‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 78 sur 160 · LA SYMPHONIE DE LA NEIGE · texte numérisé non relu

LA SYMPHONIE DE LA NEIGE

Chaque année, au printemps, elles reviennent chargées de neige;

Dans la cour de la salle qu'embellissent les fleurs du Haïtang, elles rivalisent de blancheur avec la lune ;

Douze jalousies ornées de perles les enveloppent en se relevant ;

Un couj)le d'hirondelles blanches vole en haut et en bas.

Les deux jkunes filles lkttrkks, roman chinois.

La neige qui s'amasse et tombe clans la neige, Du ciel, à gros flocons, sur la terre descend, Et, comme pour les pas d'un triomphal corlège, Son glorieux tapis rayonne éblouissant.

D'autres regretteront, devant cette richesse, Les pourpris que l'Aurore arrose de ses pleurs. Le gazon aplani pour des pieds de duchesse, Et le rose printemps des oiseaux et des fleurs;

Et de ne plus revoir, au soleil d'or qui baise Les grands coquelicots, orgueil mouvant des blés, Les gammes de Rubens et de Paul Véronèse Tourbillonner en chœur devant leurs jeux troublés.

Mais moi, j'aime à songer devant cette harmonie, Et toutes les blancheurs des rêves anciens Mettent d'accord leurs voix pour une symphonie, Et leur rhythme plaintif me prend dans ses liens.

C'est dans le mol oubli d'un ciel douteux et pâle Qui donne à toute chose un prestige charmant, Et qui passe en douceur le duvet et l'opale, Que le drame du jour s'agite vaguement.

Leurs six ailes au vent, pareilles à des voiles, Les Anges sont épars dans les chemins du ciel; Les nuages rêveurs font la cour aux étoiles, Et tout l'éther frémit d'un amour sensuel.

Les lacs sont habités par la troupe des cvgnes. Qui semblent frissonner sous nos soleils pâlis. Et l'ombre du feuillage a les marbres insignes Dont un grêle rayon baise les pieds polis.

Ces filles de la Grèce aux allures profanes Écartent en riant les cheveux du bouleau : Et, cherchant le repos dans les flots diaphanes. L'escalier des palais plonge son pied dans l'eau.

Sur la vague s'agite une légère écume, Comme celle où, parmi les dauphins entraînés. Pleine, ainsi que les flots, de charme et d'amertume, Aphrodite jaillit des flots rassérénés.

(Dans la conque de nacre, avec ses pieds timides, - Vierge elle caressait les Grâces et les Jeux, Et les purs diamants et les perles humides Ruisselaient de sa bouche et de ses blonds cheveux.)

Voici les bois sacrés à la Mélancolie Où, mêlant à la brise un murmure confus, L'oranger, le laurier, le myrte d'Idalie Accueille mille oiseaux dans ses dômes toufîus.

C'est là que le pommier fleuril, et que la rose, Fière de son bouton suave, encor tout blanc, Déjà pâmée, attend que l'Aurore l'arrose Et que l'enfant au dard la teigne de son sang.

En cavalcade, au long des terrasses de brique, Des dames, dont Zéphyr baise le front mulin, Avec des cavaliers au sourire lubrique, Passent dans leurs habits d'hermine et de satin.

Los pages, les muguets langoureux et bravaches. Et les belles de cour, aux cheveux crespelés, Font briller dans la nuit, sous d'insolents panaches. Les fronts de leurs chevaux d'une flamme étoiles.

La nappe encore vierge est mise pour l'orgie. Et les flacons d'argent brillent sur le dressoir, Tandis ({u'à la fenêtre, avec sa main rougie, Elvire désolée agite son mouchoir.

Etdans l'ombre, un fuyard, qu'une autre ombre accompagne, Les cheveux hérissés par le vent qui les suit. Rejoint ses compagnons dans l'immense campagne, Au gabj) d'un coursier sombre comme la Nuit.

Blanche, dans un massif, dort parmi les dentelles Dont le bouquet foisonne autour de ses beaux seins: Elle rêve, et son corps, semblable aux tourterelles, Creuse en nid embaumé le duvet des coussins.

Auprès d'elle, à mi-voix, deux colombes mystiques, Au milieu des ardeurs du tiède renouveau. Se murmurent, ainsi que des lyres antiques. Des vers d'Anacréon, d'Orphée et de Sappho.

Ainsi la Uèverie en mon âme s'épanche, Et, le front caressé par ses folles fraîcheurs, J'entends s'épanouir en moi (divine Blanche!) L'accord mélodieux de toutes les blancheurs.

Mais ces pâles amours de fleurs et de sculptures, Dont je mène en chantant le chœur étiolé, Sont encore à mes yeux moins blanches et moins pures Que votre àme sereine, o Lys inviolé!

Janvier 1844.

Dans le vieux cimetière, où cette chaude pluie

Sur l'aubépine en fleurs A versé, dans un flot que le soleil essuie,

Des parfums et des pleurs;

Au coucher du soleil, dans le vieux cimetière

Où, sur chaque tombeau, Des bouquets de rayons empourprent l'humble pierre,

Entrons, il y fait beau !

Le ciel, bariolé par la métamorphose

De son limpide azur, Borde joyeusement d'écume grise et rose

Son grand lac d'un bleu pur.

Puisqu'ils vivent encor dans ces riants calices

De soleil amoureux, ]^es morts qui sont couchés dans ce lieu de délices,

Ils doivent être heureux!

Leur t\me nous parfume, et la grande Nature,

Si pleine de raison, A fait avec leurs corps tombés en pourriture

Sa belle floraison.

Oui. c'est d'eux que nous vient cette ombre douce et triste

Et ce sont eux encor Ces bouquets de corail, ces thyrses d'améthyste,

Ces riches grappes d'or!

Ce sont eux ces rosiers aux mille roses blanches

Et ces amaryllis.

Et ce bleuet céleste et ces tendres pervenches.

Et ce sont eux ces lys !

De même la Nature, avec mélancolie,

Jusqu'au matin vermeil Laisse la vaine cendre en nous ensevelie

Pourrir loin du soleil;

Haine, douleur, néant de la gloire et du crime,

Et, baignant de rayons tout ce fumier sublime,

Illusion d'un jour ; nant de rayons tout Elle en fait de l'amour!

Mai 184o.

L'ÉTAXG MALO

Quand le froid de la mort enveloppe cette argile soutirante, où va Tàme immortelle?

Byuox.

Il est un triste lac à l'eau tranquille et noire Dont jamais le soleil ne vient broder la moire, Et dont tous les oiseaux évitent les abords. Un chêne vigoureux a grandi sur ses bords, Et, courbé par le Temps jusqu'aux ondes, étale Sur la cime des flots sa masse horizontale. Son feuillage muet se tait malgré le vent ; Le nymphéa, Tiris, le nénufar mouvant.

Le bleu myosotis et la pervenche sombre Penchent étiolés, ou meurent sous cette ombre. Ainsi, quand sur le cœur, dans sa jeune saison. Amour! tu fais tomber ta large frondaison Et tes rameaux géants dont le fardeau l'accable. Tout s'étiole et meurt sous ton ombre implacable.

Août 18ii.

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