‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 6 sur 160 · FEUILLETS DETACHES · texte numérisé non relu

FEUILLETS DETACHES

Est-ce toy, chère Élise Raci.ne, Estker

C'est là qu'elle priait. Là, sur ces blanches dalles Où je foule à mes pieds des tombes féodales, Vaguement enivré de la pompe des soirs. D'orgues, de chants divins, d"étoffes, d'encensoirs Et de beaux corps de femme à genoux sur la pierre, Je ne regardais qu'elle et sa blonM paupière, / Et lorsqu'elle partit, maîtresse de mon cœur, Il me sembla d'abord que du milieu du chœur Un ange de sculpture aux formes immortelles Se levait, pâle et triste, en déployant ses ailes !

D'où vient-il, ce lointain frisson d'épithalame? Quels cieux ont déroulé leurs nappes de saphir? Quel espoir inconnu m'anime ? Quel zéphyr A jeté dans ma vie errante un nom de femme?

Uuel oiseau près de moi chante sa folle gamine ? Quel éblouissement s'enfuit, pour me ravir, Comme le corail rose ou la perle d'Ophir Que poursuit le plongeur bercé par une lame?

En vain de ma pensée effarouchant l'essor,

Je veax loin de vos yeux pleins d'étincelles d'or \

L'entraîner, sur vos pas la rêveuse s'envole, '

Et, pour que mon tourment renaisse, ardent phénix, J'emporte dans mon cœur votre chère parole, Gomme un parfum subtil dans un vase d'onyx.

Oui,, mon cœur et ma vie!

Et je sais bien, 0 chère inassouvie,

Que ce n'est rien !

Ah! si j'étais la rose

Que le soir brun En souriant arrose

Dïin doux parfum;

Si j'étais le bois sombre Qui sur les champs

Jette au loin sa grande ombre Et ses doux chants,

Ou l'onde triomphale

D'où le soleil Sur son beau char d'opale

S'enfuit vermeil;

LES CARIATIDES. /o

Si j'étais la pervenche

Ou les roseaux.

Ou le lac, ou la branche

Pleine d'oiseaux,

Ou l'étoile qui marche

Dans un ciel pur.

Ou le vieux pont d'une arche

Au profil dur;

Si j'étais la voix pleine,

La voix des cors.

Qui fait bondir la plaine

A ses accords.

Ou la Nymphe du saule

Au sein nerveux Oui met sur son épaule

Ses longs cheveux;

A vous, ô charmeresse

Pleine d'attraits, Élise, à vous, sans cesse

Je donnerais

Ma voix, ma fleur, mon ombre

Douce à chacun, Mes chants, mes bruits sans nombre

Et mon parfum,

l'^t tout ce qui vous fête •

Comme une sœur.

Mais je suis un poëte

Plein de douceur,

Qui ne sait que bruire A tous les bruits,

Faire vibrer sa lyre Au vent des nuits,

Ou, quand le jour se lève

Tout azuré, S'envoler dans un rêve

Démesuré.

Donc, je vous ai servie, Heureux encor

De vous donner ma vie, Cette fleur d'or

Que tourmente et caresse Dans un rayon

La frivole déesse Illusion;

Mon esprit, qui s'enivre De vos clartés.

Et qui ne veut plus vivre Quand vous partez;

Et tout ce que je souffre Si loin du jour,

Et mon âme, ce gouffre Empli d'amour!

0 mon âme, ma voix pensive, 0 mon trésor échevelé.

Mon myosotis de la rive, Mon astre, mon rêve étoile !

Mon amour, ma blanche sirène, Calice d'argent où je bois, 0 ma jeune esclave, ô ma reine, Mon poëme à la douce voix !

Pourquoi, mon bel ange sans aile, Folle enfant qui me caressez, Pourquoi donc êtes-vous si belle Avec vos longs cheveux tressés ?

Oh ! quand dans nos lointaines courses. Sous l'abri des feuillages verts Nous allons cueillir près des sources Des pâquerettes et des vers,

Pourquoi le ciel bleu sur nos tètes Met-il son manteau de saphir, Et pourquoi la campagne en fêles Rit-elle au souffle du zéphyr?

Pourquoi dans la petite chambre, Lorsque tout bruit lointain se fond, L'air est-il comme imprégné d'ambre, L'eau pure, le divan profond ?

Enfant, sais-tu quelle puissance Nous enveloppe d'un regard, Et quels mots, de leur ciel immense, Nous disent la Nature et l'Art ?

La Nature nous dit : Poètes, A vous mes ruisseaux et mes prés, A vous mon ciel bleu sur vos têtes, A vous mes jardins diaprés !

78 LES CAi;iATii)i:s

A vous mes suaves murmures Et mes riches illusions, Mes épis, mes vendanges mûres Et mes couronnes de rayons !

L'Art nous dit ; A vous mes richesses, Mes symboles, mes libertés, Mes bijoux faits pour les duchesses, Mes cratères aux flancs sculptés !

A vous mes étoffes de soie, A vous mon luxe armoriai Et ma lumière qui flamboie Comme un palais impérial !

A vous mes splendides trophées, Mes Ovides, mes Camoëns, Mes Glucks, mes Mozarts, mes Orphécs, Mes Gimarosas, mes Rubens !

Eh bien ! oui, l'Art et la Nature Ont dit vrai tous les deux. A nous La source murmurante et pure Qui me voit baiser tes genoux !

A nous les étoffes soyeuses, A nous tout l'azur du blason, A nous les coupes glorieuses Où l'on sent mourir la raison ;

A nous les horizons sans voiles, A nous l'éclat bruyant du jour, A nous les nuits pleines d'étoiles, A nous les nuits pleines d'amour !

