LIVRE TROISIÈME
Erato
IN ature, où sont tes Dieux? O prophétique aïeule,
O chair mystérieuse où tout est contenu,
Qui pendant si longtemps as vécu de toi seule
Et qui semblés mourir, parle, qu'est devenu
Cet âge de vertu que chaque jour efface,
Où le sourire humain rayonnait sur ta face?
Où s'est enfui le chœur de tes Olympiens?
O Nature à présent désespérée et vide,
Jadis l'affreux désert des Éthiopiens
Sous le midi sauvage ou sous la nuit livide
Fut moins appesanti, moins formidable, et moins
Fait pour ce désespoir qui n'a pas de témoins,
Que tu ne m'apparais à présent tout entière, Depuis que tu n'as plus ce chœur mélodieux De tes fils immortels, orgueil de la Matière. Aïeule au flanc meurtri, Nature, où sont tes Dieux?
Jadis, avant, hélas! que l'Ignorance impie T'eût dédaigneusement sous ses pieds accroupie, Nature, comme nous tu vivais, tu vivais! Avec leurs rocs géants, leurs granits et leurs marbres, Les monts furent alors les immenses chevets Où tu dormais la nuit dans ta ceinture d'arbres. Les constellations étaient des yeux vivants, Une haleine passait dans le souffle des vents; Leur aile frissonnante aux sauvages allures Qui brise dans les bois les grands feuillages roux, En pliant les rameaux courbait des chevelures, Et dans la mer, ces flots palpitants de courroux Ainsi que des lions, qui sous l'ardente lame Bondissent dans l'azur, étaient des seins de femme.
Mais que dis-je, ô Dieux forts, Dieux éclatants, Dieux b Triomphateurs ornés de dépouilles sanglantes, Porteurs d'arcs, de tridents, de thyrses, de flambeaux, De lyres, de tambours, d'armes étincelantes, Voyageurs accourus du ciel et de l'enfer, Qui parmi les buissons de Sicile et de Corse Avec vos cheveux blonds toujours vierges du fer Parliez dans le nuage et viviez dans l'écorce, Dieux exterminateurs des serpents et des loups, Non, vous n'êtes pas morts I En vain l'homme jaloux
Dit que l'Érèbe a clos vos radieuses bouches:
Moi qui vous aime encor, je sais que votre voix
Est vivante, et vos fronts célestes, je les vois!
Je vois l'ardent Bacchus, Diane aux yeux farouches,
Vénus, et toi surtout dont le nom triomphant
Écrasera toujours leur espoir chimérique,
O Muse! qui naguère et tout petit enfant
M'as choisi pour les vers et pour le chant lyrique!
Nourrice de guerriers, louangeuse Érato!
Déjà le blanc cheval aux yeux pleins d'étincelles, Impatient du libre azur, ouvre ses ailes Et de ses pieds légers bondit sur le coteau. Saisis sa chevelure, et dans l'herbe fleurie Que le coursier t'emporte au gré de sa furie! Puis quand tu reviendras, Muse, nous chanterons. Va voir les durs combats, les grands chocs, les mêlées, Des crinières de pourpre au vent échevelées, Des blessures brisant les bras, trouant les fronts, Et, comme un vin joyeux sort des vendanges mûres, Le rouge flot du sang coulant sur les armures, Et l'épée autour d'elle agitant ses éclairs, Et les soldats avec une âme vengeresse Bondissant, emportés par le chef aux yeux clairs.
Va, mais que ni les rois, ni le peuple, ô Déesse, Ne puissent te convaincre et changer ton dessein, Car seule gouvernant les chants où tu les nommes, Plus forte que la vie et le destin des hommes, L'immuable Justice habite dans ton sein.
Puis tu délaceras ta cuirasse guerrière. Alors, bravant l'orage effroyable et ses jeux, Marche, tes noirs cheveux au vent, dans la clairière, Va dans les antres sourds, gravis les rocs neigeux, Près des gouffres ouverts et sur les pics sublimes Qui fument au soleil, de glace hérissés, Respire, et plonge-toi dans les fleuves glacés. Muse, il est bon pour toi de vivre sur les cimes, De sentir sur ton sein la caresse des airs, De franchir l'âpre horreur des torrents sans rivages, Et, quand les vents affreux pleurent dans les déserts, De livrer ta poitrine à leurs bouches sauvages.
