‹ ŒuvresChapitre 11 sur 41 · NOSTALGIE · texte numérisé non relu

NOSTALGIE

V^hI lorsque incessamment tant de caprices noirs

S'impriment à la rame, Et que notre Thalie accouche tous les soirs

D'un nouveau mélodrame;

Que les analyseurs sur leurs gros feuilletons

Jettent leur sel attique, Et, tout en disséquant, chantent sur tous les tons

Les devoirs du critique;

Que dans un bouge affreux des orateurs blafards

Dissertent sur les nègres, Que l'actrice en haillons étale tous ses fards

Sur ses ossements maigres;

Qu'au bout d'un pont très lourd trois cents provinciaux

Tout altérés de lucre, Discutent gravement en des termes si hauts

Sur l'avenir du sucre;

Que de piètres Phcebus au regard indigo

Flattent leur Muse vile, Encensent d'Ennery, jugent Victor Hugo,

Et font du vaudeville ;

Lorsque de vieux rimeurs fatiguent l'aquilon

De strophes chevillées, Que sans nulle vergogne on expose au Salon

Des femmes habillées;

Que chez nos miss Lilas, entre deux verres d'eau,

Un grand renom se forge, Que nos beautés du jour, reines par Cupido,

N'ont pas même de gorge;

Qu'entre des arbres peints, à ce vieil Opéra

Dont on dit tant de choses, Les fruits du cotonnier qu'un lord Anglais paiera

Dansent en maillots roses ;

Que ne puis-je, ô Paris, vieille ville aux abois,

Te fuir d'un pas agile, Et me mêler là-bas, sous l'ombrage des bois,

Aux bergers de Virgile!

Voir les chevreaux lascifs errer près d'un ravin

Ou parcourir la plaine, Et, comme Mnacylus, rencontrer, pris de vin,

Le bon homme Silène ;

Près des saules courbés poursuivre Amaryllis

Au jeune sein d'albâtre, Voir les nymphes emplir leurs corbeilles de lys

Pour Alexis le pâtre ;

Dans les gazons fleuris, au murmure de l'eau,

Dépenser mes journées A dire quelques chants aux filles d'Apollo

En strophes alternées ;

Pleurer Daphnis ravi par un cruel destin, Et, fuyant nos martyres,

Mieux qu'Alphesibceus en dansant au festin Imiter les Satyres 1

Février 1842.

lP6 LES CARIATIDES

La Renaissance

Ameine avecques toy la Cyprienne sainte.. Ronsard, Églogue n.

v^ n a dit qu'une vierge à la parure d'or Sur l'épaule des flots vint de Cypre à Cythère, Et que ses pieds polis, en caressant la terre, A chacun de ses pas laissèrent un trésor.

L'oiseau vermeil, qui chante en prenant son essor, Emplit d'enchantements la forêt solitaire, Et les ruisseaux glacés où l'on se désaltère, Sentirent dans leurs flots plus de fraîcheur encor.

La fleur s'ouvrit plus pure aux baisers de la brise, Et sous les myrtes verts, la vierge plus éprise Releva dans ses bras son amant à genoux.

De même quand plus tard, autre Anadyomène, La Renaissance vint, et rayonna sur nous, Toute chose fleurit au fond de l'âme humaine.

Juin 1842.

1 rois femmes à la tête blonde Pour une mission féconde Ont rayonné sur notre monde :

Eve, la Joie et la Beauté; Maria, la Virginité; Madeleine, la Charité.

Parfumés comme des calices, Dans la clarté, leurs cheveux lisses Versent d'éternelles délices.

Juin 1842.

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l88 LES CARI 1TIDES

La Déesse

Quand au matin ma déesse s'habille

D'un riche or crespe ombrageant ses talons...

Ronsard. — amours, livre 1.

V^uand les trois déités à la charmante voix Aux pieds du blond Paris mirent leur jalousie, Pallas dit à l'enfant : Si ton cœur m'a choisie, Je te réserverai de terribles exploits.

Junon leva la tête, et lui dit : Sous tes lois Je mettrai, si tu veux, les trônes de l'Asie, Et tu dérouleras ta riche fantaisie Sur les fronts inclinés des peuples et des rois.

