‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 97 sur 160 · LE PALAIS DE LA MODE · texte numérisé non relu

LE PALAIS DE LA MODE

11 est un clair palais fait de cristal de roche. Dans un nid de rosiers, au bord d'un fleuve bleu. Les vases, les émaux, les verres de Lahoche Y brillent sous l'argent des chandeliers en feu.

Dans le nuage gris qui sort des cassolettes Folâtrent des oiseaux peints de mille couleurs. Et, veloutés et frais comme des violettes, Les divans parfumés se cachent dans les fleurs.

Sur leurs paies coussins plus doux qu'une caresse, Repose un front couvert des ornements royaux. C'est le front triste et pur d'une jeune Déesse Qui sous ses petits pieds foule mille joyaux.

Elle brise en jouant, comme un oiseau son aile, Tous les hochets d'hier, cent caprices dorés, Et rêve, en chiffonnant la soie et la dentelle, Aux caprices nouveaux qui seront adorés.

Cette reine sereine et folle, c'est la Mode. Cent filles de seize ans, nymphes aux fiers trésors. Le long de leurs genoux, pour éclairer mon ode, De leurs cheveux épars laissent flotter les ors.

Leurs ongles sont armés de l'aiguille féerique, Et dans la blonde en fleur cisèlent un bonnet. Comme Pétrarque, fils de la Grèce lyrique. Pour la chaude Italie ébauchait le sonnet.

Elle sort de leur main voluptueuse et douce, La pourpre qu'eût aimée un prince lydien, Et, nuage de feu, ce cachemire où Brousse Nous vend toutes les fleurs du soleil indien.

Et lorsque de New-York, de Londres ou d'Asie, Les reines des salons de tous les archipels Disent : Quel nouveau charme et quelle fantaisie Rajeunira demain nos attraits éternels?

Mille petits Amours, cohorte aux ailes roses. Du palais radieux s'envolent tout joufflus. Et, traversant le ciel rempli d'apothéoses. Portent à l'univers ces ordres absolus :

Demain, vous porterez ces étoffes de guêpe,

Satins d'or dont le rose illumine les bouts,

Et ces chapeaux tout clairs, faits de brume ou de crêpe

Où flotte la nuée en fleur des marabouts!

Avant que le raisin des Bacchantes mûrisse, Pour refléter les feux et les l^^s de l'été. Vous aurez ces bijoux en acier que Meurice Fit clairs comme les flots du doux Guadalété !

Vous aurez ces peignoirs plus pâles que le marbre. Ces bas tout découpés pour les yeux de l'Amour, Et ces mouchoirs chinois faits d'une écorce d'arbre, Et ces cols merveilleux bâtis de points à jour!

Et, près de ces bouquets si frêles du barège Dont la grâce a tordu les faciles volants. Voici les pompadours plus légers que la neige, Fonds roses, fonds lilas, fond céleste et fonds blancs!

Voici les beaux jardins prédits par les sibylles, Feuillaisons d'émeraude et bleuets de saphir, Les rubis, les bouquets de lys à fleurs mobiles Dont les gros diamants tressaillent au zéphyr.

Enfin, pour resplendir à vos tables insignes, Nous avons les flambeaux gais comme des bijoux, Et le linge pareil à la toison des cygnes, Et les Eldorados entassés en surtouts!

Et le vermeil qui grimpe en mille architectures, Soleils d'orfèvrerie et fils d'argent tramés. Et tous ces paradis terrestres des sculptures Arrachés par Klagmann aux métaux enflammés.

Nous avons fait lleurir Tivoirc dos ombrelles Et fixé parmi l'or les flammes de l'émail, Et, pour mieux vous distraire, apaisé les querelles De ces dragons chinois peints sur votre éventail.

Nous avons déchiré la poitrine de TOnde Pour y chercher la perle agréable à vos yeux. Et, pour faire de vous les maîtresses du monde, La Mode a fait éclore un monde merveilleux.

(Test pour qu'il brille mieux sur votre épaule pure, Le myrte du désir, adorable et fatal, Qu'elle chiffonne encor la soie et la guipure Sur les coussins rosés du palais de cristal.

Pourtant, souvenez-vous, jeunes charmeuses d'àmes. Oue c'est le seul Amour dont le flambeau changeant, En jouant autour d'eux, remplit de vagues flammes Le satin, le velours et la toile d'argent.

Ah! si Paris est roi parmi toutes les villes, C'est que c'est le pays où l'Amour, d'un regard, A fait naître, au milieu de cent guerres civiles. Pour le chanter en vers son poëte Ronsard.

< l'est que, lorsqu'on y sent passer comme une flèche, Au milieu d'un éclat de [)arure et de voix, Un essaim de péris au bord d'une calèche. Parmi les feuillaisons, dans un nuage, au bois.

On peut dire à coup sur, tout bas : Chacune d'elles, En causant du dernier ballet ou des Bouffons, Songe à quelque amitié belle entre les plus belles, Et son cœur bat plus fort sous ces jolis chiffons.

C'est (]ue là, quand la Valse autour d'une muraille Fait bondir avec Strauss deux cents couples charmés, Plus d'un regard sourit, plus d'une main tressaille Dans l'humide prison de ses gants parfumés.

