. Ce fut l'épitaphe après la sonnerie funèbre.
Dans l'intervalle cependant la Ballade avait rejailli avec éclat, à l'hôtel de Rambouillet, cette académie de grâce, d'esprit et de fin langage. Les Ballades de
Voiture sont nombreuses et connues. Celles de Sarrazin, plus rares, la Ballade sur la mort de Voiture, celle du Pays de Caiix, celle de V Enlèvement en amour, sont de purs modèles du genre en même temps que des chefs-d'œuvre d'élégance et de badinage délicat.
La Fontaine enfin, le dernier des poètes artistes au .KVii* siècle, protestait en faveur de ces genres rebutés; et, pour mieux faire comprendre l'art de ses Fables, il prouvait sa souplesse et son agilité rhythmique en triomphant dans la Ballade, dans le Chant-Royal et le Rondeau.
Après lui, c'en est fait. C'en est fait de nos gracieuses escrimes : l'art est tout au théâtre. La poésie tombe au didactique, à la thèse philosophique et religieuse, aux petits vers en prose galante et spirituelle de Voltaire et de son école. Elle retourna, par une inconséquence, par une aberration inconcevable de l'esprit, confondant les temps et les fonctions, oubliant que l'imprimerie, en mettant à la disposition de tous un moyen direct de communiquer ses pensées et ses travaux, a émancipé tous les arts ; elle retourna à l'enseignement des sciences naturelles et physiques ; on « chanta » les 2Vo/V Règnes, V Inoculation, le Jardinage, le Système de Kopernick; on mit en vers des traités de tactique et d'arboriculture !
Oh ! comme après tout un siècle de ces non-sens,
de ces erreurs pédantesques, de ces paradoxes, de ces fadeurs, on dut saluer avec enthousiasme le premier coup de clairon sonné par l'art ressuscité! Avec quelle joie dut-on fêter les premiers chants qui annoncèrent que la Poésie rentrait dans son vrai domaine, et ouvrait la voie libre et lumineuse de la tradition et des maîtres! On avait tant besoin, après ces déclamations, ces démonstrations, ces pamphlets rimes, ces leçons en vers, après ces faux délires, ces exclamations banales, ces invocations à froid, ces
... Descriptions sans vie et sans chaleur,
tout ce fatras d'un art qui se trompe et fait fausse route, on avait tant besoin de se reprendre à une inspiration désintéressée et sincère !
Ce fut une Renaissance encore, où l'âme poétique de la France se reconnut, s'écouta et vibra spontanément de sentiments intimes et humains. Elle parla; mais le langage de la poésie, faussé, corrompu et comme hydropisé par l'abus du lieu commun et des analogies, résistait à l'expansion de ces mouvements libres. Il fallut remettre sur le chevalet cette langue appauvrie, nouée, cnkylosée. Pour lui rendre sa souplesse et sa vigueur, on la remit au régime du gymnase et de l'orthopédie. On la jeta dans tous les moules, depuis la spirale des Djinns jusqu'à la strophe en triolet de La Captive. On multiplia
H I s r O I R E DE LA BALLADE
les rimes dans Le Pas d'armes du roi Jean. Le passé, vers lequel on se tourna par sympathie de foi et d'études, livra ses exemples et ses secrets. On reprit à Remy Belleau le rhythme charmant de son Avril. Un nouveau Du Bellay rapporta, non plus d'Italie, mais d'Angleterre, le Sonnet recueilli par Woodsworth et de Kirke White.
La Ballade fut négligée, méconnue. Pourquoi ? j'en ai donné des raisons que l'on jugera.
Pourtant il était juste que ce gentil poëme, si français dans sa grâce malicieuse, que cette fleur de nos anciens jardins de rhétorique et de plaisance eût à son tour sa restauration.
Honneur au poëte qui nous la rend et qui, sut cet air dansé par nos aïeux, fait chanter sans contrainte la muse des temps nouveaux!
Charles Asselineau.
Septembre iJ
BALLADES JOYEVSES