‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 29 sur 160 · A VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

A VICTOR HUGO

Sur ton front brun comme la nuit.

Maître, aucun fil d'argent ne luit.

Et nul Décembre sacrilège, Ne met sa neige.

Pourtant, dans ton labeur sacré, Tu te vois déjà vénéré, 0 génie immense et tranquille, Comme un Eschyle.

A la lèvre où passe un myon De la charmante Illusion, La Gloire, innocente comme elle, Tend sa mamelle.

Tu i)raves l'oubli meurtrier, Car lombrc noire du laurier, Que rien ne ternit et n'efface.

Est sur ta face.

Près de toi, sous un clair manteau Xe'ûle la chanteuse Érato, Qui tourmente la sainte Lyre De son délire;

Vers Oreste, son louveteau, Fuyant sous le sombre couteau, La Tragédie aux yeux de spectre Conduit Electre,

Et se mirant dans tes yeux clairs Avec sa foudre et ses éclairs, La mystérieuse Épopée Tient son épée.

Ces Muses se penchent vers toi En te disant : Tu seras roi, Et leurs yeux baignent de lumière Ta face altière.

(iependant tu souris au jour!

Le souffle embrasé de l'amour Caresse encor de sa brûlure Ta chevelure;

Ta lèvre, faite pour oser, "^ N'a pas épuisé le baiser

Délicieux de la jeunesse, Cette Faunesse,

Et ta joue heureuse, où nul pli N'a creusé de sillon pâli, Peut encore à la Piéride S'offrir sans ride.

Tel celui qu'on divinisa, Lyœus, partait de Nysa, Enfant encor, jeune et superbe, La joue imberbe,

Pour dompter l'Inde au ciel de feu, Qui respire le lotus bleu Et qui prend les poses subtiles De ses reptiles ;

Et qui près des flots radieux Caresse et nourrit mille Dieux, Parmi ses fleurs où l'écarlate Partout éclate!

Mais toi, Maître aux vœux absolus.

Tu poursuis une amante plus Charmante qu'elle, une martyre Qui nous attire;

C'est la vierge à l'œil irrité, L'inéluctable Vérité Qui montre sa blancheur d'étoile Nue et sans voile.

Captive dans la tour d'airain, Gomme une perle en son écrin.

Mille eunuques hideux la gardent Et la regardent.

Pour aller jusqu'à sa prison Qu'on voit au bout de l'horizon , Il faut franchir des monts, des cimes Et des abîmes;

Roi, pour gravir jusqu'à son cœur.

Il faudra terrasser, vainqueur.

Des hydres, des géants colosses, De noirs molosses;

Mais elle tend ses blanches mains Vers toi, qui Tiens par ses chemins Et dont l'armure d'or flamboie Ivre de joie;

Et toi, Désir âpre et vivant, Tu ne peux t'arrêter avant D'avoir sur sa lèvre farouche Posé ta bouche!

Janvier 1842.

A MA MERE

Madame Elisabeth Zélie de Banville

Mère, si peu qu'il soit, l'audacieux rêveur

Qui poursuit sa chimère, Toute sa poésie, ô céleste faveur!

Appartient à sa mère.

Et des luttes fécondes.

Et ceux qui, se fiant aux aavires légers, S'en vont chercher des mondes,

L'apôtre qui parfois peut comme un séraphin

Épeler dans la nue, Le savant qui dévoile Isis, et peut enfin

L'entrevoir demi-nue,

Tous ces hommes sacrés, élus mystérieux

Que funivers écoute, Ont eu dans le passé d'héroïques aïeux

Qui leur tracent la route.

Mais nous qui pour donner l'impérissable amour

Aux âmes étouffées, Devons être ingénus comme à leur premier jour

Les antiques Orphées,

Nous qui, sans nous lasser, dans nos cœurs môme ouvrant

Comme une source vive, Devons désaltérer le faible et l'ignorant

Pleins d'une foi naïve,

Nous qui devons garder sur nos fronts éclatants,

Comme de frais dictâmes, l^e sourire immortel et fleuri du printemps

Et la douceur des femmes.

N'est-ce pas, n'est-ce pas, dis-le, toi qui me vois

liire aux peines amères, Que le souffle attendri qui passe dans nos voix

Est celui de nos mères?

LES OARTATIDES. 171

Petits, leurs mains calmaient nos plus vives douleurs,

Patientes et sûres :

Elles nous ont donné des mains comme les leurs

Pour toucher aux blessures.

Notre mère enchantait notre calme sommeil,

Et comme elle, sans trêve, Quand la foule s'endort dans un espoir vermeil,

Xous enchantons son rêve.

Notre mère berçait d'un refrain triomphant

Notre àme alors si belle, El nous, c'est pour bercer l'homme toujours enfan

Que nous chantons comme elle. -

Tout poète, ébloui par le but solennel

Pour lequel il conspire, Est brûlé d'un amour céleste et maternel

Pour tout ce qui respire.

Et ce martyr, qui porte une blessure au flanc

Et qui n'a pas de haines, Doit cette extase immense à celle dont le sang

Ruisselle dans ses veines.

0 toi dont les baisers, sublime et pur lien!

A défaut de génie M'ont donné le désir ineffable du bien.

Ma mère, sois bénie.

El, puisque celle enfin qui l'a reçu des cieux

Et qui n'est jamais lasse.

Sait encore se faire un joyau précieux

D'un pauvre enfant sans grâce,

Va, lu peux te parer de l'objet de tes soins

Au gré de ton envie, Car ce peu que je vaux est bien à toi du moins,

0 moitié de ma vie!

Février 1842.

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