MÉROPE
Il ne l'est point, j'en crois son ingénuité ; Le mensonge n'a point cette simplicité.
* Ici, Jes diverses éditions donnent à tort un paragraphe repris mot pour mot du morceau sur Boileau, auquel il appartient en effet. (Voir la note de la page 235.)— G.
Tendons à sa Jeunesse une msin bienfaisante; C'est un infortuné que le ciel me présente : Il suffit qu'il Boit homme et qu'il soit malheureux. Mon fils peoÊ éprouver un sort plus rigoureux. Il me rappelle Égisthe ; Égisthe est 4e son Age : Peut^tre comme lui, de rivage en rivage, Inconnu,, fugitif, et partout rebuté, Il souffre le mépris qui suit la pauvreté. L'opprobre avilit Vàme et fétrii le courage.
Cette dernière réflexion de Mérope est bien naturelle et bien sublime : une mère aurait pu être touchée de toute autre crainte dans une telle calamité ; et, néanmoins, Mérope parait pénétrée de ce sentiment. Voilà comme les sentences sont grandes dans la tragédie, et comme il faudrait * toujours les y placer. C'est cette manière si simple de faire parler les passions qui caractérise les grands hommes ; c'est, je crois, cette sorte de grandeur qui est propre à Racine, et que tant de poètes après lui ont négligée , ou parce.qu'ils ne la connaissaient pas, ou parce qu'il leur a été bien plus facile de dire des choses guindées, et d'exagérer la nature. Aujourd'hui, on croit avoir fait un caractère lorsqu'on a mis dans la bouche d'un personnage ce qu'on veut faire penser de lui, et qui est précisément ce qu'il doit taire ; une mère affligée dit qu'elle est affligée, et un héros dit qu'il est un héros. Il faudrait que les personnages fissent penser tout cela d'eux, et que rarement ils le dissent; mais, tout au contraire, ils le disent, et le font rarement penser. Le grand Corneille n'a pas été exempt de ce défaut, et cela a gâté tous ses caractères ' ; car, enfin, ce qui forme un caractère, ce n'est pas, je crois, quelques traits, ou hardis, ou forts, ou sublimes, c'est l'ensemble de tous les traits et des moindres
^ Add, :{• J'estime l'esprit d'un poète qui fait dire de grandes choses à son « héros; mais le héros, qui dit de grandes choses pour se peindre, et pour « faire honneur au poète, je ne puis m'empêcher de le mépriser ; plus le poèto • veut paraître grand, plus ses pe^nnages sont petits. Les anciens ne s'at- « tachaient pas à produire sur la scène de grands caractères; ils produisaient « de grandes passions. Corneille a ouvert une autre carrière; il a négligé les « passions, et s'est appliqué à imaginer des portraits ; mais ces portnits, si « j'o&e le dire, ne montrent que l'auteur, et ne montrent guère la nature. » ] •» Voir, plus haut, Corneille et Racine. — G.
discours d'un personnage. Si on fait parler nn héros, qui roèle partout de l'ostentation, de la vanité, et des choses basses à de grandes choses, j'admire ces traits de grandeur qui appartiennent au poète, mais je sens du mépris pour SK>n héros, dont le caractère est manqué. L'éloquent Racine, qu'on accuse de stérilité dans ses caractères, est le seul de son temps qui ait fait des caractères ; et ceux qui admirent la variété du grand Corneille sont bien indulgents de lui pardonner Tinvarr^ble ostentation de ses personnages, et le caractère toujours dur des vertus qu'il a décrites.
C'est pourquoi quand M. de Voltaire a critiqué les carac* tères d'Hippolyte, Bajazet, Xipharès, Britannicus', il n'a pas prétendu, je crois» attaquer le mérite de ceux d' Athalie. Joad, Acomat, Agrippine, Néron, Burrhus, Mithridate, etc. Mais puisque cela me conduit à parler du Temple du Goût, je suis bien aise d'avoir occasion de dire que j'en estime grandement les décisions. J'excepte ces mots : Bossuet^ le seul éloquent entre tant d'écrivains qui ne sont qu élégants* : car M. de Voltaire lui-même est trop éloquent pour réduire à ce petit mérite d'élégance les ouvrages de Pascal, l'homme de la terre qui savait mettre la vérité dans le plus beau jour, et raisonner avec le plus de force. Je prends la liberté de défendre encore contre son autorité le vertueux auteur de Télémaque^ homme né véritablement pour enseigner aux rois l'humanité, dont les paroles tendres et persuasives pénètrent mon cœur, et qui, par la noblesse et par la vérité de ses peintures, par les grâces touchantes de son style ' ,
< Dans le Temple du Goût. — G.