A nous le zéphyr dans la [)laine, A nous la brise sur les monts Et tout ce dont la vie est pleine.

Et les cieux, puisque nous aimons

Le zéphyr à la douce haleine Entrouvre la i^se des bois, Et sur les monts et dans la plaine 11 féconde tout à la fois.

Le lys et la rouge verveine S'échappent fleuris de ses doigts, Tout senivre à sa coupe pleine Et chacun tressaille à sa voix.

Mais il est une frêle plante

Qui se retire et fuit, tremblante,

Le baiser qui va la meurtrir.

Or, je sais des âmes plaintives Qui sont comme les sensitives Et que le bonheur fait mourir.

Tout vous adore, ô mon Elise, Et quand vous priez à l'église, Votre figure idéalise Jusqu'à la maison du bon Dieu.

Votre corps charmant qui se ploie Est comme un cantique de joie, Et, frémissant d'amour, envoie Son parfum de femme au saint lieu,

Votre missel a sur ses pages Bien des gracieuses images, Bien des ornements d'or, ouvrages D'un grand mosaïste inconnu; Et fier de vous faire une chaîne, Votre chapelet noir qui traîne Redit son madrigal d'ébène Aux blancheurs de votre bras nu.

Comme un troupeau leste et vorace, On voit s'élancer sur la trace De vos chevaux de noble race Mille amants, le cœur aux abois ; Derrière vous marche la foule, Mugissante comme la houle, Et dont le chuchotement roule A travers les détours du bois.

Des diamants et des topazes

A replonger dans leurs extases

Les Aladins expatriés.

Et des cercles de blonds Clitandres

Dont le cœur brûlant sous les cendres

Vous redit en fadaises tendres

Des souffrances dont vous riez.

Vous avez de blondes servantes Aux larges prunelles ardentes, Aux chevelures débordantes Pour essuyer vos blanches mains ; Vous portez les bonheurs en gerbe, Et sous votre talon superbe Mille fleurs s'éveillent dans l'herbe Afin d'embaumer vos chemins.

Moi, je suis un jeutie poëte

Dont la rêverie inquiète

N'a jamais connu d'autre fête

Que l'azur et le lys en fleur.

Je n'ai pour trésor que ma plume

Et ce cœur broyé, qui s'allume,

Comme le fer rouge à l'enclume,

Sous le lourd marteau du malheur.

Mon à me était comme cette onde Pleine d'amertume, qui gronde En son délire, et dont la sonde N'a jamais pu trouver le fond; Comme ce flot qu'un sable aride Absorbe de sa bouche avide, Et qui cherche à combler le vide D'un abîme vaste et profond.

Et pourtant vous, type suprême.

Vous m'avez dit tout haut : Je t'aime Vous m'avez couché' morne et blême Sur un beau lit de volupté; Vous avez rafraîchi ma lèv»re, Encor toute chaude de fièvre, Dans le doux vin pour qui l'orfèvre Poétise un cachot sculpté.

Vous m'avez fait des nuits d'ivresse Où le plaisir, sous la caresse, Pleure le raie de la mort.

Où toute pudeur se profane, Où l'ange le plus diaphane Se fait bacchante et courtisane Et grince des dents, et vous mordi

Puis VOUS m'avez dit à l'oreille Quelque étincelante merveille Dont la mélancolie éveille Les fibres de l'être endormi; Vous aviez la pudeur craintive De la mourante sensitive Qui renferme son cœur, plaintive De n'être morte qu'à demi.

Et le doute railleur m'assiège Lorsque, pris dans un divin piège, Mon cou plus pâle que la neige Est par vos bras blancs enlacé.

J'ai peur que le riant mensonge Du lac d'azur où je me plonge Ne soit l'illusion d'un songe Qui tenaille mon front glacé.

Or, dites-moi, rêve céleste, Pour que votre belle àme reste En proie à mon amour funeste, Les crimes que vous expiez?

Parlez-moi, pour que je devine De quel feu bout votre poitrine, Et quelle colère divine Vous met pantelante à mes pieds ?

Avez-vous surpris chez les anges

Le secret des strophes étranges

Qu'ils murmurent, quand leurs phalanges

S'envolent dans les airs subtils ?

Au Vatican, sur une toile,

Avez-vous dérobé l'étoile

Qu'une sainte paupière voile

Avec un réseau de longs cils?

r,ES CARIATIDES. Sîi

0 VOUS que la lumière adore,.

De quel astre et de quelle aurore Venez-vous, radieuse encore?

Je ne sais : en vain, ce trompeur, L'espoir, me caresse et me blâme; Je ne sais quel souffle en votre àme Alluma cette mer de flamme, 0 jeune déesse, et j'ai peur.

Le soleil souriait à la jeune nature.

L'hiver avait séché ses pleurs, Et la brise entr'ouvrait de son haleiïie pure

L'humide corolle des fleurs.

Le saule aux rameaux verts penchait sa rêverie

Sur les flots au reflet doré ; Le ruisseau murmurant dans la verte prairie

Souriait au ciel azuré.

Or, nous étions tous deux sous les tremblantes roses

Qu'épanouissait le printemps.

Si que sans y penser nos amours sont écloses,

Comme elles, presque en même temps.

Le rossignol disait sa plainte enchanteresse, Nous disions des serments jaloux ;

El tout en nous était joie, extase, tendresse... Ilélas! vous le rappelez-vous?

L'arbre pensif s'incline encor, l'insecte rôde.

L'églantier semble rajeunir, Le vent a son parfum, l'herbe son émeraude

Notre amour est un souvenir!

De mai à juillet 1839,

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