Le flot aigu, le mont qu'endort l'éternité, La forêt qui grandit selon les saintes règles Vers l'azur, et la neige et les chemins des aigles Conviennent, ô Déesse, à ta virginité.
Car rien ne doit ternir ta pureté première Et souiller par un long baiser matériel Ta belle chair, pétrie avec de la lumière. Ton véritable amant, chaste fille du ciel, Est celui qui, malgré ta voix qui le rassure Et ton regard penché sur lui, n'oserait pas D'une lèvre timide effleurer ta chaussure Et baiser seulement la trace de tes pas.
Oui, c'est moi qui te sers et c'est moi qui t'adore. Viens ! ceux qu'on a crus morts, nous les retrouverons 1 Les guerriers, les archers, les rois, les forgerons, Les reines de l'azur aux fronts baignés d'aurore!
Viens, nous retrouverons le fils des rois Titans Assis, la foudre en main, dans les cieux éclatants; Celle qui de son front jaillit, Déesse armée, Comme jaillit l'éciair de la nue enflammée, Et celui qui se plaît aux combats, dans les cris D'horreur, et portant l'arc avec sa fierté maie Cette amante des bois, la chasseresse pâle Qui court dans les sentiers par la neige fleuris Et montre ses bras nus tachés du sang des lices; Celui qui dans les noirs marais vils et rampants Exterminant les nœuds d'hydres et de serpents, De ses traits lourds d'airain les tue avec délices; Puis, celui qui régit les Déesses des flots; Celui-frà qu'on déchire en ses douleurs divines, Qui meurt pour nous et, pour apaiser nos sanglots, Dieu fort, renaît vivant et chaud dans nos poitrines ; Celle qui, s'élançant quand l'âpre hiver s'enfuit, Ressuscite du noir enfer et de la nuit, Et celle-là surtout, vierge délicieuse, Qui fait grandir, aimer, naître, sourdre, germer, Fleurir tout ce qui vit, et vient tout embaumer Et fait frémir d'amour les chênes et l'yeuse, Et fait partout courir le grand souffle indompté De l'ardente caresse et de la volupté.
Près de nous brilleront le sceptre que décore Une fleur, le trident et, plus terrible encore, La ceinture qui tient les désirs en éveil ; L'épée au dur tranchant, belle et de sang vermeille,
Dont la lame d'airain pour la forme est pareille A la feuille de sauge, et qui luit au soleil; L'arc, le thyrse léger, la torche qui flamboie; Et la grande Nature avec ses milliers d'yeux Nous verra, stupéfaite en sa tranquille joie, Voyageurs éblouis, lui ramener ses Dieux 1
Février 1841.
A Vénus de Milo
\J Vénus de Milo, guerrière au flanc nerveux, Dont le front irrité sous vos divins cheveux Songe, et dont une flamme embrase la paupière, Calme éblouissement, grand poëme de pierre, Débordement de vie avec art compensé, Vous qui depuis mille ans avez toujours pensé, J'adore votre bouche où le courroux flamboie Et vos seins frémissants d'une tranquille joie.
Et vous savez si bien ces amours éperdus Que si vous retrouviez un jour vos bras perdus Et qu'à vos pieds tombât votre blanche tunique, Nos froideurs pâmeraient dans un combat unique, Et vous m'étaleriez votre ventre indompté, Pour y dormir un soir comme un amant sculpté I
Ier mars 1842.
A Victor Hugo
Jur ton front brun comme la nuit, Maître, aucun fil d'argent ne luit, Et nul Décembre sacrilège, Ne met sa neige.
Pourtant, dans ton labeur sacré, Tu te vois déjà vénéré, O génie immense et tranquille, Comme un Eschyle.
A ta lèvre où passe un rayon De la charmante Illusion, La Gloire, innocente comme elle, Tend sa mamelle.
Tu braves l'oubli meurtrier, Car l'ombre noire du laurier, Que rien ne ternit et n'efface, Est sur ta face.
Près de toi, sous un clair manteau Veille la chanteuse Érato, Qui tourmente la sainte Lyre De son délire ;
Vers Oreste, son louveteau, Fuyant sous le sombre couteau, La Tragédie aux yeux de spectre Conduit Electre,
Et se mirant dans tes yeux clairs Avec sa foudre et ses éclairs, La mystérieuse Épopée Tient son épée;
Ces Muses se penchent vers toi En te disant : Tu seras roi, Et leurs yeux baignent de lumière Ta face altière.