Mais celle devant qui pâlissent les étoiles

Inexorablement détacha ses longs voiles

Et montra les splendeurs sereines de son corps.

Et toi lèvre éloquente, ô raison précieuse, O Beauté, vision faite de purs accords, Tu le persuadas, grande silencieuse 1

Juin 1842.

Sachons adorer! Sachons lirel La Coupe, le Sein et la Lyre Nous donnent le triple délire.

Symbole dont le fier dessin Fut jadis moulé sur le Sein, La Coupe inspire un grand dessein.

La Lyre, voix de l'Ionie, Que le vulgaire admire et nie, Contient la céleste harmonie.

Juin 1642

IQO LES CARIATIDES

Idolâtrie

Les sociétés polies, mais idolâtres, de Rome et d'Athènes, ignoraient la céleste dignité de la femme, révélée plus tard aux hommes par le Dieu qui voulut naître d'une fille d'Eve.

Victor Hugo, Littérature et Philosophie mêlées.

être divin, mètre de bonne race, Que nous rapporte un poëte nouveau, Toi qui jadis combattais pour Horace, Rhythme de Sappho 1

Fais-moi fléchir la belle nymphe éprise Que je désire avec un doux émoi, Quoique son cœur pour Diane méprise Et Vénus et moi 1

Car chaque nuit, les Grâces, troupe nue, Viennent baiser, dans un céleste accord, Son chaste sein, lorsque cette ingénue Lydia s'endort.

Si folâtrant avec les chasseresses, Elle s'ébat dans vos flots querelleurs, Oh ! faites-lui vos plus folles caresses, Naïades en pleurs l

Inspire-moi, toi qui portes la lyre, Toi dont le char devance l'aquilon, Des chants que brûle un amoureux délire, Phcebus Apollon 1

Et toi, Cypris, veux-tu la prendre au piège? Alors je t'offre avec un myrte vert Des tourtereaux plus blancs que n'est la neige Ou le lys ouvert 1

Juin 1842.

IVlÊME en deuil pour cent trahisons,

A vos soleils nous embrasons

Nos coeurs meurtris, jeunes saisons!

O premières roses trémières 1 O premières amours! Premières Aurores, aux riches lumières !

Malgré l'hiver et les autans, Ressuscitent, vainqueurs du temps, Vos étés aux cheveux flottants 1

Juin 1842.

Amour angélique

Oh ! l'amour ! dit elle, — et i* voix tremblait et son œil rayonnait, — c'est être deux et n'être qu'un. Un homme et une femme qui se fondent en nn ange, c'est le ciel.

Victor Hugo, Noire-Dame de Paris, liv. II, chap. vu.

.L'ange aimé qu'ici-bas je révère et je prie Est une enfant voilée avec ses longs cheveux

A qui le ciel, pour qu'elle nous sourie, A donné le regard de la vierge Marie.

Ame que l'azur expatrie Pour qu'elle recueille nos vœux, Jeune âme limpide et fleurie Comme les fleurs de la prairie Aux calices roses ou bleus!

Comme l'autre Ëloa, c'est la sœur des archanges, Qui pour nous faire vivre aux mystiques amours,

A quitté les blondes phalanges Et souille ses pieds blancs à parcourir nos fanges.

Aussi nos ferveurs sont étranges :

Ce sont des rêves sans détours, Ce sont des plaisirs sans mélanges, Des extases et des échanges Qui dureront plus que les jours!

C'est un chemin frayé plein d'une douce joie, Un vase de parfums, une coupe de miel,

Un météore qui flamboie Comme un beau chérubin dans sa robe de soie.

Il ne craint pas que Dieu le voie :

C'est un amour pur et sans fiel Où toute notre âme se noie Et dont l'aile ne se déploie Que pour s'élancer vers le ciell

Juin 1842.

Loy s

Elle cueille des marguerites et les effeuille pour s'assurer de l'amour de Loys.

Théophile Gautier, Giselle, acte I, scène 1 v.

IVlox Loys, j'ai sous vos prunelles, Oublié, dans mon cœur troublé, Mon époux qui s'en est allé Pour combattre les infidèles.