C'est que là, la Féerie amoureuse et le Rêve Vivent parmi le luxe et les fleurs d'une cour Et c'est là seulement que les filleules d'Eve Ont lu jusqu'à la fin le roman de l'Amour.

Janvier 1850.

Homme, tu peux faucher, par un sombre désastre,

Les arbres chevelus ; tu fais obéir l'astre

Et le flot; ta pensée orageuse dans l'air

S'élance avec le vol furieux de l'éclair.

Et, nautonier, tu prends les cieux à l'abordage.

Cependant, le plus clair de ton vaste héritage,

Ce que tu sauveras de cent débris flottants,

Le trésor qui te reste en somme, et que le Temps

Ne dispersera pas avec sa rude haleine,

0 vainqueur des soleils, c'est la gloire d'Hélène,

Le divin Péléide en pleurs pour Briséis,

Et le vieux sang qui fume au bord du Simoïs.

Juin 1846.

Vous en qui je salue une nouvelle aurore.

Vous tous qui m'aimerez, Jeunes hommes des temps qui ne sont pas encore,

0 bataillons sacrés !

LE SANG dp: la coupe. 341

Et vous, poètes, pleins comme moi de tendresse,

Qui relirez mes vers Sur l'herbe, en regardant votre jeune maîtresse

Et les feuillages verts!

Vous les lirez, enfants à chevelure blonde,

Cœurs tout extasiés, Quand mon corps dormira sous la terre féconde

Au milieu des rosiers.

Mais moi, vêtu de pourpre, en d'éternelles fêtes

Dont je prendrai ma part, Je boirai le nectar au séjour des poètes,

A côté de Ronsard.

Là, dans ces lieux où tout a des splendeurs divines,

Ondes, lumière, accords, Nos yeux s'enivreront de formes féminines

Plus belles que des corps ;

El tous les deux, parmi des spectacles féeriques

Qui dureront toujours.

Nous nous raconterons nos batailles lyriques

Et nos belles amours.

Vous cependant, mes fils, nés pour la poésie

Et l'ode aux flots vainqueurs.

Vous puiserez la joie au fleuve d'ambroisie

Qui coula de nos cœurs.

• Comme, aujourd'hui rêveur près de quel(iue fontaine

Je redemande en vain Le secret des amours de Marie et d'Hélène

A mon maître divin,

Vous redirez aussi les grâces d'Aurélie

Aux oiseaux de Cypris, Au rossignol des bois, à la rose pâlie,

Au bleu myosotis !

Vous demanderez tous à mes vers de vous dire

Quelle fut la beauté Dont mes rimes en fleur adoraient le sourire

De rose et de clarté !

Ils vous la montreront, ces vers dont s'émerveille

La chanson des hautbois, Ruisselante de feux comme une aube vermeille,

Rose et neige à la fois ;

Et telle qu'à présent, jeune fille hautaine

Au sein délicieux, Elle ravit d'amour l'azur de la fontaine

Et l'escarboucle aux cieux.

On dirait à la voir que, de sa main profonde.

Dieu, sur son trône assis, A pétri de nouveau, pour en refaire un monde,

Une Eve aux noirs sourcils !

€ar elle est fière, et seule, Ange mystérieuse.

Sourit et marche encor Avec la majesté d'une victorieuse

A la cuirasse d'or.

Et, comme cette Muse à qui le temps pardonne

Sans tache et sans affront, Elle pourrait aussi porter une couronne

D'étoiles à son front.

A ce front souriant, poli comme l'ivoire

Des lys inviolés, Que de leurs lourds anneaux encadrent avec gioire

Ses bandeaux ondulés I

Un signe querelleur folâtre sur sa joue

Qu'un clair duvet défend, Et sa bouche amoureuse, où la clarté se joue,

Est d'un petit enfant.

Sous l'ombre des sourcils et leur arcade noire,

Pareils à l'or du jour, Ses grands yeux tout vermeils s'ouvrent comme pour boire

Des océans d'amour,

Et la même lumière en frémissant arrose

D'un ton timide et pur Sur un front mat et clair les narines de rose

Et les veines d'azur.

Son col de marbre où luit votre blancheur insigne,

0 neiges de l'Ida, S'incline mollement, comme le divin cygne

Sur le sein de Léda.

Otte tète ingénue et ce corps de Déesse,

Ensemble harmonieux.

Lui donnent l'éternelle et sereine jeunesse

Des enfants et des Dieux.

Des grands camellias défiant les calices,

Telles, orgueil d'Éros, Les femmes de Pradier sortent calmes et lisses

Du marbre de Paros.

Dans ces temps où les Dieux de l'Hellade vivante

Fleurissaient les chemins, L'orgueilleuse Gjpris eût été sa servante

Pour lui baiser les mains;

Et triste, agenouillée en larmes parmi l'herbe,

La Déesse, en songeant, Elle-même eût noué sur sa jambe superbe

Le cothurne d'argent I

Ainsi vous la verrez dans les brûlants délires

De vos cœurs embrasés, Et sachez que sa voix eut la douceur des lyres

Et des premiers baisers.

Amants qui devez naître ! et le doux nom de Laure,

Dans les vers cent fois lus.

Et l'Elvire aux beaux yeux que le génie adore

Ne vous troubleront plus.

Et vous ferez chanter par quel(|ue fier poëte.

Mon fils et mon rival, Les femmes qui seront une image imparfaite

De ce type idéal.

Juin i846.

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