A AUGUSTE V I T U
Sans doute elles vivaient, ces grappes mutilées Qu'une aveugle machine a sans pitié foulées ! Ne souffraient-elles pas lorsque le dur pressoir A déchiré leur chair du matin jusqu'au soir, Et lorsque de leur sein, meurtri de flétrissures, Leur pauvre àme a coulé par ces mille blessures ? Les ceps luxuriants et le raisin vermeil Des coteaux, ces beaux fruits que baisait le soleil, Sur le sol à présent gisent, cadavre infâme D'où se sont retirés le sourire et la flammé !
Sainte vigne, qu'importe ! à la clarté des deux Nous nous enivrerons de ton sang précieux ! Que le cœur du poète et la grappe qu'on souille Ne soient plus qu'une triste et honteuse dépouille, Qu'importe, si pour tous, au bruit d'un chant divin. Ruisselle éblouissant le flot sacré du vin !
Mars 1842.
A AUGUSTE SUPERSAG
Auguste, mon très bon, qui toujours as fléchi Pour les yeux en amande,
Sais-tu qu'hier matin j'ai beaucoup réfléchi Et que je me demande
Pourquoi décidément ce monde où nous rions A tant de choses sombres,
Et pourquoi Dieu n'a mis que de faibles rayons Dans un océan d'ombres ?
Pourquoi les champs, les prés, les montagnes, les cieux,
Les forêts, les prairies, Ne sont pas tout soleil, comme ces vases bleus
Pleins de chinoiseries?
Pourquoi près de l'éloge, ô mon alter ego !
Rampe la diatribe, Près du Musset charmant et du Victor Hugo
Le Bourgeois et le Scribe?
Pourquoi la belle femme incessamment voudra
Être le lot d'un pleutre, Lt pourquoi nous allons étonner Sumatra
Par nos chapeaux de feutre ?
Pourquoi de la cithare et du haut brodequin
Le trépas se combine, Et pourquoi c'est toujours ce vieux fat d'Arlequin
Dont s'éprend Colombine?
Pourquoi nous achetons avec un vrai transport
Tant de meubles rocaille, Et pourquoi dans le lit, lorsque l'Amour s'endort,
La Satiété bâille ?
Pourquoi tout ce qui brille est, excepté l'argent,
Un bagage inutile ?
Pourquoi rampe toujours au fond du lac changeant
Quelque hideux reptile?
Quand on aurait pu faire un monde jeune et beau
Plein de choses sans voiles.
Où tout serait zéphyr, où tout serait flambeau
Et pensives étoiles !
Où sur des fleuves d'or et sur l'azur sans fin
Des eaux mélancoliques, On aurait à son gré l'épaule d'un dauphin
Pour voitures publicjues !
Où, comme telle Agnès avec un seul jupon
Notre terre étant plate.
On verrait d'ici luire au pays du Japon
L'nc fleur écarlate !
Comme on retrancherait le chemin du tombeau,
Ce chemin où nous sommes, Kt qu'en ce pays-là chacun serait très beau.
Les femmes et les hommes,
L'Enfant Amour saurait à l'àme de chacun
Souffler ses folles gammes, l]t viendrait caresser d'un céleste parfum
Les hommes et les femmes.
Au lieu de nos brigands dont le flâneur risqua
De subir les principes, Les routes n'auraient plus que des fleurs d'angsoka
Et de larges tulipes.
On y verrait courir sous leurs diamants lourds.
Et pleines de folie, En souliers de satin, en robes de velours,
llosalinde et Célie.
Nous serions leurs amants et leurs amphitryons,
Et pour nos équipages.
Nous autres Orlandos, nous les habillerions
En casaques de pages.
Alors elles iraient, en pourpoint mi-parti,
Chercher des coupes pleines De ce nectar divin, le Lacryma-Christi,
Qui coulerait aux plaines.
Et comme elles seraient notre ange, notre amour
Et notre page rose, Elle nous serviraient de compagnons le jour,
Et la nuit d'autre chose.
Ou bien elles auraient des arcs et des carquois
En chasseurs d'alouettes, Nous diraient des chansons, rouleraient de leurs doigts
Nos molles cigarettes,
Avec la soie et l'or feraient pour les amants
De merveilleuses trames.
Déchireraient en bloc nos vers et nos romans
Et brûleraient nos drames.
J'oubliais de te dire, à ce qu'il me paraît,
Une chose importante!
Gomme ici-bas, chacun, où bon lui semblerait,
Pourrait planter sa tente.
Et libre d'être gueux et de tenir son rang
Sous la tiède atmosphère, Sans écrire de prose et sans verser de sang
Y vivre à ne rien faire,
Tous les gens que la Mort a mis sur les genoux
Et couverts de son aile Pourraient se réveiller pour goûter avec nous
Cette vie éternelle.
Alors, observateurs, refaisant un travail
D'époques espacées, Nous pourrions ce jour-là choisir dans le sérail
Des nations passées;
Faire avec Cléopàtre. ange, femme et bourreau,
Un gueuleton insigne, Et, comme Léander. aller chercher Héro
En nageant comme un cygne;
Courtiser Messaline, infante aux sens troublés,
Très belle, quoi qu'on fasse, Ou Camille, aux bras nus, qui courait sur les blés
Sans courber leur surface ;
Avoir Eve, Judith, Phèdre, Hélène, Thisbé,
Suzanne, ce prodige, Marion, cette fange où l'or pur est tombé,
Toi, Vénus Callipyge !
Il me semble que tout serait rare et profond
Dans cette fête énorme, Et qu'on y trouverait son compte pour le fond
Autant que pour la forme.
Pourquoi partout le mal vient-il donc à son tour?
Près du berceau la tombe.
Le bourbier près du flot de cristal, le vautour
Auprès de la colombe?
Pourquoi l'abimc creux sous le gazon des champs.
Dont nos âmes sont aises?
Pourquoi sous les beaux yeux et les limpides chants
Tant de choses mauvaises?
C'est peut-être que Dieu, qui met le diamant
Dans une pierre close Et le serpent sous l'herbe, a placé son aimant
Au fond de chaque chose.
Et, comme en chaque rêve adorable ou fatal,
En tout ce qui respire, C'est toujours sous le bien que se cache le mal,
Et le beau sous le pire;
Où l'un trouve à plaisir des monstres effrayés
Et des replis sans nombre.
L'autre voit des gazons et des chemins frayés,
Pleins d'harmonie et d'ombre.
Ainsi, quand des méchants contre le feu vainqueur
La colère s'édente, Nous autres, nous savons au fond de notre cœur
Garder la lampe ardente.
Qu'ils voient dans l'avenir et couvent dans leur sein
Le malheur et l'envie, Le calcul soucieux de quelque noir dessein
Qui leur use la vie!
Mais nous, insoucieux du mal et du tombeau. Tournons les yeux sans cesse
Vers ce que Dieu jeta de suave et de beau Parmi notre paresse !
Les chansons des oiseaux chez nous expatriés,
Les transparentes gazes, Le tulipes en or, les champs coloriés, Les caprices des vases,
Les lyres, les chansons, les horizons de feu,
Le zéphjr qui se pàmeî Pourquoi chercher ailleurs l'azur du pays bleu?
Nous Tavons dans notre âme.
Avril 1842.