Quand nous le croirons loin encor, Il sera là, Dieu nous pardonne!

Mon beau page, quel bruit résonne?

Est-ce lui qui sonne du cor?

J'ai lu dans un ancien poëme Qu'une autre Yolande autrefois Près de son page Hector de Foix Oublia son époux de môme.

Elle gardait comme un trésor Ces extases que l'amour donne. — Mon beau page, quel bruit résonne?

Est-ce lui qui sonne du cor?

Cette Yolande était duchesse, Mille vassaux étaient son bien, Et son bel ami n'avait rien due ses cheveux blonds pour richesse.

Pour cet enfant aux cheveux d'or La dame eût vendu sa couronne. — Mon beau page, quel bruit résonne?

Est-ce lui qui sonne du cor?

Ces amants qu'un doux rêve assemble, Ont souvent passé plus d'un jour A se dire des chants d'amour, Ou bien à regarder ensemble Les oiseaux prendre leur essor Vers l'azur qui tremble et frissonne. — Mon beau page, quel bruit résonne?

Est-ce lui qui sonne du cor?

Ou bien ils passaient leurs journées A revoir d'auréoles ceints Les bonnes Vierges et les Saints Dans les Bibles enluminées.

L'Amour dit son confiteor Sans écouter l'heure qui sonne. — Mon beau page, quel bruit résonne?

Est-ce lui qui sonne du cor?

Comme leurs lèvres en délire

Un soir longuement s'assemblaient,

En des baisers qui ressemblaient

Aux frémissements d'une lyre,

On entendit au corridor

Les pas de l'époux en personne. —

Mon beau page, quel bruit résonne?

Est-ce lui qui sonne du cor?

Sais-tu quel sort on nous destine?

Le malheureux page exilé, Plein d'un regret inconsolé, Alla mourir en Palestine.

Toujours pleurant son cher Hector, La dame au couvent mourut nonne. — Mon beau page, quel bruit résonne?

Est-ce lui qui sonne du cor?

Tovricr 1841.

JDien souvent je revois sous mes paupières closes, La nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses, Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul, Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul, Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes, Le ciel de mon enfance où volent des colombes, Les larges tapis d'herbe où l'on m'a promené Tout petit, la maison riante où je suis né Et les chemins touffus, creusés comme des gorges, Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges, A qui mes souvenirs les plus doux sont liés.

Et son sorbier, son haut salon de peupliers, Sa source au flot si froid par la mousse embellie Où je m'en allais boire avec ma sœur Zélie, Je les revois; je vois les bons vieux vignerons Et les abeilles d'or qui volaient sur nos tronts, Le verger plein d'oiseaux, de chansons, de murmures, Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres, Et j'entends près de nous monter sur le coteau Les joyeux aboiements de mon chien Calistol

Septembre 1841.

Tu as loué Leïla en rimes qui, par leur enchaînement, donnent l'idée d'une étoffe rayée d'Yémen.

Traduction d'un poème arabe, Notes des Orientales.

Il semble qu'aux sultans Dieu même Pour femmes donne ses houris.

Mais, pour moi, la vierge qui m'aime, La vierge dont je suis épris, —

Les sultanes troublent le monde Pour accomplir un de leurs vœux. — La vierge qui m'aime est plus blonde Que les sables sous les flots bleus.

Le duvet où leur front sommeille Au poids de l'or s'amoncela. — Rose, une rose est moins vermeille Que la bouche de Leïla.

Elles ont la ceinture étroite, Les perles d'or et le turban. — Sa taille flexible est plus droite Que les cèdres du mont Liban !

Le hamac envolé se penche Et les berce en son doux essor. — L'étoile au front des cieux est blanche, Mais sa joue est plus blanche encor.

Elles ont la fête nocturne Aux lueurs des flambeaux tremblants. - Ses bras comme des anses d'urne S'arrondissent polis et blancs.

Elles ont de beaux bains de marbre Où sourit le ciel étoile. — ■ Comme elle dormait sous un arbre, J'ai vu son beau sein dévoilé.