Cependant tu souris au jour!
Le souffle embrasé de l'amour Caresse encor de sa brûlure Ta chevelure :
Ta lèvre, faite pour oser, N'a pas épuisé le baiser Délicieux de la jeunesse, Cette Faunesse,
Et ta joue heureuse, où nul pli N'a creusé de sillon pâli, Peut encore à la Piéride S'offrir sans ride.
Tel celui qu'on divinisa, Lyceus, partait de Nysa, Enfant encor, jeune et superbe, La joue imberbe,
Pour dompter l'Inde au ciel de feu, Qui respire le lotus bleu Et qui prend les poses subtiles De ses reptiles;
Et qui près des flots radieux Caresse et nourrit mille Dieux, Parmi ses fleurs où l'écarlate Partout éclate I
Mais toi, Maître aux vœux absolus, Tu poursuis une amante plus Charmante qu'elle, une martyre Qui nous attire;
C'est la vierge à l'œil irrité, L'inéluctable Vérité Qui montre sa blancheur d'étoile Nue et sans voile.
Captive dans la tour d'airain, Comme une perle en son écrin, Mille eunuques hideux la gardent Et la regardent.
Pour aller jusqu'à sa prison Qu'on voit au bout de l'horizon, Il faut franchir des monts, des cimes Et des abîmes;
Roi, pour gravir jusqu'à son cœur, Il faudra terrasser, vainqueur, Des hydres, des géants colosses, De noirs molosses;
Mais elle tend ses blanches mains Vers toi, qui viens par ses chemins Et dont l'armure d'or flamboie Ivre de joie;
Et toi, Désir âpre et vivant, Tu ne peux t'arrêter avant D'avoir sur sa lèvre farouche Posé ta bouche 1
Janvier 1842.
ma
Mère
Madame Elisabeth Zélie de Banvill:
1H ère, si peu qu'il soit, l'audacieux rêveur Qui poursuit sa chimère,
Toute sa poésie, ô céleste faveur 1 Appartient à sa mère.
L'artiste, le héros amoureux des dangers
Et des luttes fécondes, Et ceux qui, se fiant aux navires légers,
S'en vont chercher des mondes,
L'apôtre qui parfois peut comme un séraphin
Ëpeler dans la nue, Le savant qui dévoile Isis, et peut enfin
L'entrevoir demi-nue,
Tous ces hommes sacrés, élus mystérieux
Que l'univers écoute, Ont eu dans le passé d'héroïques aïeux
Qui leur tracent la route.
Mais nous qui pour donner l'impérissable amour
Aux âmes étouffées, Devons être ingénus comme à leur premier jour
Les antiques Orphées,
Nous qui, sans nous lasser, dans nos cœurs même ouvrant
Comme une source vive, Devons désaltérer le faible et l'ignorant
Pleins d'une foi naïve,
Nous qui devons garder sur nos fronts éclatants,
Comme de frais dictâmes, Le sourire immortel et fleuri du printemps
Et la douceur des femmes,
N'est-ce pas, n'est-ce pas, dis-le, toi qui me vois
Rire aux peines amères, Que le souffle attendri qui passe dans nos voix
Est ceiui de nos mères?
Petits, leurs mains calmaient nos plus vives douleurs,
Patientes et sûres :
Elles uous ont donné des mains comme les leurs
Peur toucher aux blessures.
Notre mère enchantait notre calme sommeil,
Et comme elle, sans trêve, Quand la foule s'endort dans un espoir vermeil,
Nous enchantons son rêve.
Notre mère berçait d'un refrain triomphant
Notre âme alors si belle, Et nous, c'est pour bercer l'homme toujours enfant
Que nous chantons comme elle.
Tout poëte, ébloui par le but solennel
Pour lequel il conspire, Est brûlé d'un amour céleste et maternel
Pour tout ce qui respire.
Et ce martyr, qui porte une blessure au flanc
Et qui n'a pas de haines, Doit cette extase immense à celle dont le sang
Ruisselle dans ses veines.
O toi dont les baisers, sublime et pur lien !
