DISCOURS SUR LES PLAISIRS
grandes âmes qui ont su allier Tun et l'autre, et mener ensemble ces choses si peu compatibles pour les autres hommes. Mais, s'il faut vous parler sans flatterie» je vous avouerai, mon ami, que les plaisirs de ces grands hommes ne me paraissent guère ressembler à ce que Ton honore de ce nom dans le monde. Vous savez comme moi quelle est la vie que mènent la plupart des jeunes gens ; quels sont leurs tristes amusements et leurs occupations ridicules; qu'ils ne cherchent presque jamais ce qui est aimable ou ce qu'ils aiment, mais ce que les autres trouvent tel; qui, moyennant qu'ils vivent en bonne compagnie, croient s'être divertis à un souper oii l'on n'oserait parler avec confiance , ni se taire, ni être raisonnable ; qui courent trois spectacles dans le même jour sans en entendre aucun; qui ne parlent que pour parler, et ne lisent que pour avoir lu ; qui ont banni l'amitié et l'estime, non-seulement des sociétés de bien* séance, mais même des commerces les plus familiers ; qui se piquent de posséder une femme qu'ils n'aiment pas, et qui trouveraient ridicule que l'inclination se mêlât d'attacher à leurs voluptés un nouveau charme'. Je tâche de comprendre tous ces goûts bizarres qu'ils prennent avec tant de soin hors de la nature, et je vois que la vanité fait le fonds de tous les plaisirs et de tout le commerce du monde. Le frivole esprit de ce siècle est cause de cette faiblesse, La frivolité, mon ami, anéantit les hommes qui s'y attachent; il n'y a point de vice peut-être qu'on ne doive lui préférer ; car encore vaut-il mieux être vicieux que de ne pas être. Le rien est au-dessous de tout, le rien est le plus grand des vices; et qu'on ne dise pas que c'est être quelque chose que d'être frivole : c'est n'être ni pour la vertu, ni pour la gloire, ni pour la raison , ni pour les plaisirs passionnés. Vous direz peut-être : J'aime mieux un homme anéanti pour toute vertu, que celui qui n'existe que pour le vice. Je vous répondrai : Celui qui est anéanti pour la vertu
« Voir, dans les Caractères, le morceau intitulé les Jeunes Gens, — Voir i, plus haut, le 2« Conseil à un Jeune homme. — G.