Chaque esclave au tyran veut plaire Comme chaque fleur au soleil. — Elle n'a pas eu de colère Quand j'ai troublé son cher sommeil,

Dans leurs palais d'or, prisons closes, Leurs chants endorment leurs ennuis.

Elle m'a dit tout bas des choses Que je rêve tout haut les nuits 1

Sa Hautesse les a d'un signe.

Il est le seul et le premier. — Ses bras étaient comme la vigne Qui s'enlace aux bras du palmier !

Quand un seul maître a cent maîtresses, Un jour n'a pas de lendemain. — Elle m'inondait de ses tresses Pleines d'un parfum de jasmin I

Ce sont cent autels pour un prêtre, Ou pour un seul char cent essieux. — Nous avons cru voir apparaître La neuvième sphère des cieux!

Quelquefois les sultanes lèvent Un coin de leur voile en passant. — Nous avions l'extase que rêvent Les élus du Dieu tout puissant!

Mais ce crime est la perte sûre Des amants, toujours épiés. — Laissez-moi baiser sa chaussure Et mettre mon front sous ses pieds!

Février 1841.

Vénus couchée

D'un plus hault vol, d'aile mieux emplumée Ne la pouuoit rauir ce petit Dieu; Et ne pouuoit encor' en plus hault lieu, Ny en plus seur sa flamme estre allumée.

Ioachim dv Bellay, Inscriptions.

.L'été brille; Phœbus perce de mille traits, En haine de sa sœur, les vierges des forêts, Et dans leurs flancs brûlés de flammes vengeresses Il allume le sang des jeunes chasseresses. Dans les sillons rougis par les feux de l'été, Entouré d'un essaim, le bœuf ensanglanté Marche les pieds brûlants sous de folles morsures. Tout succombe : au lointain les Nymphes sans ceinture Avec leurs grands cheveux par le soleil flétris Épongent leurs bras nus dans les fleuves taris, Et, fuyant deux à deux le sable des rivages, Vont cacher leurs ardeurs dans les antres sauvages. Dans le fond des forêts, sous un ciel morne et bleu, Vénus, les yeux mourants et les lèvres en feu,

S'est couchée au milieu des grandes touffes d'herbe

Ainsi qu'une panthère indolente et superbe.

Dénouant son cothurne et son manteau vermeil,

Elle laisse agacer par les traits du soleil

Les beaux reins d'un enfant qui dort sur sa poitrine,

Et tandis que frémit sa lèvre purpurine,

Un ruisseau murmurant sur un lit de graviers,

Amoureux de Cypris, vient lui baiser les pieds.

Sur son beau sein de neige Ëros maître du monde Repose, et les anneaux de sa crinière blonde Brillent, et cependant qu'un doux zéphyr ami Caresse la guerrière et son fils endormi, Près d'eux gisent parmi l'herbe verte et la menthe Les traits souillés de sang et la torche fumante.

Février 1841.

X ourquoi, courtisane, Vendre ton amour, La fleur diaphane,

La fleur diaphane Que fleurit le jour Et que la main fane,

La rose d'amour?

— Pourquoi, blond poëte, Ouvrir au passant Ta douleur muette,

Ta douleur muette, Lys éblouissant Que la foule jette

Et brise en passant?

— Ton cœur qui se pâme Brûle pour chacun :

Tu souilles la flamme 1

— Tu souilles la flamme!

Tout a son parfum :

La caresse et l'âme,

Dans tout, dans chacun 1

— Mon hymne rapporte Comme un souvenir

La croyance morte.

— La croyance morte Ne peut revenir

Par la même porte,

Comme un souvenir:

Mais quand l'amour cesse, On vient l'allumer A ma folle ivresse.

— Oh va ! nulle ivresse Ne peut ranimer L'amour en détresse,

Ni le rallumer 1 Février 1841.

LES CARIATIDES 2QJ

Le Stigmate

Et in fronte ejus nomen scriptum : Mysterium...