A défaut de génie M'ont donné le désir ineffable du bien,
Ma mère, sois bénie.
Et, puisque celle enfin qui l'a reçu des deux
Et qui n'est jamais lasse, Sait encore se faire un joyau précieux
D'un pauvre enfant sans grâce.
Va, tu peux te parer de l'objet de tes soins
Au gré de ton envie, Car ce peu que je vaux est bien à toi du moins,
O moitié de ma vie 1
Février 1S42.
JO
Conseil
bien ! mêle ta vie à la verte forêt I Escalade la roche aux nobles altitudes.
Respire, et libre enfin des vieilles servitudes, Fuis les regrets amers que ton cœur savourait.
Dès l'heure éblouissante où le matin paraît, Marche au hasard ; gravis les sentiers les plus rudes. Va devant toi, baisé par l'air des solitudes, Comme une biche en pleurs qu'on effaroucherait.
Cueille la fleur agreste au bord du précipice. Regarde l'antre affreux que le lierre tapisse Et le vol des oiseaux dans les chênes touffus.
Marche et prête l'oreille en tes sauvages courses; Car tout le bois frémit, plein de rhythmes confus, Et la Muse aux beaux yeux chante dans l'eau des sources.
Juillet 1842.
Le Pressoir
A Auguste Vitu
3 ANS doute elles vivaient, ces grappes mutilées Qu'une aveugle machine a sans pitié foulées! Ne souffraient-elles pas lorsque le dur pressoir A déchiré leur chair du matin jusqu'au soir, Et lorsque de leur sein, meurtri de flétrissures, Leur pauvre âme a coulé par ces mille blessures? Les ceps luxuriants et le raisin vermeil Des coteaux, ces beaux fruits que baisait le soleil, Sur le sol à présent gisent, cadavre infâme D'où se sont retirés le sourire et la flamme !
Sainte vigne, qu'importe! à la clarté des cieux Nous nous enivrerons de ton sang précieux ! Que le cœur du poëte et la grappe qu'on souille Ne soient plus qu'une triste et honteuse dépouille, Qu'importe, si pour tous, au bruit d'un chant divin, Ruisselle éblouissant le flot sacré du vin I
Mars 1842.
A Auguste Supersac
Auguste, mon très bon, qui toujours as fléchi
Pour les yeux en amande, Sais-tu qu'hier matin j'ai beaucoup réfléchi
Et que je me demande
Pourquoi décidément ce monde où nous rions
A tant de choses sombres, Et pourquoi Dieu n'c mis que de faibles rayons
Dans un océan d'ombres?
Pourquoi les champs, les prés, les montagnes, les cieux,
Les forêts, les prairies, Ne sont pas tout soleil, comme ces vases bleus
Pleins de chinoiseries ?
Pourquoi près de l'éloge, ô mon alter ego 1
Rampe la diatribe, Près du Musset charmant et du Victor Hugo
Le Bourgeois et le Scribe ?
Pourquoi la belle femme incessamment voudra
Être le lot d'un pleutre, Et pourquoi nous allons étonner Sumatra
Par nos chapeaux de feutre?
Pourquoi de la cithare et du haut brodequin
Le trépas se combine, Et pourquoi c'est toujours ce vieux fat d'Arlequin
Dont s'éprend Colombine?
Pourquoi nous achetons avec un vrai transport
Tant de meubles rocaille, Et pourquoi dans le lit, lorsque l'Amour s'endort,
La Satiété bâille?
Pourquoi tout ce qui brille est, excepté l'argent,
Un bagage inutile?
Pourquoi rampe toujours au fond du lac changeant
Quelque hideux reptile?
Quand on aurait pu faire un monde jeune et beau
Plein de choses sans voiles, Où tout serait zéphyr, où tout serait flambeau
Et pensives étoiles!
Où sur des fleuves d'or et sur l'azur sans fin
Des eaux mélancoliques, On aurait à son gré l'épaule l'un dauphin
Pour voitures publiques!
Où, comme telle Agnès avec un seul jupon
Notre terre étant plate, On verrait d'ici luire au pays du Japon
Une fleur écarlate I
Comme on retrancherait le chemin du tombeau, Ce chemin où nous sommes,
Et qu'en ce pays-là chacun serait très beau, Les femmes et les hommes,
L'Enfant Amour saurait à l'âme de chacun
Souffler ses folles gammes, Et viendrait caresser d'un céleste parfum
Les hommes et les femmes.