* Dans l'édition faite sous les yeux de Voltaire, à Genève, en 1768» et dans les réimpressions faites depuis sa mort, cette phrase ne se trouve point; et le Temple du Goût s'eiprime ainsi sur Tévèque de Meaux : L'éloquent Beuuet voulait bien rayer quelque* familiarités échappéee à son génie vaste, tmpêtueux et facile^ lesquelles déparent un peu la sublimité de ses Oraisons funè^ tfres; et il est à remarquer qu'il ne garantit point ce qu'il a dit de la prétendue sagessa des anciens Êgjrptiens. ^ F. «- Voltaire, sans doute, s'était rendu à l'objection de Vauvenargues. — G.
' Add. : [ « Et par je ne sais quoi de populaire, d*ingénu et de fa*nilier.» ]
se fait aisément pardonner d'avoir ^mjdoyé trop souvent les lieux communs de la poésie et un peu de déclamation. Mais, qnoi qu'il puisse être de cette trop grande partialité de M« de Voltaire pour Bossuet, que je respecte 4'ailleurs plus qi;ie personne, et qui est le plus sublime des orateurs,, je déclare que tout le reste du Temple du Goût m'a frappé par la vérité des jugements, par la vivacité, la variété et le tour aimable du style; et je ne puis comprendre que l'on juge si sévèrement d'un -ouvrage si peu sérieux, et qui est un modèle d'agréments.
Dans un genre assez différent, YEpttre aux mânes diRGi^ nonville et celle mr la mort de mademoiselle Lecouvreur m'ont paru deux morceaux remplis de charme, et où la douleur, Tamitié, l'éloquence et la poésie parlent avec la grâce la plus ingénue et la simplicité la plus touchante. J'estime plus deux petites pièces faites de génie, comme celles-ci, et qui respirent la passion , que beaucoup d'assez longs poèmes.
Je finirai sur les ouvrages de M. de Voltaire, en disant quelque chose de sa prose. Il n'y a guère de mérite .essentiel qu'on ne puisse trouver dans ses écrits; si l'on est bien aise de voir toute la politesse de notre siècle, avec un grand art pour faire sentir la vérité dans les choses de goût, on n'a qu'à lire la préface d! Œdipe, écrite contre M. de La Motte avec une délicatesse inimitable; si l'on cherche.du sentiment, de l'harmonie joipte à une noblesse singulière, on peut jeter les yeux sur la préface à'Ahire, et smV EpUre à madame la marquise du CMtelet ; si l'on demande une littérature universelle, un goût étendu qui embrasse le caractère de plusieurs nations, et qui peigne les manières différentes des plus grands poètes , on le trouvera dans les Béfkxions sur les poètes épiques, et les divers morceaux traduits par M. de Voltaire des poètes anglais, d'une manière qui passe peut-être les originaux. Je ne parle pas de Y Bistaire de Charles XII, qui, par la faiblesse des critiques que l'on en a faites, a dû acquérir une autorité incontestable, et qui me paraît être écrite avec une force, une précision
et des images digues d'un tel peintre ; mais quand on n^aurait vu de H. de Voltaire que son Essai sur le siècle de Louis XIV ^ et ses Réflexions «tir l'Histoire, ce serait assez pour reconnaître en lui, non-seulement un écrivain du premier ordre, mais encore un génie sublime qui peint tout en grand, et, d'un seul trait, met la vérité toute nue sous les yeux ; une vaste imagination qui rapproche de loin les choses humaines; enfin, un esprit supérieur aux préjugés, qui unit à la politesse et à l'esprit philosophique de son siècle, la connaissance des siècles passés, de leurs mœurs, de leur politique, de leurs religions, et toute l'économie du genre humain.
Si pourtant il se trouve encore des gens prévenus, qui s'attachent à relever ou les erreurs ou les défauts de ses ouvrages, et qui demandent à un homme si universel la même perfection et la même justesse de ceux ' qui se sont renfermés dans un seul genre, et souvent dans un genre assez petit, que peut-on répondre à des critiques ai peu raisonnables* ? J'espère que le petit nombre des juges désintéressés me saura du moins quelque gré d'avoir osé dire les choses que j'ai dites, parce que je les ai pensées, et que la vérité m'a été chère. C'est le témoignage que l'amolir des lettres m'oblige de rendre à un homme qui n'est ni en place, ni puissant, ni favorisé, et auquel je ne dois que la justice que tous les hommes lui doivent comme moi, et que l'ignorance ou l'envie s'e&brcent inutilement de lui ravir.
* II faut qu*à ceux, ou la perfection et lajusteuê de ceux» ~ S»
^ Add. ; [ « Ils trouvent, disentr-ils, des endroits faibles dans tous ses on-
< vrages; mais où n*y en art-il pas? D y en a dans Homère, dans Pindare, « dans Virgile et dans Horace. J*ose répondre qu'il y a peu d'ouvrages de
< M. de Voltaire dont les défauts ne soient rachetés par de plus grandes « beautés. > ]