Apocalypsis, caput x y 1 1 .

ne nuit qu'il pleuvait, un poëte profane M'entraîna follement chez une courtisane Aux épaules de lys, dont les jeunes rimeurs Couronnaient à l'envi leur corbeille aux primeurs. Donc, je me promettais une femme superbe Souriant au soleil comme les blés en herbe, Avec mille désirs allumés dans ces yeux Qui reflètent le ciel comme les bleuets bleus.

Je rêvais une joue aux roses enflammées, Des seins très à l'étroit dans des robes lamées, Des mules de velours à des pieds plus polis Que les marbres anciens par Dypcene amollis, Dans une bouche folle aux perles inconnues La Muse d'autrefois chantant des choses nues,

Des Boucher fleurissants épanouis au mur, Et des vases chinois pleins de pays d'azur. Hélas! qui se connaît aux affaires humaines? On se trompe aux Agnès tout comme aux Célimènes: Toute prédiction est un rêve qui ment!

Ainsi jugez un peu de mon étonnement Lorsque la Nérissa de la femme aux épaules Vint, avec un air chaste et des cheveux en saules, Annoncer nos deux noms, et que je vis enfin L'endroit mystérieux dont j'avais eu si faim.

C'était un oratoire à peine éclairé, grave Et mystique, rempli d'une fraîcheur suave, Et l'œil dans ce réduit calme et silencieux Par la fenêtre ouverte apercevait les deux. Le mur était tendu de cette moire brune Où vient aux pâles nuits jouer le clair de lune, Et pour tout ornement on y voyait en l'air La Melancholia du maître Albert Durer, Cet Ange dont le front, sous ses cheveux en ondes, Porte dans le regard tant de douleurs profondes. Sur un meuble gothique aux flancs noirs et sculptés Parlant des voix du ciel et non des voluptés, Souriait tristement une Bible entr'ouverte Sur une tranche d'or ouvrant sa robe verte.

Pour la femme, elle était assise, en peignoir brun, Sur un pauvre escabeau. Ses cheveux sans parfum Retombaient en pleurant sur sa robe sévère. Son regard était pur comme une primevère

Humide de rosée. Un long chapelet gris Roulait sinistrement dans ses doigts amaigris, Et son front inspiré, dans une clarté sombre Pâlissait tristement, plein de lumière et d'ombre !

Mais bientôt je vis luire, en m'approchant plus près Dans ce divin tableau, sombre comme un cyprès, Dont mon premier regard n'avait fait qu'une ébauche, Aux lèvres de l'enfant le doigt de la débauche, Sur les feuillets du livre une tache de vin. Et je me dis alors dans mon cœur : C'est en vain Que par les flots de miel on déguise l'absinthe, Et l'orgie aux pieds nus par une chose sainte. Car Dieu, qui ne veut pas de tare à son trésor Et qui pèse à la fois dans sa balance d'or Le prince et la fourmi, le brin d'herbe et le trône, Met la tache éternelle au front de Babylonel

Février 1841.

Prosopopée d'une Vénus

Si quelque Vénus toute nue Gémit, pauvre marbre désert, C'est lui dans la verte avenue Qui la caresse et qui la sert.

Victor Hugo, Les Voix intérieures.

él as! devant le noir feuillage de cet arbre, J'ai le cœur tout glacé dans ma robe de marbre, Et par mes yeux, troués d'ulcères inconnus, La pluie en gémissant pleure sur mes bras nus. Entre mes pieds, jadis plus blancs que des étoiles, Arachné lentement tisse de fines toiles, Et tu n'es plus, Scyllis, pour que sous ton ciseau Je me relève un jour souple comme un roseau!

En ce temps où la fleur se cache sous les herbes, Nul ne sait le secret de nos formes superbes, Nul ne sait revêtir quelque rêve éclatant De contours gracieux, et dans son cœur n'entend

L'harmonie imposante et la sainte musique Où chantent les accords de la beauté physique ! Hélas ! qui me rendra ces jours pleins de clarté Où l'on ne m'appelait que Vénus Astarté, Où, seule, ma pensée habitait sous la pierre, Mais où mon corps vivait dans la nature entière, Où Glycère et Lydie, où Clymène et Phyllis Portaient mes noms écrits sur leurs gorges de lys ; Où, pour l'artiste élu qui pare et qui contemple, Chaque âge avait un nom, chaque harmonie un temple