Au lieu de nos brigands dont le flâneur risqua
De subir les principes, Les routes n'auraient plus que des fleurs d'angsoka
Et de larges tulipes.
On y verrait courir sous leurs diamants lourds,
Et pleines de folie, En souliers de satin, en robes de velours,
Rosalinde et Célie.
Nous serions leurs amants et leurs amphitryons,
Et pour nos équipages, Nous autres Orlandos, nous les habillerions
En casaques de pages.
Alors elles iraient, en pourpoint mi-parti,
Chercher des coupes pleines De ce nectar divin, le Lacryma-Christi,
Qui coulerait aux plaines.
Et comme elles seraient notre ange, notre amour
Et notre page rose, Elles nous serviraient de compagnons le jour,
Et la nuit d'autre chose.
Ou bien elles auraient des arcs et des carquois
En chasseurs d'alouettes, Xoub diraient des chansons, rouleraient de leurs doigts
Nos molles cigarettes,
Avec la soie et l'or feraient pour les amants
De merveilleuses trames, Déchireraient en bloc nos vers et nos romans
Et brûleraient nos drames.
J'oubliais de te dire, à ce qu'il me parait,
Une chose importante!
Comme ici-bas, chacun, où bon lui semblerait,
Pourrait planter sa tente,
Et libre d'être gueux et de tenir son rang
Sous la tiède atmosphère, Sans écrire de prose et sans verser de sang
Y vivre à ne rien faire,
Tous les gens que la Mort a mis sur les genoux
Et couverts de son aile Pourraient se réveiller pour goûter avec nous
Cette vie éternelle.
Alors, observateurs, refaisant un travail
D'époques espacées, Nous pourrions ce jour-là choisir dans le sérail
Des nations passées ;
Faire avec Cléopâtre, ange, femme et bourreau,
Un gueuleton insigne, Et, comme Léander, aller chercher Héro
En nageant comme un cygne;
Courtiser Messaline, infante aux sens troublés, Très belle, quoi qu'on fasse,
Ou Camille, aux bras nus, qui courait sur les blés Sans courber leur surface ;
Avoir Eve, Judith, Phèdre, Hélène, Thisbé,
Suzanne, ce prodige, Marion, cette fange où l'or pur est tombé,
Toi, Vénus Callipygel
Il me semble que tout serait rare et profond
Dans cette fête énorme, Et qu'on y trouverait son compte pour le fond
Autant que pour la forme.
Pourquoi partout le mal vient-il donc à son tour?
Près du berceau la tombe, Le bourbier près du flot de cristal, le vautour
Auprès de la colombe?
Pourquoi l'abîme creux sous le gazon des champs,
Dont nos âmes sont aises?
Pourquoi sous les beaux yeux et les limpides chants
Tant de choses mauvaises?
C'est peut-être que Dieu, qui met le diamant
Dans une pierre close Et le serpent sous l'herbe, a placé son aimant
Au fond de chaque chose.
Et, comme en chaque rêve adorable ou fatal,
En tout ce qui respire, C'est toujours sous le bien que se cache le mal,
Et le beau sous le pire;
Où l'un trouve à plaisir des monstres effrayés
Et des replis sans nombre, L'autre voit des gazons et des chemins frayés,
Pleins d'harmonie et d'ombre.
Ainsi, quand des méchants contre le feu vainqueur
La colère s'édente, Nous autres, nous savons au fond de notre cœur
Garder la lampe ardente.
Qu'ils voient dans l'avenir et couvent dans leur sein
Le malheur et l'envie, Le calcul soucieux de quelque noir dessein
Qui leur use la vie I
Mais nous, insoucieux du mal et du tombeau, Tournons les yeux sans cesse
Vers ce que Dieu jeta de suave et de beau Parmi notre paresse!
Les chansons des oiseaux chez nous expatriés,
Les transparentes gazes, Les tulipes en or, ks champs coloriés,
Les caprices des vases,
Les lyres, les chansons, les horizons de feu,
Le zéphyr qui se pâme !
Pourquoi chercher ailleurs l'azur du pays bleu ?
Nous l'avons dans notre âme.
Avril 1842.
Vf
Les Caprices