‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 12 sur 160 · LA MORT DU POETE · texte numérisé non relu

LA MORT DU POETE

Le Poëte sentant son âme ouvrir ses ailes

Pour s'envoler enfin, S'enchantait de gravir les cimes éternelles

Et de n'avoir plus faim.

Des souvenirs confus et des heures fanées

Où l'espoir avait lui.

Gomme des compagnons de ses jeunes années

Se groupaient devant lui.

Il revoyait le temps où, dans la fange immonde^

. Il cherchait sur ses pas La Gloire, cette fleur qu'il rivait en ce monde^ Et qu'on n'y cueille pas!

Et le moment fatal où tous ceux de la terre,

De la plaine et des monts, Avaient dit : Tu n'es pas, ô rêveur solitaire,

De ceux que nous aimons î

Parfois un souvenir des heures amoureuses

Illuminait ses traits, Comme passent le soir des pourpres vaporeuses

Entre les noirs cyprès.

Il retrouvait la chère et fugitive image,

Et de son œil hagard Il croyait l'entrevoir à travers le nuage

Qui voilait son regard.

Oh! non, se disait-il, tu mens, pâle Agonie 1

Un fantôme trompeur Me charmait ; la Misère est là, tout me renie :

La Misère fait peur !

L'ingrat ne savait pas que, malgré son hlasphème.

Son rêve s'achevait, Et que la jeune fille était, vivant poëme,

Assise à son chevet.

Sur le front du mourant elle posa sa tête,

Pour y dormir un peu Avant que l'Ange prit cette àme de poète

Pour la mener à Dieu.

Que d'unir sans remord Aux lèvres d'un mourant cette lèvre rieuse. Cette vie à la mort!

Je ne sais quel espoir passa sur ce délire

Dans l'ombre enseveli, Mais voilà ce que dit l'àme à la douce lyre,

Au chaste front pâli :

Pourquoi douter ainsi de l'avenir immense

Et rester abattu?

Où l'homme voit finir son pouvoir, Dieu commence;

11 nous aime, vois-tu !

Il conserve à ta vie ardemment dépensée

Le ciel de bien des jours, Où s'épanouiront les fleurs de ta pensée

Fidèle à nos amours.

— Oh! dit-il, mots divins! Amour et Poésie!

Ineffable trésor !

Je vous ai savourés comme un flot d'ambroisie

Dans une coupe d'or!

Gomme j'aimais alors les bois et les prairies,

Le ciel, tableau changeant, Les oiseaux veloutés, les fleurs de pierreries,

Les rivières d'argent!

Mon rêve était partout. Je disais : Je t'adore !

A l'aubépine en fleurs; Au feuillage : Sens-moi tressaillir. A l'Aurore

Humide : Vois mes pleurs!

Je remplissais d'espoir mon âme fécondée Et mes désirs sans frein,

Comme un sculpteur emplit avec sa large idée Les marbres et l'airain :

LES CAÏIIATIDES. 125

J'aimais la Liberté, cette déesse antique

Dont les flancs sont blessés, Et qui chantait jadis un radieux cantique

Sur ses fils trépassés;

Cette mère dont l'àme à tous nos vœux se mêle :

Qui, les deux bras ouverts, Étreint les nations, et, comme une Cybèle,

Allaite l'univers !

Je saluais déjà l'aurore de la gloire.

Mais, ô deuil! ô terreur!

A présent une nuit silencieuse et noire

M'enveloppe d'horreur.

Car, lorsque brille au loin dans un horizon sombre

Un éclat vif et beau.

Tous ceux qui sur nos fronts ne régnent que par l'ombre

Éteignent le flambeau.

Toute clarté leur jette, innocente ou hardie.

Un désespoir amer ; En effet, l'étincelle est tout un incendie,

La source est une mer!

Aussi lorsqu'ils ont vu nos astres sur leur route

Avoir mille rayons.

Ils ont appesanti l'épais brouillard du doute

Sur ce que nous croyons.

Lorsque nous leur disions nos chants, des chants sublimes

Qu'ils ne comprenaient pas, Ils les examinaient, ces éplucheurs de rimes,

Avec leur froid compas î

Lorsque nous demandions les vierges diaphanes

Dont le maître étoila Notre ciel obscurci, de viles courtisanes

Répondaient : Nous voilà !

Mais j'en ai trouvé deux plus froides que les autres

Dans leur satiété, Deux. l'Envie et la Faim, les plus dignes apôtres

De la société !

Si bien que j'ai creusé mon sillon dans ce monde

Égoïste et mauvais, Lorsque l'autre patrie était seule féconde :

Mais celle-là, j'y vais!

— Non, dit-elle, vivons, ô mon idolâtrie!

Seigneur, rends-lui sa foi.

Ou si vraiment son àme irritée et meurtrie

A déjà soif de toi,

Si tu veux délivrer cette blanche colombe.

Seigneur, si tu le veux!

Fais-moi mourir aussi. Pour linceul dans sa tombe

Il aura mes cheveux.

Or, Dieu prêta l'oreille à ces voix de la terre.

Des deux enfants liés Il ne resta plus rien, qu'un tombeau solitaire

Et des chants oubliés.

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