Oh ! trois et quatre fois malheur au siècle d'or Où l'artiste éperdu foule aux pieds son trésor! Car il ignore, hélas 1 par quel grave mystère Je venais pour instruire et féconder la terre, Et pour épanouir dans mon type indompté Le secret de l'extase et de la volupté! Car à chaque morceau qui se brise et qui tombe De mon vieux piédestal, la divine colombe Que depuis trois mille ans je retiens dans ma main Fait un nouvel effort pour s'ouvrir un chemin; Et, délaissant un jour l'enveloppe brisée, Nous nous envolerons vers la voûte irisée, Emportant toutes deux loin de ce monde vain, La beauté dédaignée avec l'amour divin!

Février 1841.

L'Auréole

Par le ciel, cette enfant est belle ; de ma vie je n'ai rien vu de pareil...

G cet he, Faust.

v> 'était la fin d'un bal; nous étions presque à l'heure

Où sous la volupté l'archet frissonne et pleure,

Où sous les gants flétris les doigts serrent les doigts,

Où les fleurs et les pas, les rayons et les voix

Et la gaze envolée en un tourbillon frêle

Jettent au cœur troublé leur parlum qui se mêle;

A l'heure où l'on croit voir en ces enivrements

Des maîtresses d'un jour caresser leurs amants,

Et les fresques sourire, et l'extase physique

Voler dans l'air, mêlée à des flots de musique !

Tantôt c'était la joie, et le quadrille ardent (.lui se mêle et s'effare et s'élance en grondant, Qui tantôt rit et chante en strophes inégales, Puis s'arrête et bondit en éclats de cymbales,

Et penche sur les fronts plus d'un front endormi

Que des mots bégayés font rougir à demi !

Puis la valse emportant dans son rhythme, pensive

Comme un myosotis incliné sur la rive,

Une vierge aux yeux bleus, et dont l'accent vainqueur

La met si près de nous qu'on sent battre son cœur,

Et que, dans cette fièvre ardente et souveraine,

L'enfant, sans rien comprendre au charme qui l'entraîne,

Parmi le chœur immense, a l'air, en se penchant,

D'un ange fasciné par le démon du chant!

Comme dans la clarté les femmes étaient belles 1 Celles-ci laissant voir, sous leurs cheveux rebelles, Des rayons éblouis qui baisaient leurs fronts blancs; D'autres, les yeux voilés, comme des lys tremblants Qui par un soir d'été pleurent sous la rafale, Baissant leur cou soyeux veiné de tons d'opale; Toutes ivres d'amour, et pour l'œil enchanté, Surpassant l'hyperbole et l'idéalité!

Et je noyais mes yeux dans ces cheveux en tresses, Et je jetais mon âme à ces enchanteresses Si pâles qu'on eût dit ces essaims de Willis Qui sortent en dansant des corolles de lys !

Mais tout changea bientôt et je n'en vis plus qu'une : De même, quand Phœbé sur le char de la lune Apparaît dans les deux de saphir et d'azur, Tout se voile et s'efface, et son front seul est pur. Celle que j'entrevis er^ oubliant les autres, Madame, avait des yeux brillants comme les vôtres.

Des cheveux d'or, des mains qui n'avaient rien d'humain

Et des pieds à tenir dans le creux de la main.

Ajoutez un cou mat de cette blancheur rare

Qui fait paraître jaune un marbre de Carrare,

Et deux bras qui prouvaient, ineffable collier,

Que Lysippe à Samos ne fut qu'un écolier!

Je cherchai donc en moi quelle rouerie exquise

Prendrait et séduirait cette blonde marquise

Plus rapide en sa course avec son front riant

Que n'était Lazzara, Camille d'Orient }

Mais quand je m'approchai , je vis sa tête ceinte D'un tel rayonnement de pudeur grave et sainte, Il était si divin, le rhythme de ses pas, Que, don Juan dérouté, je n'osai même pas Comme le docteur Faust, en me penchant vers elle, Lui dire à demi-voix : Ma belle demoiselle 1

Février 1841.

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